Culture

Le discours sur l'état de la pop d'Alan McGee

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 20.07.2015 à 10 h 33

Les émeutes de Londres, l'état de la musique en 2011, l'avenir des majors, Nirvana face à la pop anglaise... Rencontre avec le fondateur du légendaire label britannique Creation.

Le réalisateur Danny O'Connor et l'ancien patron de Creation Alan McGee (DR).

Le réalisateur Danny O'Connor et l'ancien patron de Creation Alan McGee (DR).

Rencontrer Alan McGee, c’est un peu comme discuter à bâtons rompus avec un ancien président ou Premier ministre retiré de la vie politique (ou, dans son cas, un éphémère ministre de la Pop de Tony Blair) qui continue de temps en temps à se rappeler au souvenir de ses ex-confrères en balançant un scud. La dernière fois, c’était début septembre, quand l’ancien fondateur du légendaire label Creation, l’homme-qui-a-découvert-Oasis, retraité de l’industrie musicale depuis trois ans, a ironisé sur l’incendie d’un entrepôt Sony lors des émeutes londoniennes, qui a détruit le stock de nombreux labels indépendants:

«Je suis probablement la seule personne qui a trouvé ça drôle. J’appelle ça un beau résultat. Etre débarrassé de toute cette musique de merde. Et être payé pour cela, remboursé de tout ce que vous n’avez pas vendu.»

En visite à Paris quinze jours plus tard, il insiste à plusieurs reprises pour dire qu’il ne s’excuse pas pour cette déclaration et ne la «retire pas». La nuance légèrement, tout au plus: «Je ne parlais pas de PIAS [l'un des labels indépendants les plus touchés par l'incendie, ndlr], je ne les connais même pas, je n’ai rien contre eux. Mais je hais de manière monumentale Sony» —la major à laquelle il s'associa pour renflouer Creation dans les années 90.

Quand on l’interroge sur les émeutes en elles-mêmes, lui qui a connu celles de 1981 alors qu’il venait d’arriver à Londres tient un discours sombre:

«Elles étaient à la fois politiques et pas politiques. Les gens se battaient et cassaient des vitrines pour un nouveau téléphone, pas contre l’establishment. Mais sur un plan plus général, ils n’ont pas leur part du gâteau, et quand on n’a rien à perdre, on est prêt à tout. Je pense que la Grande-Bretagne est pire aujourd'hui qu'en 1981, vraiment foutue. On dirait qu'il n'y a plus qu'un seul grand parti politique, comme si tout le monde travaillait pour ces putains de banques.»

«Nostalgique du XIVe siècle»

Sa déclaration sur l’incendie de l’entrepôt Sony, McGee l’a faite en Australie lors de la BigSound Conference, le genre de raout de l’industrie musicale où il intervient parfois. Ce qu’il justifie avec un cynisme rigolard: «Si on me paie 7.000 balles et l'hôtel, je le fais. Je leur dis la vérité, ce qui semble beaucoup les énerver.» Le reste du temps, il mène une vie paisible au Pays de Galles: «Je suis surtout un père au foyer. Je possède pas mal d’immobilier —bizarrement, je gagne plus d’argent avec ça que j’en ai jamais gagné avec la musique, ce qui n’est pas très rock’n’roll. Sinon, je fais le DJ pour des amis.»

S’il a accepté le projet du réalisateur Danny O’Connor de faire un (intéressant) documentaire sur Creation, Upside Down, il a laissé tomber celui d’un film de fiction sur le label: «Je pourrais passer les dix prochaines années à faire un putain de film hollywoodien sur Creation, mais cela m’ennuie, je veux faire de nouvelles choses.»

Régulièrement sollicité par la presse pour évoquer ses heures glorieuses, notamment depuis la sortie du film, il dément toute nostalgie: «Ou alors je suis nostalgique du XIVe siècle, pas des années 70», s'amuse celui qui dit aujourd’hui surtout s’intéresser à la peinture, à la littérature occultiste ou au cinéma expérimental, à Aleister Crowley et à Kenneth Anger. Comme s’il importait dans d’autres arts le goût pour le psychédélisme qu’il manifestait déjà en rock, en baptisant sa maison de disques du nom d’un groupe des années 60 qui décrivait sa musique comme «rouge avec des éclairs violets».

Depuis la fermeture en 2007 de son second label, Poptones, la principale toquade de McGee a été l'anecdotique groupe écossais Glasvegas («Leur premier album est un putain de classique, le second est bon»), et il dit surtout écouter des classiques qu’il n’a toujours pas usés, Beatles, Stone Roses, Oasis. «Je ne vais pas dire que je suis John Peel, car je ne le suis pas», explique-t-il. «La musique n’est plus le principal aliment de mon régime. Quand vous êtes jeune, c’est particulièrement normal d’être obsédé par la musique. Quand vous avez cinquante ans, c’est normal de l’être par vos enfants. Tout le monde est obsédé par le fait de rester jeune: j’ai cinquante ans, laissez-moi les avoir!»

