Culture

Comment rater sa vie en Alaska?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 16.09.2011 à 13 h 57

Les lecteurs de «Sukkwan Island» retrouveront dans «Désolations» les obsessions de David Vann: des losers réfugiés en Alaska, un «effacement progressif des sentiments», des êtres qui s’anéantissent jusqu’à se fondre dans la nature… avec en prime toutes les étapes de la construction ratée d’une cabane en rondins.

Alaska trip / leakytr8 via FlickrCC License by

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Plus de 130.000 exemplaires écoulés, un prix Médicis du roman étranger en 2010 et une critique unanime: Sukkwan Island et son auteur David Vann ont été propulsés au sommet, grâce notamment au succès fulgurant de la traduction de cette nouvelle du recueil Legend of a Suicide par l’éditeur français Gallmeister.

Si Désolations, son deuxième roman, nous fait découvrir d’autres facettes de l’écrivain –notamment un humour aussi glacial que le climat de la péninsule de Kenai– David Vann reste ici fidèle aux obsessions qu’on repérait dans son premier récit: les îles désertes, les cabanes en Alaska, la pêche au saumon, le désir inquiétant de fusion avec la nature environnante, le détricotement froid et méticuleux du sentiment amoureux…

Et l’écrivain, qu’on a déjà comparé à Jim Harrison ou à Cormac McCarthy, confirme qu’il est le pire ambassadeur possible de son territoire natal, l’Alaska –et un excellent auteur.

Mode d’emploi inspiré de ses personnages pour faire de votre séjour polaire un échec à tous points de vue.

Règle numéro 1:

Choisissez une île déserte difficilement accessible

Dans Sukkwan Island, Jim part avec son fils vivre un an sur une île sauvage du sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion. Gary et Irene, les époux de Désolations, ont un projet similaire mais rajoutent cette fois une petite contrainte supplémentaire: construire eux-mêmes leur cabane (voir la règle numéro 2). Leur fille Rhoda comprend vite le danger d’une telle entreprise:

«Elle avait si peur. Quand le lac commencerait à geler, il y aurait une longue période où aucun bateau ne pourrait effectuer la traversée, et la glace ne serait pas assez solide pour leur permettre de traverser à pied. Ils seraient isolés, sans aucun moyen de communication en cas de problème.»

Dans les deux romans, le choix de l’île correspond à la radicalisation d’un projet de vie qui consiste à s’isoler au maximum de la société:

«Leur maison et celle de leur fils Mark étaient les seuls bâtiments construits le long des berges de Skilak Lake, cachés dans le renfoncement des arbres, si bien que le lac avait encore des allures préhistoriques, sauvages. Mais vivre sur la rive n’était pas suffisant. Voilà maintenant qu’ils déménageaient sur Caribou Island.»

Si chaque homme est une île, les anti-héros de Vann sont bien décidés à prendre cette métaphore de l’âme humaine au sens littéral.

Règle numéro 2:

Ne planifiez jamais rien

Pour la construction de votre cabane, ne vous attardez pas sur les plans avant de démarrer le chantier, la philosophie des bâtisseurs-loseurs de David Vann étant la suivante: On verra bien sur place.

«Ils allaient construire leur cabane à partir de rien. Sans même une fondation. Et pas de plan, d’expérience, d’autorisation, de conseils, non merci. Gary voulait le faire, un point c’est tout, comme s’ils étaient les premiers à fouler cette nature sauvage.»

«Va falloir que je rajoute un peu de mastic dans les trous des clous, dit-il. Irene comprit donc qu’il pleuvrait sur leurs têtes, sans doute pendant tout l’hiver. Pas de lit, rien que leurs sacs de couchage où s’étaleraient de larges taches mouillées à cause des fuites. Ou peut-être dormiraient-ils sous une bâche en plastique, les bords du contreplaqué trempés et boueux, son oreiller à même le sol. C’était à cela qu’il fallait s’attendre, elle le savait.»

Dans ces conditions, on est guère étonné que le résultat soit à la hauteur de l’impréparation: calamiteux. Le bâtisseur de Vann espère que sa réalisation sera une expression de son être, et malheureusement c’est ce qui va se produire: 

«C’était sans aucun doute la cabane la plus laide qu’il eût jamais vue, une création fondée sur un malentendu, mal conçue du début à la fin. L’incarnation de la vie qu’il avait menée et pas l’expression physique de ce qu’il aurait pu être.»

