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11-Septembre: Complotistes contre complotistes

9/11 Truth Now/ Pablodda via Flickr CC License By

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[LES COMPLOTS DU 11-SEPTEMBRE 5/6] Que se passe-t-il quand les partisans des théories du complot du 11-Septembre changent d'avis?

Il est l’auteur du document de propagande le plus fameux sur le complot du 11-Septembre, et fait aujourd’hui montre de sentiments ambigus sur le mouvement qu’il a contribué à populariser. «Lorsqu’on affaire au grand public, il est important de faire preuve de tact», confie Dylan Avery, réalisateur du film Loose Change, sorti en 2004 et vu depuis des dizaines de millions de fois en ligne. «Et j’ai l’impression que c’est quelque chose que beaucoup négligent».

Avery en sait quelque chose, lui qui fut accusé d’être un traître, un espion, ou –à peine plus charitablement— juste «négligent». À en croire Michael Ruppert, tenant du complot du 11-Septembre, il a affaibli le mouvement en se faisant le porte-parole des thèses les plus absurdes (relativement parlant), que les premières versions de Loose Change abordent en long et en large, thèses que Michael Rupert estime avoir été plantées là aux fins de désinformation par ceux qui cherchent à discréditer les conspirationnistes.

«C’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis totalement coupé en 2004 du mouvement de la vérité sur le 11-Septembre», affirme-t-il. «On leur a fait gober beaucoup trop de pilules empoisonnées».

Preuves irréfutables ou pilules empoisonnées

Voilà le problème avec les théories du complot et leurs partisans : les preuves irréfutables des uns sont les pilules empoisonnées des autres. Pour l’essentiel de la décennie, les théoriciens de la conspiration du 11-Septembre furent unis par (et bénéficièrent de) l’opposition à la guerre et la haine anti-Bush. Les attaques directes sur les faits sous-tendant leurs théories n’avaient que peu d’impact.

De fait —comme c’est souvent le cas des théories du complot— les meilleurs artisans de l’affaiblissement du mouvement de la «vérité sur le 11-Septembre» sont les «truthers» eux-mêmes. Pour la bonne raison qu’il n’est pas possible à des théoriciens du complot d’être en désaccord. Si l’on n’est pas d’accord avec un théoricien du complot, c’est qu’on fait partie du complot.

En 2008, le site Web d’Alex Jones prétendait qu’un jeune complotiste basé à New York, Nico Haupt, était en fait un agent infiltré. Haupt était l’un des tout premiers leaders de la théorie du complot.

Complotistes contre complotistes

Il s’était mis à enquêter et à s’organiser dès le matin du 11-Septembre. Il fut le premier à rapporter les exercices d’entraînement militaires qui avaient eu lieu au cours des attaques, que Ruppert avait qualifié de «Graal» de l’enquête sur le 11-Septembre, et dont le mouvement allait se servir pour affirmer que l’armée avait été sabotée de l’intérieur.

En 2005, toutefois, Haupt s’était mis à prêcher une théorie, qualifiée péjorativement par les autres complotistes d’hypothèse «pas d’avions», selon laquelle les reportages diffusés en direct à la télévision ce matin-là où l’on voyait des avions de ligne heurter le World Trade Center montraient en fait des hologrammes.

À cette époque environ, il s’est mis à accuser d’autres leaders du mouvement, dont Jones et David Ray Griffin, d’être eux-mêmes des agents du gouvernement. Fin 2006, il manqua en venir aux mains avec le journaliste de Rolling Stone Matt Taibbi et en mai 2008, accusé d’agression sur d’autres complotistes manifestant autour de Ground Zero. Depuis, on n’a plus beaucoup entendu parler de lui, indique Ruppert, qui le qualifie «de type extrémiste, un bon gars qui a perdu la boule».

Jones ne serait pas du même avis. Lui et Luke Rudkowski, jeune militant décrit comme protégé de Jones, ont vu dans la violence et le comportement de plus en plus étrange de Haupt la preuve qu’il était manipulé par le gouvernement. «C’est un exemple typique d’opération COINTELPRO, en direct des années soixante», pouvait-on lire sur le site Web de Jones.

Une paranoïa pas totalement déraisonnable

Les complotistes ne sont pas totalement déraisonnables quand ils évoquent leur crainte d’être infiltrés par le gouvernement. Le service de contre-espionnage du FBI, baptisé COINTELPRO, a espionné et parfois infiltré des groupes présumés communistes, des groupements pour les droits civiques ou anti-guerrre, voire des extrémistes, entre autres, jusqu’à la révélation de ces opérations au grand jour et la suspension du programme en 1971.

