Economie

La BCE, un coup de canif dans l'orthodoxie

Gilles Bridier, mis à jour le 19.09.2011 à 15 h 14

En fin de mandat, Jean-Claude Trichet sort de l’orthodoxie. Il utilise l’indépendance de la BCE pour la rendre plus réactive que les Etats de la zone euro face à la crise de la dette souveraine.

La courbe du Dax, le principal indice de la Bourse allemande, sur un écran à Fra

La courbe du Dax, le principal indice de la Bourse allemande, sur un écran à Francfort, le 13 septembre 2011. REUTERS/Remote/Pawel Kopczynski

Est-ce la crise qui a fait sortir la Banque centrale européenne de sa réserve, ou le désir  de son président Jean-Claude Trichet de finir son mandat, au 1er novembre prochain, en apothéose? Quoi qu’il en soit, depuis sa création en 1999, on n’avait jamais vu l’institution occuper à ce point le terrain pour enrayer une crise.

Il était plus fréquent d’entendre des dirigeants comme Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy pester contre le dogmatisme et l’immobilisme de la BCE, que de voir celle-ci brûler la politesse aux gouvernements pour ériger plus vite qu’eux des pare-feu contre la propagation d’une crise. C’est pourtant bien, aujourd’hui, le scénario qui se déroule dans la zone euro.

Déjà, fin 2007, le Financial Times avait distingué le président de la BCE pour sa détermination à lutter contre la crise des «subprimes». Un coup de chapeau d’autant plus remarqué que le quotidien économique britannique ne peut être suspecté de complaisance tant il est généralement critique à l’encontre de Jean-Claude Trichet.

Une BCE réactive face à des Etats figés

En cette crise de la dette souveraine, le patron de la banque centrale met à nouveau les mains dans le cambouis pour que la mécanique financière fonctionne, déclenchant sur le marché des opérations (des rachats de dette d’Etat) dont les effets sont immédiats… mais limités dans le temps. Une réactivité remarquée alors que, à l’inverse, les gouvernements de la zone euro tergiversent pendant des semaines avant de prendre des décisions qui mettent deux à trois mois pour être officiellement adoptées. Totalement inadapté pour répondre aux assauts des marchés!  

En l’occurrence, l’indépendance de la BCE qui fait souvent grincer des dents les chefs d’Etat, aura été un atout pour l’institution afin d’agir dans l’intérêt des pays fragilisés, sans attendre un quelconque feu vert des politiques embourbés dans leurs recherches de compromis.

Coups de canif dans l’orthodoxie

La BCE, prévue par la Traité de Maastricht de 1992 et opérationnelle à la création de l’euro le 1er janvier 1999, a pour unique objet la politique monétaire de la zone euro. A ce titre, elle gère la monnaie européenne pour assurer la stabilité des prix, et contrôle l’inflation en-dessous d’un plafond de 2% par an par le biais des taux d’intérêt. C’est sa religion, et son unique horizon.

Cette orthodoxie était notamment appréciée en Allemagne. Et pourtant, les portes ont claqué au siège de Francfort le 9 septembre dernier: Jürgen Stark, économiste en chef et membre du directoire de la BCE a annoncé sa démission deux ans et demi avant la fin de son mandat de huit ans. Il mettait ainsi fin au litige qui l’opposait à la direction de la banque à propos des rachats de dette publique pour aider les pays en difficulté. Un programme qui ne faisait pas partie des missions originelles de la BCE. Et qui prend à contre-pied les prêtres de l’orthodoxie.

Plus de 140 milliards d’euros de dette rachetée

D’autant qu’il s’agit d’une récidive. Déjà, en 2010, des rachats de dette publique avaient été opérés, en mai et juin, pour une cinquantaine de milliards d’euros au total. C’était, pour la BCE, une première. Et voilà que, cet été avec l’explosion de la crise de la dette souveraine, elle est à nouveau intervenue par quatre fois en août pour détendre les marchés. Ainsi, après le rachat de 27 milliards d’euros d’obligations publiques au cours des deux premières semaines de septembre, la BCE a en tout acquis pour 143 milliards d’euros de dette souveraine, précise Pascal Voisin, directeur général de Natixis Asset Management.

