DSK au 20heures: les zones d’ombre

Dominique Strauss-Kahn sur le plateau de TF1, le 18 septembre 2011. REUTERS/Francois Guillot/Pool

Dominique Strauss-Kahn sur le plateau de TF1, le 18 septembre 2011. REUTERS/Francois Guillot/Pool

Faute ou complot, un pacte, mais lequel, DSK et les femmes et ce qui s'est passé avec Nafissatou Diallo... Ce qui reste confus après l'intervention de Dominique Strauss-Kahn au 20h de TF1.

Face à Claire Chazal au journal de 20 heures de TF1 pour sa première interview depuis son retour en France, Dominique Strauss-Kahn s’est montré à l’aise et éclairant sur la crise économique mondiale. Mais sur les affaires Diallo, Banon, et leurs conséquences, il reste cinq zones d’ombres.

Le mystère de la suite 2806

On n’est pas plus avancé sur le mystère de la suite 2806 puisque DSK s’est contenté de dire que ce qui s’y était déroulé était «plus qu’inapproprié» et une «faute morale».

L’ancien patron du FMI a mis en scène le rapport du procureur de New York, le montrant aux caméras de TF1, sous-entendant que la justice américaine le disculpait.

Ce qui s’est passé entre lui et la femme de chambre, a-t-il assuré, ne comprenait «ni violence, ni contrainte, ni agression, ni aucun acte délictueux. C’est le procureur qui le dit, ce n’est pas moi».

Le procureur ne dit pas exactement ça. Dans leur rapport, où ils demandent que les poursuites soient abandonnées, les assistants de Cyrus Vance disent seulement que «les preuves qui pourraient être pertinentes pour trancher sur les sujets contestés de l’usage de la force et du non consentement sont simplement peu concluantes».

Autrement dit, ils estiment impossible de savoir si la relation sexuelle était consentie ou pas, vu que le témoignage de Nafissatou Diallo ne peut pas être utilisé pour confirmer ou infirmer les autres éléments (heure d’utilisation des pass de l’hôtel, heure de l’appel téléphonique de DSK à sa fille, etc), même s'ils relèvent le manque de probabilité qu’une relation sexuelle consentie ait pu avoir lieu en 7 à 9 minutes.

DSK accuse L'Express.fr d’avoir présenté comme rapport médical «ce qui n’était que la fiche d’entrée à l’hôpital de Nafissatou Diallo». Pas tout à fait. Les notes sorties par L'Express.fr ont été rédigées par une infirmière expérimentée et spécialisée dans ces examens médico-légaux post-agression sexuelle, après un examen physique et des questions à la femme de chambre.

Quoi qu’il en soit, Strauss-Kahn préfère se concentrer sur ce que dit le rapport du procureur, qui «ne m’accuse en rien en matière de traces de blessures […] ni griffures, ni blessures, ni aucune trace de violence ni sur elle, ni sur moi».

Le rapport du procureur confirme bien que l’infirmière a noté une «rougeur» sur le vagin de Nafissatou Diallo (comme l’indiquaient les notes décriées par DSK), mais qu’elle ne pouvait pas être certaine «que cette rougeur était un résultat direct de l’incident, ni même qu’il s’agissait d’une blessure ou d’un bleu». Le procureur ne reprend pas la conclusion de l’infirmière, qui estimait que la cause des blessures était «une agression, un viol» (conclusion elle-même étrange puisqu'il est conseillé aux infirmiers de ne pas écrire «viol», terme légal, sur ces rapports).

En disant que le procureur explique dans le rapport que Nafissatou Diallo a «menti sur tout», qu’elle a «menti sur les faits» et que «toute cette histoire qu’elle nous a racontée est un mensonge», DSK prend aussi des libertés avec ledit rapport, comme l’analyse le blog Great America: le rapport souligne que la femme de chambre a menti sur les suites de l’agression –portant ainsi atteinte à sa crédibilité–, pas sur la description de l’agression elle-même.

Une incohérence entre les notions de «faute» et la possibilité d’un piège/ complot

DSK a passé l’interview à répéter que la «relation inappropriée» qui avait eu lieu dans la suite 2806 était une «faute»:

«Une faute, une faute vis-à-vis de ma femme, mes enfants, mes amis, mais aussi vis-à-vis des Français.»

Il a ajouté que c’est «plus grave qu’une faiblesse, une faute morale» qu’il «regrette infiniment», qu’il a «beaucoup perdu».