Le FBI recourait encore en 1987 à certaines de ces pratiques, comme la surveillance des journalistes. Dans les cercles du complot du 11-Septembre, COINTELPRO est devenu un raccourci pour qualifier toute source d’informations avec laquelle on n’est pas d’accord. Le petit monde de la théorie du complot du 11-Septembre étant extrêmement disparate, l’accusation se retrouve bien souvent dirigée vers d’autres militants conspirationnistes.

La principale preuve citée à l’appui de la thèse de l’espionnage des groupes conspirationnistes par le gouvernement est un article de 30 pages publié en 2008 sous le nom «Conspiracy Theories», corédigé par Cass Sunstein, aujourd’hui administrateur de l’Office of Information and Regulatory Affairs.

Sunstein y affirme que les théories conspirationnistes, à l’intérieur et à l’étranger, posent un «risque réel pour les politiques antiterroristes du gouvernement», et considère que le gouvernement devrait programmer une «infiltration cognitive» des groupes qui promeuvent de telles théories. Sunstein propose que le gouvernement envoie des agents infiltrés et rémunère des sous-traitants «indépendants» pour participer aux forums et site Web en ligne —tout comme à des groupes bien réels— dans le but de saper les fondements de ces théories.

Il n’existe aucune preuve de la mise en place d’un tel programme par l’administration Obama, mais l’article a enflammé la sphère conspirationniste. «Infiltration cognitive» est la dernière expression à la mode dans les cercles complotistes (Griffin a consacré son dernier ouvrage en date au sujet). Et fin juin, l’un des premiers supposés «infiltrés cognitifs» était mis à jour.

Le supposé «infiltré cognitif»

Charlie Veitch est un anarchiste britannique de 31 ans vivant à Londres. Le 11-Septembre, il se trouvait en vacances en Thaïlande et se souvient y avoir vu les tours brûler à la télévision dans un bar de plage. Il allait écourter ses vacances, et prendre un emploi à laCity, l’équivalent londonien de Wall Street.

Selon lui, c’est en 2006 qu’il prend connaissance de sa première théorie de la conspiration du 11-Septembre, en regardant TerrorStorm d’Alex Jones, qui retrace l’histoire des attentats terroristes sous faux pavillon et avance l’hypothèse que le 11-Septembre en est le dernier exemple. Veitch est instantanément accroché. Il se met à regarder toutes les vidéos consacrées au complot du 11-Septembre qu’il peut trouver sur Internet, et elles sont nombreuses.

En 2009, Veitch perd son emploi. Il a déjà commencé à poster occasionnellement sur YouTube des vidéos de lui et ses amis, chahutant des Scientologues ou entonnant des chansons pendant la «minute des questions du public» du maire de Londres Boris Johnson.

Après la perte de son emploi, Veitch s’est mis à réaliser à plein-temps des vidéos tournées façon guérilla, et a lancé un groupe militant baptisé Love Police, destiné à «confronter l’autoritarisme d’état» au Royaume Uni.

Dix-neuf jours après le lancement de Love Police, Veitch attire l’attention d’Alex Jones avec une vidéo qui le montre interpellé par la police après qu’il eut tenté de filmer l’ambassade des Etats-Unis à Londres.

Jones invite Veitch sur son show afin de discuter de ce qu’ils décrivent comme l’état policier du Royaume Uni, et Veitch devient un invité occasionnel de l’émission. Le site de Veitch acquiert un certain auditoire, ce qui lui permet à son tour d’obtenir assez de donations pour payer son loyer.

Il fait également des apparitions épisodiques sur Russia Today, réseau de télé-propagande sous parrainage russe où l’on fait un abondant usage de théories du complot.

En juin 2010, Veitch est arrêté au sommet du G20 de Toronto où il s’est livré à son activité habituelle de provocateur, puis à nouveau la veille du mariage royal en avril, pour suspicion de «conspiration en vue de provoquer un trouble à l’ordre public». Il est encore une figure relativement secondaire du monde du complot du 11-Septembre.

Veitch se met à douter

Il est alors retenu comme sujet d’un documentaire diffusé à la BBC cette semaine, sous le titre de 911 Conspiracy Road Trip. Le documentaire suit cinq théoriciens britanniques du complot du 9/11 en voyage à Ground Zero, au Pentagone et a Shanksville, Pennsylvanie, où ils rencontrent des gens qui ont directement souffert des attaques.

Veitch a l’opportunité de questionner des experts en démolition contrôlée, des professeurs de métallurgie, des gens qui ont participé à l’édification du WTC dans les années soixante-dix, des analystes de la CIA à la retraite, des témoins oculaires et des experts en aviation.

En Pennsylvanie, ils s’entretiennent également avec Alice Hoagland, mère de Mark Bingham, passager du vol 93 qui fit partie de la contre-attaque contre les pirates de l’air.

