Culture

Comment Jason Statham est devenu la star mondiale des séries B

Jody Rosen, mis à jour le 27.04.2009 à 6 h 48

«Il était mort ... maintenant il va mieux.»

Le talent de Jason Statham est apparu très tôt dans sa carrière cinématographique-pour être précis, 88 secondes après son arrivée sur l'écran dans la séquence d'ouverture de son premier film  Arnaques, crimes et botanique (1998).

Stratham y joue le rôle de Bacon, un petit escroc qui trafique de la marchandise volée («Fait à la main en Italie, volé à la main à Stepney» («Handmade in Italy, hand-stolen in Stepney») au coin de la rue à Londres. Tout d'un coup, la police arrive; Bacon et son complice s'enfuient; et puis, en tournant au coin d'une rue mouillée avec une valise sous son bras, il tombe presque, faisant une sorte de pas de danse ridicule avec un angle de 45 degré par rapport au sol en béton, ses pieds allant à toute vitesse, mais sa course en avant momentanément arrêtée, comme Vil Coyote juste avant qu'il ne se rende compte qu'il n'y a plus de route et qu'il va tomber au pied d'une falaise, 1 500 mètres plus bas.  Mais Bacon reprend pied, catapulte une barrière, puis perd tous les contenus de sa valise en descendant à toute vitesse un escalier.

C'est l'essence de Statham-isme, un mélange de force brute bionique et de bouffonnerie-Robocop rencontre les Keystone Cops. C'est une formule qui a fait de Statham le plus grand héro de films d'action en activité : depuis 2001, ses films ont réalisé des recettes mondiales de 500 millions de dollars (384 million d'euros).  Actuellement, Statham est le visage de deux séries remportant un énorme succès : Le Transporteur, dont le dernière épisode, Le Transporteur III (2008), a gagné plus de 100 millions de dollars (77 million d'euros), et Hyper tension, dont le deuxième épisode, Crank: High Voltage (Hyper tension 2), est sorti au cinéma aux Etats-Unis le 18 avril (sortie en France prévue le 19 août 2009, ndlr) avec le slogan irrésistible «Il était mort ... maintenant il va mieux.» (« He was dead ... But he got better, » en v.o.)

Si vous comptez, cela fait plus de films d'action que pour n'importe quelle autre vedette masculine, sauf si vous comptez la voix-off de Vin Diesel dans le jeu vidéo Chronicles of Riddick: Escape From Butcher Bay. Mais Statham reste largement méconnu.  La critique lui préfère Matt Damon dans la trilogie Jason Bourne, et elle a ses raisons. Avec leur virtuosité technique et leurs nuances existentielles, les films sur Bourne sont des films d'action pour cinéastes, et les performances de Damon sont fines et subtiles. Oui, Damon est un acteur. Jason Statham n'est que la plus grande star mondiale de films de série B.

C'est une distinction que Statham a gagnée grâce à son charme, ce qui est assez paradoxal car il passe la plupart de son temps à l'écran à tordre le cou et enfoncer les crânes de ses adversaires.  Il exerce l'attraction de celui qui part perdant, il a l'air de Monsieur Tout-le-monde même quand il est en train de faire ses exploits surhumains de botteurs de culs.

Dans presque tous ses films, il joue le rôle du sans grade : des petits voyous (Snatch, Revolver, Braquage à l'anglaise), des représentants de l'ordre (The One, Chaos, Rogue : l'ultime affrontement), un coureur automobile malchanceux  (Course à la mort), et dans l'épopée fantastique presque irregardable, King Rising (2008), un fermier appelé Farmer qui devient guerrier en chef contre les légions du mal du sorcier des ombres Gallian.

Son personnage le plus sophistiqué, Frank Martin de la série Transporteur, n'est pas un privilégié ; il travaille comme tout le monde. Il est chauffeur, un courrier freelance qu'on paie pour transporter des colis -de la contrebande, des femmes asiatiques ligotées et bâillonnées- d'un  point A à un point B sans poser de questions.  Dans la première scène du Transporteur II, Martin tabasse cinq voyous qui essaient de lui voler sa voiture. «J'ai rendez-vous» explique-t-il. «Je n'aime pas être en retard.»  C'est un héro de film d'action adapté à notre période de crise: un contractuel qui a peur de perdre ses clients.

Bien que ça ne soit pas toujours nécessaire pour ses films, Statham sait jouer.  Les films de Guy Ritchie ont tendance à faire sortir le pire des acteurs - du machisme surjoué qui s'emballe sur fond d'argot Cockney. Mais dans Arnaques, crimes et botanique ; Snatch (2000), et Revolver (2005), Statham a joué ses rôles exactement comme il fallait, retrouvant l'esprit loufoque des premiers films d'action comiques, des classiques du Studio Ealing comme Tueurs de dames (The Ladykillers) (1955).

