Monde

La France et la Turquie, les nouveaux amis-rivaux des révolutions arabes

Ariane Bonzon, mis à jour le 22.09.2011 à 16 h 45

La Turquie veut croire que son modèle politique s'imposera dans le monde arabe.

Le Premier ministre turc Erdogan, devant le «fondateur» de la Turquie moderne, A

Le Premier ministre turc Erdogan, devant le «fondateur» de la Turquie moderne, Ataturk, dans son bureau, en juin 2011. REUTERS/Umit Bektas

«Une nouvelle tentative du Président Sarkozy de voler la vedette à la Turquie»: après s’être enorgueillie du triomphe de Tayyip Erdogan en Egypte et en Tunisie, la presse turque accuse Nicolas Sarkozy et David Cameron d’avoir voulu doubler le premier ministre turc en Libye. C’est lui qui aurait dû être le premier leader à se rendre à Tripoli depuis la chute de Kadhafi, rappelle le quotidien pro-gouvernemental Zaman. Depuis qu’ils ont regagné une certaine influence régionale, de nombreux Turcs aiment à poser la France en rivale de leur pays.

Une rivalité personnifiée par les relations tendues entre Tayyip Erdogan et Nicolas Sarkozy, et qui expliquerait pourquoi, selon la presse populiste turque, ce dernier craint que la Turquie intègre l’Union européenne. «Les deux hommes ont la même ambition de grandeur, analyse Sinan Ulgen, responsable de l’Institut turc de recherches Edam, ce qui peut jouer un rôle. Mais plutôt que de rivalité, je parlerai de concurrence. On l’a vu dès l’affaire géorgienne lorsque la visite de Sarkozy à Tbilissi a précédé celle d’Erdogan de deux jours, puis dans la médiation entre Syrie et Israël, et encore à l’Otan lors de l’intervention en Libye».

A Tripoli, Sarkozy parti, c’était au tour d’Erdogan d’arriver vendredi dernier. La tournée du Premier ministre turc dans les pays du printemps arabe est triomphale pour deux raisons. D’abord, le succès du «modèle turc» alliant parlementarisme, affirmation de l’identité musulmane sunnite et ultralibéralisme économique intéresse de nombreux Arabes, issus ou membres de la mouvance islamiste. «Prêtez-nous Erdogan pour un mois!» s’est exclamé un éditorialiste du quotidien libéral égyptien Al-Wafd.

Seconde raison : Tayyip Erdogan est perçu comme le seul leader musulman à «tenir tête» à Israël. Son coup d’éclat, à Davos en janvier 2009, a fait de lui le «héros» de la rue arabe. Dans la perspective de ce voyage, et malgré les tentatives de rapprochement israélo-turques de ces derniers mois, Ankara a réactivé début septembre le bras de fer contre Tel Aviv et annoncé une série de mesures de rétorsion envers le gouvernement israélien, celui-ci refusant de présenter des excuses pour les neuf Turcs tués lors de l’arraisonnement par les commandos israéliens du bateau humanitaire qui tentait de forcer le blocus de Gaza, fin mai 2010.

Durant cette tournée, le Premier ministre n’a cessé de marteler critiques hostiles à Israël, qualifié d’«enfant gâté», et déclarations pro-palestiniennes. «La reconnaissance de l’Etat de Palestine n’est pas une option mais une obligation. Avec la permission de Dieu, nous aurons l’occasion de voir la Palestine d’ici la fin du mois sous un autre statut», a-t-il déclaré. Une position qui fait écho à celle des instances tunisiennes de transition qui ont adopté en juillet un pacte républicain interdisant toute normalisation avec l’Etat hébreu. Tayyip Erdogan s’est «impliqué avec succès dans le problème central du monde arabe et musulman, qui est le cas palestinien» s’est d’ailleurs félicité Essam el Eriane, le responsable des Frères musulmans égyptiens, nettement plus critique sur d’autres points.

L’offensive anti-israélienne de Tayyip Erdogan fait consensus, parce qu’elle permet aussi de reléguer certaines dissensions au second plan. Ainsi, lorsque Tayyip Erdogan recommande «à l’Egypte d’avoir une constitution laïque» et de changer de «perception» à propos de la laïcité, l’ancienne garde des Frères musulmans, opposée aux plus jeunes, monte au créneau.

Très attachés à ce que la Constitution égyptienne mentionne, comme elle le fait actuellement dans l’un de ses premiers articles, la charia, les caciques de la confrérie renvoient vertement le premier ministre turc. «Nous apprécions la Turquie et nous considérons Erdogan comme un dirigeant de grande importance mais nous ne pensons pas que lui ou son pays doivent diriger seuls la région ou dessiner son futur», a déclaré Essam el Eriane, celui-là même qui applaudissait Tayyip Erdogan pour sa dénonciation d’Israël.

Ces réserves révèlent la méfiance arabe à l’égard d’un retour d’une «puissance néo-ottomane» dans la région. «Les Arabes se souviennent qu’ils ont été dominés par l’empire ottoman, explique Barah Mikaïl, chercheur au Fride (Madrid) et ils sont assez fiers que les Ottomans aient échoué à imprimer leur marque culturelle et linguistique. “Nous avons résisté”, disent-ils souvent». D’ailleurs, la nouvelle politique étrangère turque de «profondeur stratégique» ne rechigne pas à s’inscrire dans cette continuité historique.

Invoquer la cause palestinienne permet également aux dirigeants turcs de reprendre la main et de faire oublier leurs petits accommodements avec les tyrans. Confronté aux Printemps arabes, le bilan de la nouvelle politique étrangère turque du «soft power» est en effet mitigé. En Syrie et en Libye, les Turcs ont beaucoup tardé à condamner les régimes en place. Car on oublie trop souvent, écrit Soli Ozel, professeur turc de relations internationales, le «paradoxe» sur lequel se fonde toute la «stratégie turque» (Tne AKP foreign policy in context, in What does Turkey Think?, ecfr.eu).

Perçue comme un agent de changement, la Turquie a construit sa nouvelle politique étrangère sur le «statu quo» des pouvoirs arabes existants. Elle est donc apparue soutenir les dictateurs et bien peu prendre en compte les aspirations démocratiques et à la «dignité» des peuples arabes.

En outre, malgré le «handicap» de son passé ottoman, la Turquie peut faire valoir que, du Maghreb à l’Egypte, elle n’a pas celui de la tradition coloniale française, et minimiser ainsi le succès incontestablement remporté par Nicolas Sarkozy en Libye.

Ariane Bonzon

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