Le rugby est-il un sport de droite?
Contrairement à ce que certains veulent faire croire, non. Il n'est pas plus de gauche.
- Un Néo-Zélandais lors de la commémoration, le 20 septembre, du premier match de rugby joué dans le pays en 1870, en «costume de l'époque». REUTERS/Marcos Brindicci -
Après avoir reçu une volée de bois vert pour avoir seulement émis l’hypothèse que la coupe de monde de rugby tirait peut-être à la ligne en durant 45 jours —comme quoi le monde de l’Ovalie peut être aussi susceptible qu’une table de nuit néo-zélandaise — nouvelle prise de risques à cause de cette question soulevée par le rédacteur en chef de Slate et qu’il m’a lancée avec la lâcheté de celui qui vous fait une passe dans le dos: le rugby est-il de droite?
Ben tiens… Cherche et surtout ne botte pas en touche!
Cette brûlante interrogation est née de l’affirmation d’un autre collaborateur de Slate, ulcéré à la lecture d’un article d’un envoyé spécial du Figaro en Nouvelle-Zélande qui n’y était pas allé de main morte sur son blog. «C’est la preuve que le rugby est bien un sport de droite», lança mon confrère de Slate aussi retourné qu’après un placage.
Ledit texte prêtait, il est vrai, au moins à sourire tant il était outré et un tantinet snobinard. Extraits de cette envolée lyrique titrée «Des lits d’initiés»:
«Le rugby est un sport d'élite. Celle du cœur. De la noblesse d'âme. Des valeurs démodées, plus Cyrano de Bergerac - sa liberté, son panache, sa générosité - que Octave Parango et toutes ces icônes modernes, détestables incarnations du cynisme et du bling-bling. Le rugby se perd à accepter le premier venu à son banquet. Se prostitue en appâtant le chaland avec sa seule tête chevelue de gondole. “Plaire à tout le monde, c'est plaire à n'importe qui”, avait bien compris Sacha Guitry...»
Ou bien plus loin:
«Les supporters bas de plafond du football exhibent comme une médaille l'universalité de leur sport, ricanent devant le faible nombre de pays adeptes du rugby. Qu'ils sachent une fois pour toutes que c'est notre fierté de ne pas être à la portée du premier venu grâce à nos règles si complexes. Evidemment que le football est universel. Il n'y a pas plus simpliste, plus bête avec sa seule règle à assimiler, celle du hors-jeu, quand le rugby réclame du temps et de l'intelligence pour être apprivoisé. Mais après, quel privilège!»
En effet, ce sont des lignes clairement de droite tant elles assimilent le rugby à une élite issue d’une noblesse qui rejetterait le premier Chabal venu (trop popu pour être honnête) et ne se mélangerait pas, ou ne voudrait pas se compromettre, avec le bas peuple qui de toute façon ne comprend rien à rien et qu’il regarderait de tout son haut avec une sorte de mépris souverain.
Les chevaliers blancs contre les bouseux du foot
Chez certains défenseurs du rugby, il y a, en effet, toujours cette idée un brin rétrograde et condescendante que les rugbymen formeraient une gentry ou une aristocratie de blancs chevaliers face, par exemple, à ces bouseux de footeux qui auraient tous les défauts de la terre. Que les rugbymen seraient les chantres d’une royale «chanson de geste» (formule lyrique et LOL souvent reprise à travers le temps par des générations de confrères) quand les footballeurs ne seraient désormais que des incultes brouillons capables un jour de monter sur les barricades de Knysna et dans un bus pour s’amuser à faire leur ridicule petit mai 68 sud-africain.
C’est une manière un peu «extrême» de considérer le rugby même si l’on sait que le rugby à XV, sport importé, est historiquement très lié à l’aristocratie et à la bourgeoise outre-Manche. Pour le «droitiser» un peu plus et forcer le trait, on peut noter aussi qu’il est très apprécié des chefs d’entreprises —normal, il est très pratiqué dans les grandes écoles contrairement au football. On peut souligner également qu’il se marie très bien avec le golf depuis longtemps. De nombreux joueurs de rugby sont des joueurs de golf, sport de droite s’il en est, et ce sont les deux sports sur lesquels la Société Générale a jeté son dévolu en matière de sponsoring.
Ce cousinage rugby-golf se retrouve d’ailleurs depuis des décennies dans le quotidien l’Equipe où les deux sports ont été traités régulièrement par les mêmes chefs de rubriques et les mêmes plumes comme s’ils étaient frères de sang (bleu).
Le mythe des valeurs
Après Denis Lalanne, brillant chroniqueur du rugby et du golf (et du tennis), Pierre-Michel Bonnot a ainsi repris le flambeau de cette double couverture.