Architecte de son désespoir, Gary matérialise par sa cabane de guingois le chaos de sa propre biographie. David Vann excelle dans la narration des stratégies d’échec, son premier ouvrage est un compte-rendu de son naufrage (au sens propre) en Méditerranée lors de son voyage de noces: A Mile Down: The True Story of a Disastrous Career at Sea.

Le genre de choix littéraire qui vous cerne un auteur et annonce la couleur pour la suite… Le pire étant qu’avec Désolations, malgré un titre à se jeter d’un glacier, on s’amuse plutôt pas mal en suivant les errements pathétiques de ces losers alaskains.

Règle numéro 3:

N’entamez ni psychanalyse ni thérapie de couple avant de partir

Qui, des hommes ou des femmes, sont les plus minables sous la plume de David Vann?

Si dans le premier récit, le personnage de Jim s’illustrait par sa lâcheté et son immaturité, la parité semble cette fois rétablie dans Désolations, qui présente des tableaux de couples reposant sur un équilibre précaire, fruit d’une incompréhension mutuelle dès l’origine.

«Le temps était peut-être venu de laisser mourir leur mariage. Cela vaudrait peut-être mieux pour tous les deux. Une union mal assortie dès le départ, quelque chose qui avait amoindri leurs existences.»

L’amour semble résulter pour l’auteur d’un double malentendu simultané, chacun trouvant en l’autre l’image, la représentation ou le fantasme de quelque chose de finalement inatteignable.

Loin de toute exaltation, Vann nous décrit ces rencontres comme le fruit d’un hasard boiteux ou d’une recherche anxieuse de réconfort:

«Il aurait dû choisir une femme plus intelligente, mais il avait préféré opter pour quelqu’un de rassurant. Et à cause de cela, sa vie en était bien plus médiocre.»

Alors que:

«Ce qu’Irene voulait, c’était ne plus jamais être seule, trimbalée d’une famille à une autre, abandonnée.»

Alors que l’isolement de la société passera par l’île, la rupture du lien avec les proches se produira paradoxalement par un projet vécu en commun dans la plus stricte intimité, exactement comme entre le père et le fils qui s’isolaient sur Sukkwan Island.

C’est certainement l’aspect le plus dérangeant et en même temps le plus convaincant des récits de David Vann: les personnages, membres d’une même famille, ne communiquent plus et on se demande s’ils l’ont jamais fait.

«Gary se décala pour lui tourner le dos. La laisser pleurer. Elle finirait peut-être par partir. Il savait que c’était mal, mais il ne ressentait pas ce qu’il était censé ressentir. Peut-être lui manquait-il une faculté humaine élémentaire, celle qui lie les gens les uns aux autres? Mais ce qu’il voulait avant tout, c’était qu’on le laisse tranquille. Etait-ce vraiment un crime?»

Voilà le genre d’attitude qu’on peut qualifier d’inadaptée pour un couple qui choisit l’exil sur une île déserte pour une période d’un an… Et que dire de la distance entre les attentes de la fille du couple, Rhoda, et celles de son futur mari Jim:

Ce que pense Rhoda: «Rhoda ouvrit le frigo et se demanda quelle part de Jim elle s’apprêtait à épouser, exactement. Quel pourcentage. Dix pour cent de son attention, un plus grand pourcentage de son affection, quatre-vingt-dix pour cent de ses besoins quotidiens, de ses courses, un certain pourcentage de son corps, un petit pourcentage de son histoire (…) Elle n’aimait pas y penser ainsi. Ils étaient censés unir leurs vies.»

Ce que pense son futur mari qui se découvre une passion pour les liaisons extraconjugales –avant même d’être marié, rappelons-le: «Mais Rhoda représentait la sécurité et elle était disponible. Il achèterait une bague et ils auraient peut-être même des enfants, et tout cela lui donna une envie pressante de braquer le volant pour se précipiter dans le fossé.»

Marqués par les échecs de leurs parents, les personnages s’engouffrent rapidement dans une répétition de la vie de ces derniers.