Pendant ce temps, les gouvernements de la zone euro en étaient encore à discuter pour adopter les mesures fixées lors du sommet du 21 juillet. Et tant pis si, ce faisant, la BCE semble marcher sur les platebandes du Fonds européen de stabilité financière (FESF), créé en 2010 pour répondre à la crise grecque mais qui, aujourd’hui avec l’extension de la crise, semble singulièrement manquer de moyens.

Une évolution des missions

L’intérêt de ces rachats? Permettre à des pays qui sont aujourd’hui dans l’œil du cyclone – comme l’Espagne et l’Italie – et qui doivent aller se refinancer sur les marchés, d’emprunter à des taux un peu moins élevés du fait d’une moindre tension sur ces marchés. Et contenir ainsi le service de la dette. Voilà du concret. Et, finalement, voilà le genre de décision que les marchés aimeraient voir prendre par les gouvernements de la zone euro depuis que le début de la crise grecque.

Ces rachats initiés en 2010 sont inédits pour la BCE. Mais la crise de la dette va forcément aboutir à un élargissement de ses missions. Etant la seule institution habilitée à gérer l’euro et à contrôler l’émission de la monnaie, elle a forcément un rôle à jouer sur le marché des emprunts d’Etat. Et donc de la dette souveraine. C’est dans cette direction que Jean-Claude Trichet, dans sa dernière année de présidence, aura fait évoluer l’institution.

Provisoirement, la lutte contre l’inflation n’est plus prioritaire

Cet élargissement de son domaine d’intervention n’était pas acquis, loin de là, comme l’ont démontré les contradictions affichées au sein du directoire. Car la ligne politique s’est infléchie, au moins provisoirement. Ainsi, le taux d’inflation annuel de la zone euro, de 2,5% en août dernier d’après Eurostat, est déjà au-dessus du plafond. Or, ces rachats de dette massifs peuvent être assimilés à des opérations de nature inflationniste. Cette situation est malgré tout assumée par Jean-Claude Trichet qui, affichant un réalisme presque transgressif, déclare:

«Les risques pour les perspectives d’inflation à moyen terme sont orientés à la hausse».

Et qui, pourtant ne relève pas les taux directeurs. Il ne s’agirait pas d’étouffer le peu de croissance qui subsiste!

En réalité, les dogmes demeurent, mais les priorités changent. Or, après des prévisions de croissance – en baisse –  de 1,6% pour la zone euro en 2011, la BCE ne table plus que sur 1,3% en 2012. Il est donc urgent de ne pas briser cette fragile progression, quitte à jeter provisoirement un voile sur l’orthodoxie, comme le préconisent d’ailleurs certains économistes

Pour garder l’euro, il faut une Europe

Certes, ces rachats ne suffiront pas pour que les 17 pays de la zone euro – à commencer par l’Irlande et la Grèce mais aussi le Portugal, l’Espagne et l’Italie, voire la France et même l’Allemagne – se dégagent de la crise de la dette souveraine. Au moins permettent-ils de contenir les assauts pour apaiser un peu les marchés financiers et donner du temps aux Etats pour échafauder des solutions.

Car cette crise n’est pas technique, elle est profondément politique. Pour en sortir, les Etats devront abandonner la seule approche financière et franchir une étape dans l’approfondissement de l’Europe, seul pilier possible de l’euro. Les gouvernants, qui ont beaucoup critiqué la rigidité de Jean-Claude Trichet, pourront le remercier pour ses initiatives de fin de mandat qui leur auront donné un peu d’oxygène. Reste à savoir comment son successeur, l’italien Mario Draghi, se comportera.

Gilles Bridier

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Journaliste
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