Dans un très bon article, paru l’an dernier dans l’Equipe Magazine, Laurent Telo, spécialiste du rugby, avait démonté cette légende de l’Ovalie héroïque, chevaleresque et intouchable dans un papier intitulé «Rugby, le bal des valeurs» et dans lequel il taillait en pièces le mythe pour mettre en exergue la mythologie liée à un sport guère plus noble que d’autres disciplines.
Pierre Villepreux, entraîneur qui a fait partie de l’encadrement du XV de France, se plaisait notamment à y affirmer que «le rugby ne sera jamais un professeur de morale parce que ses valeurs ne seront jamais plus fortes que la nature humaine et qu’elles ne préservent de rien.» Laurent Bénézech, ancien Bleu, y évoquait de son côté le souvenir tragique du meurtre commis par Marc Cécillon sur son épouse. « Ma première réaction a été de me dire que ces prétendues valeurs qui ont entretenu l’alcoolisme de Marc. Toute une ville, plutôt que de lui dire d’arrêter de boire, lui tapait sur l’épaule et lui remettait une tournée.»
En résumé, le rugby et ses laudateurs les plus zélés n’auraient pas de leçons vertueuses à donner à qui que ce soit. Le courage, la camaraderie, la solidarité, l’esprit de corps, le partage, parmi les valeurs attribuées à ce sport certes difficile (plus que le football), ne mériteraient pas de constituer son pré carré exclusif. Le rugby à XV aurait aussi ses faiblesses, sa face sombre et ses petites lâchetés qui le feraient retomber sur terre et le rapprocheraient plus du peuple que certains le croient. Et voilà donc que le curseur se déplacerait du côté de la gauche.
Le sud-ouest, creuset du rugby et du radical-socialisme
Ce serait d’ailleurs logique au moins géographiquement puisque le Sud-Ouest, creuset du radical-socialisme et du rugby, est resté à travers le temps une oasis d’élection de la gauche. Historiquement, Toulouse, capitale de l’Ovalie, a presque toujours eu le cœur à gauche —c’est même là que le PS aime à terminer ses campagnes électorales— et les Landes n’ont jamais donné le sentiment d’avoir quelque affection pour la droite.
En regardant la liste des équipes du Top 14, on doit bien admettre que la gauche est très largement représentée avec des villes aussi emblématiques pour elle que Toulouse, Clermont-Ferrand, Montpellier, Paris, Lyon. Au moins le public du rugby pencherait-il à gauche et depuis longtemps dans des territoires où ce ne sont pas les curés qui apprenaient le rugby aux enfants, mais bien des instituteurs laïques et souvent socialistes.
Rappelons aussi que c’est un président de gauche, François Mitterrand, qui fut le premier à assister à la finale du championnat de France de rugby dès 1981 alors que tous ses prédécesseurs de droite, présents à la finale de la coupe de France de football depuis 1927, avaient toujours snobé l’événement.
«Le rugby, c'est le contrôle de la violence par la loi. Le problème est de savoir si la violence est plutôt de droite ou de gauche. L'Histoire nous apprend qu'en la matière il y a match nul.» Ainsi parlait Jean Lacouture qui refusait de trancher dans l’Express en 2007. Difficile à vrai dire de se faire une opinion tant les valeurs de droite et de gauche, passées au tamis des discours des politiques, paraissent aujourd’hui se confondre bien souvent dans une confusion totale.
Ancien sélectionneur du XV de France, Bernard Laporte, qui a collé des affiches pour le PS dans ses années de jeunesse et a milité ardemment pour François Mitterrand en 1981 en même temps que ses parents ouvriers, a bien fini secrétaire d’état dans le gouvernement de François Fillon et chante aujourd’hui urbi et orbi les vertus de Nicolas Sarkozy tout en affirmant qu’il pourrait faire partie demain d’un gouvernement de gauche.
Yannick Cochennec
Mis à jour le 24/09/2011 à 9h46











![En 2007, Nicolas Sarkozy finissait sa campagne au sprint avec des sportifs [INTERACTIF] En 2007, Nicolas Sarkozy finissait sa campagne au sprint avec des sportifs [INTERACTIF]](http://www.slate.fr/sites/default/files/imagecache/bloc-alaune/sarkozy-sportifs2007.jpg)



































2/ cela démontre une volonté d'enfermer la réflexion des gens dans une vision manichéenne dont on connait le peu de pertinence lorsqu'on veut creuse un peu en profondeur
3/ les journalistes français ont les lecteurs qu'ils méritent....ca ne vole pas haut, ils flattent les vils instincts de leurs lecteurs, font du sensantionalisme pour vendre du papier et/ou recueillir des clics.