Mais quand Claire Chazal lui demande s’il pense que des interventions extérieures ont eu lieu dans cette affaire, s’il croit au piège ou au complot, il répond:

«Un piège, c’est possible, un complot, nous verrons.»

Dire qu’il peut y avoir piège ou complot, c’est dire qu’on pourrait lui avoir mis Nafissatou Diallo «dans les pattes». La «faute morale» ne serait alors que d’avoir eu une «relation inappropriée» avec elle.

Que s’est-il passé avec Tristane Banon?

Dans son interview au 20 heures, DSK affirme que, entendu comme témoin dans le cadre de la plainte pour viol déposée contre lui par Tristane Banon, il a «dit la vérité, que dans cette rencontre il n’y avait eu aucun acte d’agression, aucune violence». Et ajoute:

«Je l’avais déjà dit, je dis exactement la même chose.»

DSK a parlé de cette affaire à deux reprises. A son biographe, et à la police, le 12 septembre dernier, après son retour en France..

Si l’on en croit L'Express.fr, il aurait lors de son audition devant les policiers français dit avoir «tenté de l’embrasser, pensant qu’elle était consentante. Tristane Banon l’aurait alors repoussé. DSK n’aurait pas insisté et la jeune femme serait partie, d’après lui, tout à fait normalement».

Or cette version-là est très différente de celle racontée dans sa biographie officielle, dans laquelle le journaliste Michel Taubmann écrit que DSK déclare en substance:

«L’entretien s’est déroulé normalement et, à son issue, j’ai passé un coup de fil à Michel Field afin qu’il lui accorde à son tour une interview.»

  1. DSK n’a pas dit «exactement la même chose» aux policiers qu’à son biographe. On peut le comprendre.
  2. Reste que dans la bouche de l’ancien ministre socialiste, tenter d’embrasser une femme qui l’interviewe est une chose «normale».

DSK avait-il un pacte avec Martine Aubry et de quelle teneur?

«J’ai manqué mon rendez-vous avec les Français. […] Oui, je voulais être candidat.» DSK a confirmé dimanche soir qu’il avait l’intention, avant le 14 mai, de se présenter à la primaire socialiste, et qu’il avait conclu un «pacte» avec Martine Aubry, «une amie […] très présente pendant l’affaire». C’est la première fois que l’existence de ce «pacte de Marrakech», qui aurait été conclu le 15 août 2008 au cours d’un repas dans le ryad du couple Strauss-Kahn dans la cité marocaine, est confirmée par l’un des deux intéressés.

Ce pacte avait été évoqué dans la presse dès le mois qui a suivi comme une forme d’alliance visant à empêcher Ségolène Royal de prendre le parti lors du congrès de Reims. Mais son contenu reste encore mystérieux et DSK ne l’a pas éclairci.

Selon une première version, il accordait une prééminence au directeur général du FMI: en novembre 2008, Le Point évoquait «un échange de bons procédés: à Martine le parti, à Dominique la présidentielle. Elu à l'Elysée, DSK aurait choisi Aubry pour Matignon». Une version reprise en 2009 par l’ouvrage Hold-ups, arnaques et trahisons d’Antonin André et Karim Rissouli, qui citaient l’aubryste Marylise Lebranchu («On avance ensemble, DSK est candidat pour 2012, il l'assume et pas seulement quand il se rase le matin, Martine le sait») et le strauss-kahnien Jean-Paul Huchon («Si Dominique revient, Martine ne s'y opposera pas»).

Mais une autre version circule, faisant de ce pacte un simple accord de non-concurrence au profit, par exemple, du candidat le mieux placé. C’est celle que Le Point, toujours lui, évoquait en août 2010: «Le patron du FMI s'engage à soutenir la maire de Lille dans sa conquête du PS, et on verra qui est le candidat en 2012.»

«Il n'y avait pas de pacte, il y avait simplement un raisonnement politique commun», avançait Aubry fin août sur RMC. «Il n'y a jamais eu de pacte de Marrakech. Il y a eu le pacte des "reconstructeurs" de la gauche entre les amis de DSK, ceux de Martine Aubry et ceux de Laurent Fabius, où nous avons dit que nous soutiendrions celui ou celle qui serait en situation», expliquait en juillet au Figaro Magazine le strauss-kahnien Jean-Christophe Cambadélis, rallié à Aubry depuis l’affaire du Sofitel.

En février 2010, Laurent Fabius avait confirmé cette partie de l’accord en déclarant que DSK, Aubry et lui-même ne se présenteraient pas les uns contre les autres. En novembre, Martine Aubry avait évoqué l’élargissement de cet accord à Ségolène Royal, avant d’être immédiatement démentie par la présidente de la région Poitou-Charentes, qui avait présenté sa candidature.

