Monde

Al Jazeera, un nom de famille, deux identités, une victoire

Pierre Batide, mis à jour le 22.09.2011 à 19 h 20

Dans le monde des médias, c’est une révolution. Avec le «Printemps arabe», Al Jazeera —dont le patron Wadah Khanfar vient de démissionner— s'est fait sa place en Occident. Sa chaîne anglophone est devenue une référence. Et pour la première fois, des téléspectateurs du Nord ont massivement choisi un média du Sud pour s’informer.

Le plateau d'Al Jazeera English, à Doha, au Qatar, en 2011. REUTERS/ Fadi Al-Ass

Le plateau d'Al Jazeera English, à Doha, au Qatar, en 2011. REUTERS/ Fadi Al-Assaad

Son nom est jugé trop sulfureux par les compagnies américaines de câble et de satellite: elles refusent d'intégrer la chaîne dans leur offre. Aux Etats-Unis, al jazeera English (AJE) n'est diffusée que dans trois villes: Burlington dans le Vermont, Toledo dans l'Ohio et Washington. Pouvoir la regarder est donc un privilège. Privilège dont les responsables de l'administration Obama ont usé pendant la révolution égyptienne. Les télévisions de la Maison Blanche n'étaient en effet pas branchées sur CNN ou Fox News mais bien sur leur concurrente qatarienne, considérée comme mieux informée sur les événements du Caire. 

Une revanche savoureuse pour Al Jazeera, dont le patron, Wadah Khanfar vient de démissionner; d'autant que reconnue par les personnes réputées les plus puissantes du monde, elle l'est aussi du grand public. Elle revendique ainsi une hausse vertigineuse de la fréquentation de son site Internet pendant la crise égyptienne: plus 2500% avec plus de la moitié de ce trafic venant des Etats-Unis. Et une analyse géographique des recherches sur Google révèle que, sur les premiers mois de l'année 2011, les Européens et les Australiens faisaient aussi partie de ceux qui y tapaient le plus souvent le mot al jazeera.

Une information Sud-Sud

En un peu plus de quatre ans d'existence, AJE s'est donc imposé dans le paysage médiatique mondial, et particulièrement occidental. Un succès au-delà des espérances avouées des responsables du groupe lors du lancement de cette chaîne. A l'époque, les objectifs affichés s'inscrivaient dans la droite ligne de ceux de la grande soeur arabophone: s'implanter dans les pays du Sud et y concurrencer les médias occidentaux. Car pendant longtemps, ce sont eux qui y faisaient figure de référence: les télévisions BBC World News, CNN International ou les radios BBC World service, Voice of America et RFI en sont quelques exemples.

En devenant la première chaîne d'information en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, al jazeera Arabe (AJA) a montré qu'il était possible qu'une chaîne du Sud informe une partie de la population du Sud. Et la chaîne anglophone devait toucher une autre partie de ce bassin d'audience: l'Asie et l'Afrique étaient les premières cibles annoncées. Emettant du Qatar, AJE revendiquait offrir, contrairement à ses concurrentes du Nord, une information dépourvue de stéréotypes sur les pays en voie de développement.

Mais s'ils étaient non-avoués, les objectifs de la nouvelle-née allaient bien au-delà de deux continents. Le budget du groupe al jazeera, qui appartient à l'émir du Qatar Cheikh Hamad bin Khalifa al Thani, est un secret bien gardé. Mais une certitude: les moyens ne manquent pas. AJE en a d'ailleurs plus que sa grande soeur arabophone.

Des journalistes anglo-saxons

A son lancement, elle disposait de quatre centres de diffusion (contre un seul, aujourd'hui encore, pour AJA): Kuala Lumpur pour le traitement de l'actualité asiatique et océanienne, Doha pour l'Afrique et le Moyen-Orient mais aussi Londres traitant l'Europe et Washington en charge des Amériques. Deux centres de diffusion pour des zones qui ne sont pas officiellement dans ses objectifs, c'est beaucoup. Et du coup, lorsqu'en septembre dernier al jazeera a cessé d'émettre des journaux depuis Kuala Lumpur, difficile de ne pas y voir une réorientation claire de la politique du groupe vers les pays du Nord.