4/ Pourquoi doit on choisir un camp? Quand on voit la médiocrité de nos politiques de droite et de gauche...autant choisir la 3ème ou 4 ème ou 5ème voie
2012, votez pour les petits partis. Foutons dehors les profiteurs de l'oligarchie
Il y a une définition très incomplète qui dit que le rugby, c’est 14 joueurs qui aident un quinzième à marquer. La notion de camaraderie, au moins sur le terrain, n’est pas usurpée, jouer dans un pack par exemple en protégeant les autres et en bénéficiant de leur protection collective est une condition sine qua non pour assurer son intégrité et celle de l’équipe. Un joueur seul qui capte un renvoi est par exemple en position de très grande vulnérabilité.
Un individu seul, n’est donc pas grand-chose, quel que soit son talent, l’oublierait-il quelquefois, en gardant trop longtemps le ballon, en faisant le malin, que l’adversaire le châtierait. Les fréquentes visites à l’infirmerie donnent aux protagonistes de ce sport un certain recul et une certaine humilité.
La bonne question à se poser (par rapport à cet article) est « se dépasser pour le collectif est-il une valeur de droite ou de gauche » ?
J'ai tendance à avoir la même réponse que Jean Lacouture.
Alors, le rugby à XV, terreau des dictatures?
Ce n'est pas tel ou tel sport qui est de droite ou de gauche, ce sont les personnes et les positions qu'elles prennent (ou non).
Votre point de vue est intéressant mais à mon sens vous ne répondez pas à la question posée. En fait, vous répondez à une autre question – toute aussi intéressante – les amateurs de rugby sont-ils de droite ?
Pour répondre à la question qui nous intéresse, je pense qu’il faut revenir aux bases de ce jeu. Le rugby à XV, c’est quoi ? Ce sont huit avants et sept arrières, animés par une même volonté, celle d’avancer. Gagner du terrain centimètre par centimètre pour se rapprocher de la ligne d’en-but adverse.
Les deux entités qui constituent une équipe – les avants et les arrières - ont chacune une façon particulière d’avancer même si cela tend à évoluer.
Les joueurs du pack utilisent leurs capacités physiques pour gagner ses précieux centimètres. Leur rôle s’apparente dans une certaine mesure à celui du mineur. N’utilise-t-on pas d’ailleurs l’expression « aller au charbon » pour évoquer l’activité des avants ? Laborieux, durs au mal, les piliers, deuxièmes lignes et troisièmes lignes, sont en quelque sorte les « ouvriers » du rugby. Ce sont eux qui font le sale boulot, ce travail de l’ombre indispensable, qui permettra aux arrières de briller. Vous noterez d’ailleurs que les avants sont rarement les vedettes – exception faite du Néo-Zélandais Richie Mac Caw ou du Français Sébastien Chabal – des clubs et autres sélections.
Non, les stars du rugby, ce sont les joueurs des lignes arrières. Daniel Carter, Jonny Wilkinson, Quade Cooper, Maxime Médard... Pourquoi sont-ils plus médiatisés que les avants ? Pour leurs belles gueules bien sûr mais aussi et surtout car ce sont, généralement, eux qui marquent les essais. Autre explication : leur façon d’avancer. Eux, vont utiliser d’autres armes que la simple puissance physique : la technique individuelle, la vitesse, le sens tactique. Les joueurs des lignes arrières utilisent plus que les avants leur capacité intellectuelle pour déstabiliser l’équipe adverse. En cela, on peut voir en eux les « intellos », les « cadres » de l’équipe. On notera d’ailleurs que le demi d’ouverture est considéré - à juste titre - comme le « cerveau » de l’équipe.
Une équipe de rugby à XV, c’est donc un tout : des ouvriers et des cadres, de la puissance et de l’intelligence. Impossible de gagner sans l’une des deux composantes.
Pour répondre à la question, on peut tenter de dresser un parallèle avec les comportements électoraux des différentes catégories socio-professionnelles. Généralement, les ouvriers votent à droite, quant les cadres se prononcent plus pour les formations de gauche ou du centre.
Pour aller plus loin, je dirais que les avants apparaissent plus conservateurs que les arrières. Les premiers apprécient l’ordre, la discipline quant les seconds, plus libéraux, aiment le désordre, désordre qu’ils prennent un malin plaisir à générer.
Je pense donc que le rugby à XV n’est ni de droite ni de gauche mais qu’il utilise les capacités de chacun pour avancer et je trouve cela plutôt rassurant. C’est un peu à l’image de notre société : pour construire une maison, il faut à la fois des maçons et des architectes.
Bien à vous, meuhfaitlavache@hotmail.fr