Ainsi Irene finira-t-elle par envisager que sa mère s’est donnée la mort non par tristesse mais en constatant «l’effacement progressif des sentiments» auquel elle se trouve elle-même confrontée. Enfin, le mari de Rhoda parle en ces termes détachés de ses propres géniteurs:

«C’est une relation accidentelle, non voulue. Je ne les aurais jamais choisis comme amis. Je ne les aime même pas.»

Pourtant un lien réel, peut-être pas de l’amour, mais quelque chose comme du souci de l’autre affleure dans les récits: c’est ce que leurs protagonistes, trop enfermés en eux-mêmes, ne comprennent que trop tard.

Règle numéro 4:

Enfoncez-vous le plus possible dans la nature sauvage

Pourquoi l’Alaska sert-il de cadre aux drames humains de Vann? Peut-être tout d’abord parce qu’il y est né (sur une île…) Aussi parce que la virginité du territoire fascine les personnages, au point qu’ils souhaitent se fondre dans la nature, sombrer dans l’océan, s’enfoncer dans la forêt au point d’en devenir un élément à part entière… «Une sorte de félicité dans l’anéantissement, à l’idée d’être effacé

Une pulsion de fusion, véritable sentiment océanique, s’empare alors de ces êtres à la dérive:

«Ce lac, ces montagnes devenaient lui-même. Aucun vide, aucune distance. Et Irene n’était pas là.»

«Il fumait sa pipe assis près de la fenêtre, le regard plongé dans l’eau du lac, et il était seul au milieu de la nature. C’était ce qu’il voulait. C’était ce qu’il avait toujours voulu.»

A cette aspiration de Gary répond le délire de sa femme Irene, qui se rêve chasseuse à l’arc dans la forêt, «le monde une extension d’elle-même».

Mais l’Alaska sous la plume de David Vann, c’est aussi la parfaite anti-brochure de syndicat d’initiative, avec «ces villes minuscules dans l’espace immense, ces enclaves de désespoir».

«Tout était froid et impersonnel, comme dans un lieu inconnu. Elle ne comprenait pas pourquoi ses parents s’étaient installés là, et elle se demandait pourquoi elle n’était jamais partie, comme ses amis, vers un endroit plus clément.»

Ce sera le dernier conseil pour une vie vraiment ratée dans le grand Nord: se laisser emprisonner par l’illusion qu’on y trouvera la réponse à une question mal formulée dès le départ…

Les personnages de Jim (Sukkwan Island) et de Gary (Désolations), en échec sentimental et humain, cherchent auprès de la nature une voie de repli. Gary, le mari d’Irene, vit dès l’origine l’Alaska comme une fuite vers l’idéal qu’il n’atteindra jamais. «En quête d’une représentation de l’Alaska», il parcourt le territoire sans parvenir à la trouver:

«Ce que Gary voulait vraiment, c’était ce village imaginaire, ce retour à une ère idyllique où il pourrait avoir un rôle, une tâche définie, forgeron, boulanger ou barde.»

(…) «Mais pour finir, tout ne fut qu’une amère déception. Le véritable Alaska ne semblait pas exister.»

Il devient rapidement manifeste que le retour à l’état sauvage est une illusion de plus. Difficile de ne pas penser à Into the Wild, pour l’Alaska mais aussi pour l’entêtement adolescent d’hommes allergiques à tout principe de réalité comme à toute modération dans leurs décisions.

«Et cette quête de l’Alaska n’avait été qu’une expression de son désespoir, le village imaginaire un signe que Gary n’avait jamais trouvé une façon de s’intégrer à sa vraie vie.»

Pour Gary, «l’Alaska n’était qu’une idée». Une mauvaise idée, en l’occurrence…

Loin d’offrir un apaisement, les longues échappées sauvages mettent les personnages face à leur échec et précipitent leur entrée dans le monde de la folie.

L’Alaska, The Last Frontier, devient surtout une frontière symbolique au-delà de laquelle tout se dérègle:

«Ceux qui ne trouvaient pas leur place ailleurs venaient ici, et s’ils ne s’ancraient nulle part en Alaska, ils basculaient dans l’océan

Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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