L'identité d'AJE s'est donc vite révélé bien moins "sudiste" que celle de son ainée arabophone. Un trait de caractère probablement inscrit dans les gênes de la chaîne. Celui qui a dirigé le lancement d'AJE est Nigel Parsons, journaliste britannique passé par la BBC. Et al jazeera s'est attaché à débaucher plusieurs figures des médias anglo-saxons, notamment des présentateurs.

Stephen Cole est un ancien de CNN International et de BBC World, David Foster venait de Sky-News et la prise la plus retentissante est probablement Sir David Frost, l'un des journalistes les plus connus au Royaume-Uni.  Que ce soit dans l'encadrement ou parmi le personnel d'antenne, Européens et Américains sont donc très nombreux. Certains responsables qatariens reprochaient d'ailleurs à AJE de ne pas être assez arabe.

Sur le plan éditorial, les différences se sont vite fait sentir. Comme son ainée arabophone, AJE est un outil de la diplomatie qatarienne. Mais elle s'est efforcé de faire oublier les aspects d'AJA les plus critiqués en Occident. Les cassettes d'Oussama Ben Laden ou d'autres responsables d'Al Qaïda ne sont pas diffusées sur la chaîne anglophone. Et d'un point de vue sémantique, AJE a adopté un profil plus compatible avec une audience occidentale. Israël est par exemple appelé par son nom et non par le qualificatif d'"Etat d'occupation".

Les deux chaînes n'ont pas non plus le même traitement de l'actualité. L'Afrique du Nord et le Moyen-Orient sont, certes, leur principale zone d'intérêt à toutes deux. Mais s'adressant directement à ses habitants, la chaîne arabophone traite plus la politique interne de ces Etats que l'anglophone qui, elle, en revanche met plus souvent l'accent sur les droits de l'Homme ou des sujets sociaux.

L'actualité arabe comme facteur de développement

Les deux chaînes ont donc un positionnement propre. Mais AJE n'a pas totalement  tourné le dos à l'héritage familial. Elle est, elle aussi, très concentrée sur le monde arabe. La zone Afrique du Nord - Moyen-Orient est la plus traitée à l'antenne. Et paradoxalement, une étude menée deux ans après le lancement de la chaîne révélait qu'al jazeera English consacrait plus de temps à ces pays là que sa grande soeur arabophone.

Si bien que lorsque le Moyen-Orient domine l'actualité internationale, la chaîne enregistre des gains d'audience. Ce fut le cas lors de l''offensive israélienne sur la bande de Gaza durant l'hiver 2008-2009. Ce le fut encore avec le "Printemps arabe". Très présente dans la région, la chaîne avait su se démarquer de ses concurrentes occidentales.

Lors de l'opération Plomb Durci sur Gaza, elle était avec l'Iranienne Press TV la seule chaîne anglophone à avoir une équipe à l'intérieur du territoire palestinien. Et en Egypte, elle avait installé une caméra fixe en surplomb de la place Tahrir au Caire, diffusant pratiquement en continu des images de l'épicentre de la contestation contre le régime de Hosni Moubarak. Et alors que ses concurrentes n'avaient souvent qu'une ou deux équipes dans la capitale, al jazeera English avaient aussi des reporters dans les autres villes touchées par la contestation: Alexandrie, Suez…

En un peu moins de cinq ans d'existence, al jazeera English n'a pas atteint la force qu'elle espérait dans l'hémisphère Sud. Mais en devenant la première chaîne de télévision du Sud à séduire les téléspectateurs occidentaux, elle peut se targuer d'une autre victoire. Pionnière ou exception? De l'aveu de la Secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton, le succès d'AJE montre que "les Etats-unis ont perdu la bataille de l'information".

Pierre Batide

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