On lui rappelle qu’en 1996, il s’était payé une pleine page de pub dans le NME pour vanter la reformation des Sex Pistols, pourtant sur un label concurrent, et on lui demande pour quel groupe, ancien ou nouveau, il le referait: «C’était juste pour envoyer le NME se faire foutre (rires). Je le ferais pour Primal Scream, mais ils n’en ont pas besoin.»

«Ils faisaient pom-pom-pom, nous BOUM»

Il y a vingt ans presque jour pour jour, le 23 septembre 1991, Primal Scream publiait chez Creation son classique Screamadelica, réédité cette année. Le lendemain sortait Nevermind de Nirvana, autre disque dont 2011 a soufflé les vingt bougies à grand coups de morceaux inédits, unreleased demos et éditions méga-limitées: «Je l’avais reçu deux semaines avant sa sortie et je l’adorais. D’une certaine façon, je suis arrivé en retard à la fête parce que je les ai seulement découverts là, et pas avec Bleach. Ils étaient fans de Creation, des BMX Bandits, de Teenage FanClub…»

Teenage FanClub, qui allait devancer le trio américain dans certains classements de fin d’année avec Bandwagonesque, paru six semaines plus tard, le même jour qu’un autre chef d’œuvre de Creation, le Loveless de My Bloody Valentine:

«1991 était la meilleure année, on avait trois disques incroyables en deux mois. Là où les autres sortaient les leurs au fil de l’année, pom-pom-pom, nous on a fait BOUM. C’était si difficile d’avoir ces disques, tout le monde était tellement à fond dans les drogues que quand ils arrivaient, on les sortait. On attendait Screamadelica depuis un an, Loveless depuis deux ans…»

Jouissance de l’instantanéité de la culture pop qui, d’une certaine façon, se serait aujourd’hui retournée contre elle: «Autrefois, on donnait aux groupes deux albums. Aujourd’hui, si votre premier single ne marche pas… On vit dans une culture karaoké: avec X Factor, vous avez 90 secondes pour impressionner Simon Cowell. Et c’est la même chose en politique, on a une politique karaoké, vous avez Ron Paul, deux minutes, Rick Perry, deux minutes… » Un karaoké ultra-zappeur auquel doivent faire face des majors que McGee a comparé dans le passé à des «dinosaures»: «Elles ne savent pas ce qui se passe, elles sont accrochées à leurs vieux contrats. Qui voudrait acheter EMI, qui ne gagne pas assez d’argent pour couvrir les intérêts de sa dette? Comme le Titanic, elle coule lentement.»

«Je voulais épouser le modèle Napster»

Avant de vendre Creation, McGee a été aux premières loges pour contempler les hésitations des labels face à internet: «Je voulais faire de Creation quelque chose de très internet, épouser le modèle Napster, mais Sony ne m’a pas laissé faire car ils gagnaient plein d’argent en jouant le même jeu que d’habitude, sans voir qu’il était en train de changer.» Aujourd’hui, il se dit peu surpris par la récente décision européenne, favorable aux majors, d’allonger le copyright sur les enregistrements de 50 à 70 ans («Les droits des albums des Beatles s’apprêtaient à tomber. Que vous et moi puissions les commercialiser librement, cela paraissait anormal…») et estime que la musique a été sacrifiée comme produit d’appel pour l’industrie numérique, «sur le mode très intelligent du "Prenez un ordinateur, vous aurez toute la musique que vous voudrez"».

Quand on lui dit que, avant d’écrire un précédent article sur Upside Down, on l’avait téléchargé en peer-to-peer, il rigole: «Ce n’est pas grave, je ne gagne pas d’argent dessus». Avant de partir vers le disquaire le plus proche, on lui demande s'il peut nous indiquer l'album le plus sous-estimé de l’histoire de Creation, en se disant s’il nous renverra peut-être vers My Beauty de Kevin Rowland, le disque maudit du label: «Une légende veut qu'il ne se soit pas du tout vendu, genre 500 exemplaires. Moi, j’ai été payé pour 20.000!»

Mais ce n’est pas celui-là qu’il nous conseille: «Trashmonk, Mona Lisa Overdrive. Le travail d'un génie absolu, sorti en 1999, alors qu'on s'apprêtait à arrêter le label. Vous ne le trouverez probablement pas en magasin.» On ne l’a pas trouvé en magasin, mais on l’a téléchargé sur Soulseek: un joli disque tout à tour rêveur et abrasif, vaporeux et rythmé, fidèle à l'esprit du label. Creation, c’est fini, mais on n’en a pas encore fini avec Creation.

Jean-Marie Pottier

Upside Down est disponible en DVD (zone 2, import) et sa BO en double CD (Sony, import). Vous pouvez écouter nos playlists Creation sur Deezer et Spotify et visionner dix clips de groupes du label sur notre playlist video.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (943 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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