Monde

Les lignes rouges de Téhéran

Reporters sans frontières, mis à jour le 27.04.2009 à 19 h 39

Mahmoud Ahmadinejad a fait de l'accusation d'espionnage une arme redoutable pour imposer le silence à la presse.

En demandant à la justice de respecter les droits de la journaliste irano-américaine Roxana Saberi, emprisonnée dans son pays, Mahmoud Ahmadinejad a surpris tout le monde. Il n'a pas pour habitude de se prononcer sur des affaires de justice, et encore moins en faveur des accusés. Mais sa stratégie sera, à coup sûr, payante. Si Roxana Saberi est libérée rapidement, le chef de l'Etat pourra se vanter d'avoir fait preuve de clémence et de tolérance. Si elle reste en prison, il marquera des points auprès des plus conservateurs et conservera un atout en main dans ses négociations avec les autorités américaines. A quelques mois d'une élection qui s'annonce difficile pour lui, le chef de l'Etat met toutes les chances de son côté. Et ses discours virulents contre Israël ne semblent plus suffire pour convaincre la population de le suivre.

En fin stratège, Mahmoud Ahmadinejad s'est entouré, dès son élection en 2005, d'un cabinet composé d'anciens Gardiens de la Révolution. Il a rapidement mis en place plusieurs organismes chargés de surveiller et d'encadrer le travail des médias. En plus de la Commission d'autorisation et de surveillance de la presse, le Haut Conseil de la sécurité nationale, chargé de la presse au sein du ministère de la Culture et l'Orientation islamique, et le ministère des Renseignements établissent la liste des sujets sensibles et dictent les consignes aux journalistes. Pas question, par exemple, de critiquer la politique nucléaire du gouvernement, ni de défendre les mouvements féministes particulièrement actifs en Iran.

Respectant la politique établie par l'ayatollah Khamenei en 2000, Mahmoud Ahmadinejad a fait de l'accusation d'espionnage une arme redoutable pour imposer le silence autour de lui. Les journalistes étrangers sont protégés par leur passeport. Alors, le régime s'en prend aux bi-nationaux et aux journalistes iraniens. La constitution iranienne ne reconnaît pas la double nationalité, sauf, semble-t-il, quand elle concerne Mohammad Nahavandian, vice-ministre de l'Economie, détenteur de passeports canadien et iranien. La liste est longue des journalistes emprisonnés après avoir été accusés d'espionnage. L'irano-américaine Parnaz Azima, en 2006, et la franco-iranienne Mehrnoushe Solouki, en 2007, en font partie. Adnan Hassanpour, Mohammad Hassin Falahieh Zadeh et Mohammad Sadegh Kabodvand sont actuellement détenus pour ce motif.

En plein réchauffement des relations avec les Etats-Unis, le président iranien fait monter les enchères en maintenant Roxana Saberi en détention. Le 18 avril, le tribunal de la révolution de Téhéran l'a condamnée à huit ans de prison, pour espionnage au profit des Etats-Unis, à l'issue d'un procès expéditif. Son avocat, Abdolsamad Khoramshahi, qui n'a pu assister à l'audience, sera rejoint, pour le procès en appel, par Shirin Ebadin, prix Nobel de la paix et avocate iranienne redoutée des autorités.
Le régime isole et affaiblit les journalistes iraniens avant les élections. Tous ceux qui collaborent avec des médias étrangers font l'objet de pressions et sont régulièrement convoqués par les services de renseignements. Mahmoud Ahmadinejad fait le ménage avant le scrutin. Il n'aime pas la critique. Il ne l'a jamais tolérée. Et ce n'est pas au moment où son avenir politique est le moins assuré qu'il va lâcher du lest. Roxana Saberi ne passera certainement pas huit ans en prison. Elle sera libérée au moment le plus opportun pour le Président. Mais elle est un signal adressé à tous les journalistes iraniens. Les lignes rouges à ne pas franchir sont clairement indiquées. Et ceux qui s'aventureraient à les franchir tout de même savent à quoi ils s'exposent.

La chronique de Reporters sans frontières

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