Monde

En attendant la centrale nucléaire de Bushehr

Slate.com, mis à jour le 23.09.2011 à 14 h 31

L'Iran en a enfin fini d'attendre sa première centrale nucléaire. Elle est aujourd'hui reliée au réseau électrique, mais est-elle vraiment prête?

danger radioactif  Mr.Teavia Flickr CC License by

danger radioactif Mr.Teavia Flickr CC License by

L'ancienne ville de Bushehr, un port caniculaire au sud-ouest de l'Iran, grouille d'ouvriers étrangers s'affairant à la mise en service du premier réacteur nucléaire du pays. L'unique centrale nucléaire commerciale du Moyen-Orient sera bientôt opérationnelle. A Washington, on s'inquiète de l'arrivée de l'Iran au rang de puissance nucléaire, et des nombreux bouleversements que cela pourrait engendrer sur un fragile équilibre régional. Nous sommes en 1978.

Trente-trois ans plus tard, l'histoire se répète. Aujourd'hui, c'est l'Ayatollah Ali Khamenei et non le Shah pro-occidental Mohammad Reza Pahlavi, aidé d'ingénieurs russes, et non plus allemands, qui construit la centrale nucléaire. Mais certaines choses restent identiques: les États-Unis se font toujours un sang d'encre; et l'unique centrale nucléaire commerciale du Moyen-Orient, nous répète-t-on, est enfin, vraiment, et pour de bon sur le point de devenir opérationnelle.

L'histoire de Bushehr est faite d'ambition et de folie, dans un pays où les rêves nucléaires ont survécu à la révolution, à la guerre et à la ferveur religieuse –et parfois même au sens commun. Mais l'Iran n'est pas seul à être coupable d'ambition et de folie. Ses ennemis le sont aussi –parmi eux, les États-Unis, Israël et ses voisins sunnites– dont la monumentale opposition à un Iran nucléaire a généré un ensemble de conditions qui ne donnent quasiment plus qu'un seul choix à l'Iran: mener à bien son projet d'exploitation de l'atome, quelles que soient les conséquences. Et après plus de trente ans de lutte acharnée, il importe moins de savoir qui va l'emporter, que de comprendre ce qui a été perdu et délaissé dans le combat.

Le nucléaire: «la condition sine qua non de la modernité»

En réalité, l'histoire de Bushehr remonte à plusieurs décennies, bien avant l'arrivée au pouvoir du Président Mahmoud Ahmadinejad et des Ayatollahs. Elle remonte à l’époque où le Shah d’Iran, poussé par sa mégalomanie et le boom pétrolier, décida quasiment du jour au lendemain que son pays avait besoin du nucléaire pour se préparer à la fin des énergies fossiles. Avec l'une de ses célèbres formules: «le pétrole est un matériau noble et ne doit pas être gâché», il se fit l'avocat d'une augmentation de la part du nucléaire dans le portefeuille énergétique iranien. Pour lui, la technologie nucléaire n'était pas seulement la condition sine qua non de la modernité – elle symbolisait aussi la puissance et le prestige nouvellement acquis de l'Iran.

A l'époque, les États-Unis, qui ne s'étaient pas encore remis du premier essai nucléaire indien, ne voyaient pas les intentions du Shah d'un très bon œil. Washington s'abstint de participer au lucratif bazar nucléaire iranien. Pas l'Allemagne, dont la Kraftwerk Union AG signa un contrat de construction de deux réacteurs de 1200 mégawatts à Bushehr, sur la côte, non loin de la ville de Shiraz, que la centrale devait alimenter en électricité –un contrat clé en main qui atteignait les 4,3 milliards de dollars.

La construction débuta en 1975; la date de livraison fut fixée pour 1981. Mais le destin montra que cette estimation possédait une marge d'erreur d'au moins trois décennies. En 1978, alors qu'un des réacteurs était achevé à 85%, le pays débuta sa descente dans la tourmente révolutionnaire qui signa à la fois la fin de la monarchie et du programme nucléaire. 

L'une des premières décisions des Jacobins révolutionnaires, qui avait renversé le Shah, fut d'interrompre le projet Bushehr, considéré comme une coûteuse contrainte occidentale imposée sur à une nation auto-suffisante et débordant de pétrole. L'Ayatollah Rouhollah Khomeini, le fondateur de la République islamique, est célèbre pour avoir suggéré la reconversion des réacteurs inachevés en silos à grains. Mais au début des années 1980, alors que l'élan de ferveur révolutionnaire commençait à retomber, la reprise du programme nucléaire revint sur le devant de la scène. Mais à  ce moment-là, l'Iran était aussi engagé dans un sanglant conflit contre son voisin irakien, et les efforts pour ressusciter le phénix atomique se soldèrent par une impasse.

Au cours de cette guerre, le malchanceux réacteur se retrouva même dans la ligne de mire. En représailles du raid manqué de l'Iran, en septembre 1980, contre le réacteur d'Osirak, l'Irak attaqua la centrale de Bushehr à sept reprises entre 1984 et 1988. Au moment de l'arrêt des combats, en août 1988, la centrale inachevée était en ruines. Une firme européenne estima le coût des réparations entre 2,9 et 4,6 milliards de dollars.

