RUGBY

Le rugby est-il un sport de droite?

Yannick Cochennec, mis à jour le 24.09.2011 à 9 h 46

Contrairement à ce que certains veulent faire croire, non. Il n'est pas plus de gauche.

Un Néo-Zélandais lors de la commémoration, le 20 septembre, du premier match de

Un Néo-Zélandais lors de la commémoration, le 20 septembre, du premier match de rugby joué dans le pays en 1870, en «costume de l'époque». REUTERS/Marcos Brindicci

Après avoir reçu une volée de bois vert pour avoir seulement émis l’hypothèse que la coupe de monde de rugby tirait peut-être à la ligne en durant 45 jours —comme quoi le monde de l’Ovalie peut être aussi susceptible qu’une table de nuit néo-zélandaise — nouvelle prise de risques à cause de cette question soulevée par le rédacteur en chef de Slate et qu’il m’a lancée avec la lâcheté de celui qui vous fait une passe dans le dos: le rugby est-il de droite?

Ben tiens… Cherche et surtout ne botte pas en touche!

Cette brûlante interrogation est née de l’affirmation d’un autre collaborateur de Slate, ulcéré à la lecture d’un article d’un envoyé spécial du Figaro en Nouvelle-Zélande qui n’y était pas allé de main morte sur son blog. «C’est la preuve que le rugby est bien un sport de droite», lança mon confrère de Slate aussi retourné qu’après un placage.

Ledit texte prêtait, il est vrai, au moins à sourire tant il était outré et un tantinet snobinard. Extraits de cette envolée lyrique titrée «Des lits d’initiés»:

«Le rugby est un sport d'élite. Celle du cœur. De la noblesse d'âme. Des valeurs démodées, plus Cyrano de Bergerac - sa liberté, son panache, sa générosité - que Octave Parango et toutes ces icônes modernes, détestables incarnations du cynisme et du bling-bling. Le rugby se perd à accepter le premier venu à son banquet. Se prostitue en appâtant le chaland avec sa seule tête chevelue de gondole. “Plaire à tout le monde, c'est plaire à n'importe qui”, avait bien compris Sacha Guitry...»

Ou bien plus loin:

«Les supporters bas de plafond du football exhibent comme une médaille l'universalité de leur sport, ricanent devant le faible nombre de pays adeptes du rugby. Qu'ils sachent une fois pour toutes que c'est notre fierté de ne pas être à la portée du premier venu grâce à nos règles si complexes. Evidemment que le football est universel. Il n'y a pas plus simpliste, plus bête avec sa seule règle à assimiler, celle du hors-jeu, quand le rugby réclame du temps et de l'intelligence pour être apprivoisé. Mais après, quel privilège!»

En effet, ce sont des lignes clairement de droite tant elles assimilent le rugby à une élite issue d’une noblesse qui rejetterait le premier Chabal venu (trop popu pour être honnête) et ne se mélangerait pas, ou ne voudrait pas se compromettre, avec le bas peuple qui de toute façon ne comprend rien à rien et qu’il regarderait de tout son haut avec une sorte de mépris souverain.

Les chevaliers blancs contre les bouseux du foot

Chez certains défenseurs du rugby, il y a, en effet, toujours cette idée un brin rétrograde et condescendante que les rugbymen formeraient une gentry ou une aristocratie de blancs chevaliers face, par exemple, à ces bouseux de footeux qui auraient tous les défauts de la terre. Que les rugbymen seraient les chantres d’une royale «chanson de geste» (formule lyrique et LOL souvent reprise à travers le temps par des générations de confrères) quand les footballeurs ne seraient désormais que des incultes brouillons capables un jour de monter sur les barricades de Knysna et dans un bus pour s’amuser à faire leur ridicule petit mai 68 sud-africain.

C’est une manière un peu «extrême» de considérer le rugby même si l’on sait que le rugby à XV, sport importé, est historiquement très lié à l’aristocratie et à la bourgeoise outre-Manche. Pour le «droitiser» un peu plus et forcer le trait, on peut noter aussi qu’il est très apprécié des chefs d’entreprises —normal, il est très pratiqué dans les grandes écoles contrairement au football. On peut souligner également qu’il se marie très bien avec le golf depuis longtemps. De nombreux joueurs de rugby sont des joueurs de golf, sport de droite s’il en est, et ce sont les deux sports sur lesquels la Société Générale a jeté son dévolu en matière de sponsoring.