Après trois jours consacrés à discuter avec des gens qu’il considérait jusque-là comme coupables de dissimulation d’un meurtre de masse, Veitch se met à penser qu’il se trompait sur le 11-Septembre.

«Après avoir rencontré ces soi-disant conjurés, supposés mouiller dans ce complot, j’ai réalisé qu’il s’agissait de pères de famille ordinaires», admet Veitch. «Rien chez eux ne suggérait le complot». C’est en questionnant un expert en démolition sur le toit de l’immeuble reconstruit du World Trade Center 7 qu’il change finalement d’opinion sur le 11-Septembre.

«Il ne s’agit pas tant de preuves techniques que d’un changement d’état d’esprit», confie Veitch. «Je suis passé d’un état d’esprit paranoïaque à un état d’esprit moins paranoïaque».

La conversion d'un complotiste

Veitch allait annoncer sa «conversion» le 29 juin 2011 sur son blog et sa chaîne YouTube, déclarant qu’il ne pensait pas s’être trompé en imaginant le gouvernement capable d’orchestrer le 11-Septembre, mais qu’il s’était trompé sur les faits:

Le gouvernement ayant menti sur les armes de destruction massive en Irak et des centaines de milliers de civils innocents ayant été tués, nous suspectons effectivement une manipulation lorsque surviennent des événements terribles…

Et si les gouvernements sont capables de mentir et de tuer un demi-million de gens, pourquoi ne pourraient-ils pas mentir sur le meurtre de 3 000 personnes? Il ne s’agit pas nécessairement là de fantasmes, de croyance ou de naïveté. Nous ne sommes pas naïfs. Nous sommes juste à la recherche de la vérité.

Et le mouvement de la vérité sur le 11-Septembre tente uniquement de connaître la vérité sur ce qui s’est passé… Il ne faut pas pour autant s’y raccrocher comme à un dogme religieux. Si l’on nous présente de nouvelles preuves, acceptons-les, même si elles contredisent ce que nous, ou notre groupe, croyons ou voulons croire. Il faut respecter la vérité par-dessus tout, et c’est ce que je fais.

Cette abjuration relativement tiède, venant d’un partisan plutôt secondaire des théories du complot du 11-Septembre fut considérée comme une bombe dans les cercles conspirationnistes. Veitch reçut des menaces téléphoniques et par e-mail. Les donations à son site cessèrent.

Lavage de cerveau et accusation de pédophilie

Il se vit accuser d’être rémunéré par le BBC, ou d’avoir subi un lavage de cerveau par les «experts en programmation neurolinguistique», voire hypnotisé par l’illusionniste britannique Derren Brown, et d’être un infiltré cognitif envoyé par Sunstein.

«La meilleure théorie que j’ai pu entendre, c’est que j’étais un agent infiltré du MI6 ou de la CIA», raconte Veitch. «Ils disent que j’étais une cellule dormante à moi tout seul, attendant son heure pour discréditer le mouvement de la vérité sur le 11-Septembre et détruire ce qu’ils appellent "la résistance de l’intérieur"».

Le mois dernier, le site de Veitch a été hacké, et un message envoyé à ses 15.000 abonnés, le qualifiant de pédophilie. «Quand votre propre mère vous appelle pour vous demander pourquoi vous lui avez envoyé un mot où vous reconnaissez être un pédophile, ça n’est pas bon du tout», confie Veitch.

«Les gens sont devenus comme dingue avec ce Charlie Veitch», raconte Avery, le réalisateur de Loose Change. «Je me suis dit "ah bon ?" Je veux dire, je n’avais encore jamais entendu parler de ce type».

Mais dans le mouvement de la vérité sur le 11-Septembre, quel que soit le niveau ou l’on se trouve, l’apostasie n’est qu’une excuse de plus pour ouvrir les vannes de la paranoia.

C’est cette mentalité qui a détourné Avery du mouvement au fil de ces quatre dernières années. «Il a peut-être juste changé d’avis», dit Avery en parlant de l’hystérie autour du cas Veitch. «Je veux dire, ça arrive qu’on change d’avis».

Avery a lui-même connu des dissensions avec Jones et son auditoire au fil des ans, et semble d’avis que certaines des menaces de mort reçues par Veitch pourraient avoir été envoyées par des auditeurs de Jones. «Ce genre de mentalité de foule, c’est la chose même que nous comme supposés combattre. La mentalité "tu es avec nous ou avec les terroristes"», dit-il.

«C’est l’un des raisons pour lesquelles j’ai dû me distancier du mouvement en général», confie-t-il. «J’avais peur de devenir comme eux —quelqu’un qui voit des complots à chaque coin de rue».

Jeremy Stahl

Traduction de David Korn

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