«Le projet devait demeurer au stade de rêve inaccompli pendant une décennie»

Dans sa recherche d'un partenaire capable de terminer le projet Bushehr, l'Iran frappa à de nombreuses portes jusqu'à ce qu'une Russie, à cours de liquidités, reprenne le flambeau en 1992. L'impulsion de Moscou de pénétrer le marché iranien était avant tout une tentative de sauver son secteur nucléaire de la banqueroute après l'effondrement de l'Union soviétique. Sur les ruines du réacteur estropié, les Russes projetèrent de construire une centrale nucléaire sui generis –un amalgame fait des restes d'équipements allemands tombant en décrépitude, de bricolages iraniens, et d'une technologie russe disparate.

Mais en proie à une mauvaise gestion, des difficultés financières, des pressions américaines, des soucis d'approvisionnement et des problèmes techniques, le projet devait demeurer au stade de rêve inaccompli pendant encore une décennie supplémentaire. Puis, au moment où les choses semblaient s'arranger, en juillet 2010, le réacteur de Bushehr fut une victime collatérale de la cyberattaque Stuxnet –un virus informatique sophistiqué et malicieux– dont l'objectif était la destruction des centrifugeuses d'enrichissement de l'uranium dans une autre centrale nucléaire iranienne, à Natanz. Même si l'origine du virus n'a jamais été précisément déterminée, les soupçons se sont directement portés sur les services de renseignement israéliens et américains. Les sombres manœuvres n'étaient pas terminées: en juin dernier, cinq scientifiques russes ayant participé à la construction de Bushehr trouvèrent la mort dans un mystérieux accident d'avion. Un mois plus tard, un physicien iranien, spécialiste du nucléaire, fut assassiné à Téhéran par des motards non-identifiés.

Le passé mouvementé du réacteur de Bushehr pourrait être le prologue de son avenir. Même si le réacteur, en soi, ne pourra pas aider l'Iran à obtenir des armes nucléaires –les Russes, selon un accord signé en 2005, fournissent le combustible et récupèrent tous leurs déchets afin de minimiser les risques de prolifération– les nombreux éléments ayant contribué à en faire l'une des plus importantes mésaventures nucléaires du monde sont toujours là, qu'il s'agisse de problèmes techniques ou d'errements politiques face aux catastrophes naturelles.

La centrale «extrêmement vulnérable à une catastrophe nucléaire»

Malgré son défaut d'expérience dans l'exploitation des réacteurs nucléaires, l'Iran insiste pour que la Russie lui passe les manettes de la centrale un an seulement après son raccordement au réseau électrique. Le manque de réglementation nucléaire indépendante, l'absence, sur le terrain, d'exploitants hautement qualifiés, et le refus de l'Iran de ratifier les conventions internationales sur la sécurité nucléaire rendent Bushehr extrêmement vulnérable à une catastrophe nucléaire.

Et à Bushehr, même si les Iraniens prétendent le contraire, la première priorité est politique. Cette politique, comme lors des faux-pas colossaux commis par l'Union soviétique à Tchernobyl, prendra-t-elle le pas sur la sécurité? En août 2010, en voulant absolument prouver que les retards n'avaient rien d'une défaite, le gouvernement iranien orchestra un lancement prématuré de la centrale nucléaire. Et ce fut un échec retentissant: les exploitants furent obligés de tout arrêter et de retirer le combustible du réacteur, après la panne d'une pompe de refroidissement d'urgence trop vétuste.  

Le plus préoccupant, peut-être, c'est qu'à l'instar de la funeste centrale nucléaire japonaise de Fukushima –détruite par le tremblement de terre et le tsunami de mars dernier– Bushehr se situe dans une zone à fort risque sismique, à la jonction de trois plaques tectoniques. N'en pouvant plus d'attendre son inauguration, les décideurs de Téhéran ont ignoré les avertissements que des scientifiques iraniens ont lancé, en mai 2011, dans un rapport sur les menaces sismiques. Le déplorable passif de l'Iran en matière de préparation à des situations d'urgence n'augure rien de bon pour les habitants de Bouchehr et leurs voisins, dans d'autres pays du Golfe persique.

Et pourtant, l'an dernier, Ali Akbar Salehi, l'actuel ministre des Affaires étrangères iranien à l'époque responsable des questions nucléaires du pays, déclara: «Malgré toutes les pressions, les sanctions et les épreuves imposées par les nations occidentales, nous assistons aujourd'hui au démarrage du plus important symbole des activités nucléaires pacifiques iraniennes.» Ce que Salehi a oublié de mentionner, c'est la part infime d'énergie que ce symbole fournira à l'Iran: une fois pleinement opérationnel, le réacteur de Bushehr ne produira que 2% du courant électrique iranien, ce qui fait bien pâle figure comparé aux 18% de pertes qu'il occasionne sur le réseau du pays.

Après quasiment 37 longues années, avec son inauguration le 12 septembre et un lancement officiel prévu pour la fin de cette année, l'Iran en a enfin terminé d'attendre son Godot nucléaire. Mais compte tenu de la calamiteuse histoire de Bushehr, il aurait peut-être mieux fallu qu'il attende éternellement.

Ali Vaez
Chargé de recherche en science et technologie. Il dirige aussi le «Iran project» à la Fédération des scientifiques américains.

Traduit par Peggy Sastre

 

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