Ce cousinage rugby-golf se retrouve d’ailleurs depuis des décennies dans le quotidien l’Equipe où les deux sports ont été traités régulièrement par les mêmes chefs de rubriques et les mêmes plumes comme s’ils étaient frères de sang (bleu).

Le mythe des valeurs

Après Denis Lalanne, brillant chroniqueur du rugby et du golf (et du tennis), Pierre-Michel Bonnot a ainsi repris le flambeau de cette double couverture.

Dans un très bon article, paru l’an dernier dans l’Equipe Magazine, Laurent Telo, spécialiste du rugby, avait démonté cette légende de l’Ovalie héroïque, chevaleresque et intouchable dans un papier intitulé «Rugby, le bal des valeurs» et dans lequel il taillait en pièces le mythe pour mettre en exergue la mythologie liée à un sport guère plus noble que d’autres disciplines.

Pierre Villepreux, entraîneur qui a fait partie de l’encadrement du XV de France, se plaisait notamment à y affirmer que «le rugby ne sera jamais un professeur de morale parce que ses valeurs ne seront jamais plus fortes que la nature humaine et qu’elles ne préservent de rien.» Laurent Bénézech, ancien Bleu, y évoquait de son côté le souvenir tragique du meurtre commis par Marc Cécillon sur son épouse. « Ma première réaction a été de me dire que ces prétendues valeurs qui ont entretenu l’alcoolisme de Marc. Toute une ville, plutôt que de lui dire d’arrêter de boire, lui tapait sur l’épaule et lui remettait une tournée

En résumé, le rugby et ses laudateurs les plus zélés n’auraient pas de leçons vertueuses à donner à qui que ce soit. Le courage, la camaraderie, la solidarité, l’esprit de corps, le partage, parmi les valeurs attribuées à ce sport certes difficile (plus que le football), ne mériteraient pas de constituer son pré carré exclusif. Le rugby à XV aurait aussi ses faiblesses, sa face sombre et ses petites lâchetés qui le feraient retomber sur terre et le rapprocheraient plus du peuple que certains le croient. Et voilà donc que le curseur se déplacerait du côté de la gauche.

Le sud-ouest, creuset du rugby et du radical-socialisme

Ce serait d’ailleurs logique au moins géographiquement puisque le Sud-Ouest, creuset du radical-socialisme et du rugby, est resté à travers le temps une oasis d’élection de la gauche. Historiquement, Toulouse, capitale de l’Ovalie, a presque toujours eu le cœur à gauche —c’est même là que le PS aime à terminer ses campagnes électorales— et les Landes n’ont jamais donné le sentiment d’avoir quelque affection pour la droite.

En regardant la liste des équipes du Top 14, on doit bien admettre que la gauche est très largement représentée avec des villes aussi emblématiques pour elle que Toulouse, Clermont-Ferrand, Montpellier, Paris, Lyon. Au moins le public du rugby pencherait-il à gauche et depuis longtemps dans des territoires où ce ne sont pas les curés qui apprenaient le rugby aux enfants, mais bien des instituteurs laïques et souvent socialistes.

Rappelons aussi que c’est un président de gauche, François Mitterrand, qui fut le premier à assister à la finale du championnat de France de rugby dès 1981 alors que tous ses prédécesseurs de droite, présents à la finale de la coupe de France de football depuis 1927, avaient toujours snobé l’événement.

«Le rugby, c'est le contrôle de la violence par la loi. Le problème est de savoir si la violence est plutôt de droite ou de gauche. L'Histoire nous apprend qu'en la matière il y a match nul.» Ainsi parlait Jean Lacouture qui refusait de trancher dans l’Express en 2007. Difficile à vrai dire de se faire une opinion tant les valeurs de droite et de gauche, passées au tamis des discours des politiques, paraissent aujourd’hui se confondre bien souvent dans une confusion totale.

Ancien sélectionneur du XV de France, Bernard Laporte, qui a collé des affiches pour le PS dans ses années de jeunesse et a milité ardemment pour François Mitterrand en 1981 en même temps que ses parents ouvriers, a bien fini secrétaire d’état dans le gouvernement de François Fillon et chante aujourd’hui urbi et orbi les vertus de Nicolas Sarkozy tout en affirmant qu’il pourrait faire partie demain d’un gouvernement de gauche.

Yannick Cochennec

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Yannick Cochennec (574 articles)
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