Juste avant l’éclatement de l’affaire, les sondages d’intentions de vote donnaient Dominique Strauss-Kahn devant Martine Aubry, le directeur général du FMI étant systématiquement donné devant Nicolas Sarkozy au premier tour et vainqueur au second avec une marge plus importante. A l’époque, si DSK avait assuré en off à plusieurs rédactions sa volonté de se présenter, des signaux contradictoires émergeaient autour de Martine Aubry.

D’un côté, l’annonce (démentie) par Le Nouvel Observateur de son retrait de la course. De l’autre, des appels de la gauche du parti en sa faveur et des obstacles mis sur la route de la candidature de DSK, révélés par le récent livre New York-Solférino. Proche d’Aubry, le porte-parole du PS Benoît Hamon assurait lui sur BFM le 22 mai que DSK «répétait à ses interlocuteurs que si Martine Aubry souhaitait y aller, elle était la plus légitime et qu'il n'irait pas».

Une chose est sûre, les partisans de François Hollande entendent bien ce servir de cette entente entre DSK et Aubry pour présenter la maire de Lille comme une candidate de substitution. Début septembre, Julien Dray assurait au Figaro que le retour de DSK «gêne moins ceux qui n'avaient pas d'accord avec lui, qui n'étaient pas dans une sorte de pacte». Lors du débat télévisé du 15 septembre, Hollande avait envoyé une pique à son adversaire: «Si Dominique Strauss-Kahn avait été candidat à la primaire, il aurait été là et je l'aurais été aussi. Moi, j'avais annoncé ma candidature quand Dominique Strauss-Kahn était supposé être candidat.»

En filigrane, l’idée que la maire de Lille ne devait pas être candidate, voire ne voulait pas l’être et y serait allée à reculons. Face à Claire Chazal, DSK a dit dimanche soir ne pas croire «à [la] thèse psychologisante»… mais ce n’était pas à propos de la motivation et de l’envie de la candidate Aubry: c’était quand on l’interrogeait sur le sabordage involontaire de sa propre candidature.

Le rapport de DSK aux femmes

DSK a parlé brièvement de ses relations avec les femmes, disant avoir vu le portrait fait de lui par les médias, un portait qu’il «récuse, même si j’y ai ma part de responsabilité».

Il conclut en disant qu’il a du respect pour les femmes et ajoute:

«Depuis quatre mois j’ai vu la douleur que j’ai créée autour de moi et j’ai réfléchi, et cette légèreté je l’ai perdue pour toujours.»

Dominique Strauss-Kahn qualifie donc ses relations aux femmes de «légèreté», là où des femmes ont utilisé des mots opposés, que ce soit la chroniqueuse politique de RTL Alba Ventura («On savait que c'était un dragueur un peu lourd, on connaissait son côté pressant[…]») ou la député PS Aurélie Filipetti, parlant d’une drague «très lourde, très appuyée» («je me suis arrangée pour ne pas me retrouver seule avec lui dans un endroit fermé»).

Piroska Nagy, l’économiste hongroise du FMI avec qui Strauss-Kahn a eu une liaison, avait écrit dans une lettre aux enquêteurs de cette affaire interne:

«M. Strauss-Kahn a abusé de sa position pour entrer en relation avec moi. […] Je crains que cet homme n'ait un problème qui, peut-être, le rend peu apte à diriger une organisation où travailleraient des femmes.»

Non-lieu ou pas?

DSK persiste et signe en assénant que l’abandon des charges par le procureur new yorkais est «exactement la même chose» qu’un non lieu en France. Oui et non, tant il est difficile de comparer les systèmes des deux pays.

Dans la procédure américaine, c’est le parquet (le procureur) qui a demandé à ce que les poursuites cessent, demande acceptée par le juge. Si on considère, comme l’avocat aux barreaux de Paris et de New York Maître Fabrice Schmitt, que le parquet américain joue le rôle du juge d’instruction français, alors cette demande d’abandon des charges revient bien à un non lieu.

Si on pense au contraire, comme l’avocat blogueur Maître Eolas, que le parquet américain joue le rôle du parquet français, et que l’abandon des charges est l’équivalent du classement sans suite chez nous, il n’y a rien de curieux, contrairement à ce que dit Dominique Strauss-Kahn dans son interview, à ce qu’on «puisse néanmoins mener une procédure civile».

Cécile Dehesdin et Jean-Marie Pottier

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