Il peut jouer des rôles dramatiques: il était touchant comme voleur-de-voiture-devenu-cambrioleur-en-chef dans Braquage à l'anglaise qui emprunte à l'atmosphère des années 70.  Et dans les films à grand spectacle, il a un truc pour déclamer des lignes de dialogue débile comme s'il les sentait vraiment. Ce n'est pas tout le monde qui peut beugler : «Demain, nous battrons le mal en son cœur» (« Tomorrow, we gouge evil from its shell!, » en v.o.) comme Statham le fait dans King Rising - avec du véritable sentiment, sans honte et en portant une tunique «médiévale» qui ressemble à un peignoir.

Le véritable génie de Statham est physique.  Sa mâchoire serrée, ses tendons tendus, son crâne rasé glissant, Statham est aussi aérodynamique que l'Audi A8 qu'il conduit dans les films du Transporteur.  (Je préférais être renversé par la voiture que par le chauffeur). Ce corps d'athlète n'est pas un effet spécial. Avant de devenir acteur, Statham faisait partie de l'équipe nationale anglaise de plongeon.  Il maîtrise aussi les arts martiaux, ce qui explique sa justesse dans les scènes de combat de la série Transporteur et dans la confrontation finale de Rogue : l'ultime affrontement (2007), où il y a une épreuve de force entre Statham et Jet Li, tous deux armés de masses et de pelles.  En effet, ce mélange de force et de style est très Li-esque, très Hong Kong. Figurez-vous que la plus grande star de films d'action hollywoodiens en Asie est un blanc de Sydenham, South London ?

L'acteur à qui Statham ressemble le plus est un autre grand acteur de Hong Kong, Jackie Chan, dont les gestes comiques mettent en exergue la folie de la violence.  Comme Chan, Statham paraît insensé - jamais autant que dans son meilleur film, Hyper tension (2006). Le scénario du film est absurde : Statham joue un tueur à gages appelé Chev Chelios, à qui un rival a injecté un poison qui bloque l'adrénaline, ce qui va rapidement provoquer un arrêt cardiaque. Pour rester en vie, Chev doit stimuler son adrénaline, ce qu'il accomplit en s'engageant dans une course contre la montre à travers Los Angeles, laissant derrière lui verre cassé, centres commerciaux en ruines, nains de jardins décapités, gangsters de triades rétamés.  Il s'injecte de la drogue, vole des motos de policiers, menace avec un revolver un médecin aux urgences pour qu'il lui donne du «jus» en utilisant un choc de défibrillateur.  Dans une scène inoubliable, Chev augmente son taux d'adrénaline de manière plus «naturelle» en baisant sa copine Eve (Amy Smart) au coin d'une rue de Chinatown devant une foule de spectateurs ébahis et encourageants. 

Les co-réalisateurs de Hyper tension, Mark Neveldine et Brian Taylor, ne dissimulent pas leur amusement devant ce scénario, augmentant la mise à chaque nouvelle scène. Statham, quant à lui, se jette dans son rôle et en fait ressortir tout le potentiel cinglé. Le spectacle de Statham en train de courir dans les rues de Los Angeles ensoleillées, habillé d'un peignoir d'hôpital, avec chaussettes et tennis, fait penser non seulement à Chan mais aussi aux cabrioles casse-cous de Buster Keaton et Harold Lloyd.

Les films de la série Transporteur sont moins frénétiques que Hyper tension, mais ils ont aussi leurs propres séquences tour de force. Dans Transporteur III, pour éviter des balles, Frank Martin (le personnage de Statham) saute depuis un pont dans un lac avec sa voiture, et il survit quelques minutes sous l'eau en respirant l'air qu'il suce des pneus de sa voiture. Oubliez Jason Bourne et ses préoccupations existentielles: c'est avec ces moments hilarants et pince-sans-rire-quand le Transporteur aux yeux exorbités met la valve de son pneu radial Goodyear dans sa bouche-que Jason Statham nous propose sa conception édifiante du cinéma d'action.

Les films de la série Bourne (et d'autres films du genre) essaient de tout faire, donnant à leurs héros des pouvoirs surhumains, mais les représentant avec un style réaliste. Statham se délecte des artifices et de l'absurdité d'une forme qui suspend toutes les lois physiques et métaphysiques, qui peut présenter un homme suspendu à une aiguille d'une énorme horloge au-dessus des bouchons du centre ville et un archéologue qui court plus vite qu'un énorme rocher; qui nous invente un personnage qui plonge sa voiture dans un lac et, quelques minutes après, nous montre le même homme, en train de faire tanguer la même voiture, dans un costume aussi bien repassé qu'il n'était avant que l'homme, la voiture, et le costume ne prennent un bain forcé.  Appelez-les des films d'action si vous voulez.  En vérité, ce sont des comédies, et elles racontent une blague qui sera toujours drôle : «Il était mort... maintenant il va mieux.»

Jody Rosen
Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié sur Slate.com le 17 avril 2009.

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