L'église de Benoît XVI écartelée
Traditionalistes reçus au Vatican, appel à la «désobéissance» en Autriche: intégristes et progressistes se mobilisent.
- Cathédrale de Toronto, au Canada, en août 2011. REUTERS/ Brett Gundlock -
A force de faire du surplace, on perd l’équilibre. A oublier cette loi physique élémentaire, l’Eglise de Benoît XVI est soumise à l’écartèlement. Sur le flanc droit, les «traditionalistes» — ou intégristes catholiques, en dépit de toutes les mains qui leur sont tendues par Rome et ce pape qui leur est si proche, ne cèdent en rien sur leurs positions conservatrices et rêvent toujours d’un retour à l’âge d’or qui aurait précédé les réformes du concile Vatican II (1962-1965). A gauche, la contestation monte à nouveau dans certains rangs du clergé, visant l’immobilisme du Vatican. En Autriche, un «appel à la désobéissance», exigeant des changements radicaux, a déjà été signé par des centaines de prêtres et de diacres.
Une rencontre de la dernière chance a eu lieu mercredi 13 septembre au Vatican entre Bernard Fellay, supérieur général de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X et chef de file des traditionalistes, et le cardinal américain William Levada, en charge au Vatican des questions doctrinales. Gardien de l’unité de son Eglise, le pape ne désespère pas de rallier les brebis égarées du «lefévrisme».
Un «préambule doctrinal» a été soumis pour examen au supérieur de la Fraternité Saint-Pie X. La réintégration des schismatiques — 600 prêtres et 150.000 fidèles dans le monde — dans le giron de l’Eglise pourrait se faire à travers une structure originale, appelée «prélature personnelle internationale», qui respecterait leur rite et leur spécificité. Mais elle passe par l’acceptation de ce « préambule doctrinal», dont on peut deviner qu’il requiert des schismatiques leur adhésion au concile Vatican II.
Une telle issue a peu de chances d’aboutir. La rencontre du 13 septembre concluait un cycle de dix-huit mois de discussions doctrinales au Vatican — d’octobre 2009 à avril 2011 — qui ont largement échoué. Ni la levée par Benoît XVI de l’excommunication des évêques schismatiques, ni les concessions faites par ce pape — comme la libéralisation des rites liturgiques (messe en latin) en vigueur avant Vatican II — n’ont fait reculer les intégristes.
Ceux-ci restent arc-boutés sur leurs certitudes idéologiques: les crises au sein de l’Eglise, comme la désertion des pratiquants ou l’effondrement des vocations, sont le prolongement, cinquante ans après, du séisme provoqué par le concile Vatican II. La renonciation à la messe et au catéchisme d’autrefois, le libre droit à la religion de son choix, le dialogue avec les autres religions ont été autant de renoncements et de trahisons.
Les intégristes ne sont prêts à céder sur aucun de ces points issus du concile que Benoît XVI estime «non négociables» et qui ont démontré, depuis, leur bien-fondé: la reconnaissance de la liberté religieuse rompait avec des siècles de prétention catholique au monopole absolu de la vérité, source d’intolérance et d’oppression. La «collégialité» rééquilibrait le pouvoir romain au profit des Eglises locales. Le rapprochement œcuménique avec les «frères» protestants, anglicans, orthodoxes mettait fin à des siècles d’ignorance et de conflit.
Quant au dialogue avec les autres religions non-chrétiennes, comme le judaïsme, l’islam, le bouddhisme, il est une exigence du temps et la condition d’un monde pacifié, dont aucun homme de bonne volonté ne peut plus aujourd’hui nier l’évidence.
La violence des intégristes contre les réunions d'Assise
Aveugles, divisés par leurs surenchères internes, les catholiques intégristes ne veulent prendre en compte aucun de ces acquis qui, pour eux, ont défiguré l’Eglise. On en veut pour preuve le déchaînement verbal qu’a provoqué dans leurs rangs la béatification, le 1er mai 2011, de Jean Paul II, ce «pape moderniste» qui aurait «bradé» la foi catholique au prix d’un dialogue sans issue avec les autres religions.
Dans quelques jours, le 27 octobre, Benoît XVI se rendra à Assise pour célébrer le 25e anniversaire de la première rencontre, autour du pape, de tous les chefs religieux du monde priant ensemble pour la paix. A cette occasion, Régis de Cacqueray, chef de file des catholiques intégristes français, vient de publier un brûlot d’une violence inouïe contre ce «funeste scandale» des réunions d’Assise avec les «fausses religions», que les papes d’autrefois appelaient à «convertir» et à combattre, plutôt qu’à prier avec elles. La réconciliation entre Rome et ses intégristes n’est pas pour demain.
De l’autre côté de l’échiquier, les catholiques progressistes relèvent aussi la tête. La fronde ouverte en Autriche par une partie non négligeable du clergé risque de se répandre dans des pays comme l’Allemagne, les Etats-Unis, le Mexique, le Brésil où existent les éléments d’un malaise latent.
Les changements réclamés par les contestataires autrichiens sont radicaux: abandon de la règle du célibat des prêtres, reconnaissance du droit pour les femmes d’être ordonnées prêtres ou diacres, levée des interdits de l’Eglise pour des divorcés-remariés de plus en plus nombreux. Autant de chiffons rouges pour le Vatican et la hiérarchie catholique. «Le refus de Rome d’entreprendre depuis longtemps des réformes attendues et l’inaction des évêques requiert de suivre sa conscience et d’agir en toute indépendance», menace l’ «appel à la désobéissance».
Langues déliées
Cet appel a reçu un large écho dans un pays comme l’Autriche où, en 2010, 84.000 catholiques ont cessé de payer leur impôt à l’Eglise et ont, de fait, rompu avec elle. Des sondages montrent la popularité dans l’opinion de cette initiative de prêtres contestataires qui se disent prêts à passer à l’acte: à donner la communion aux divorcés-remariés et aux chrétiens non-catholiques; à laisser prêcher dans les églises des personnes autres que des prêtres; à faire campagne publiquement en faveur de l’ordination d’hommes mariés et de femmes; à confier la direction de paroisses indistinctement à des hommes ou à des femmes, mariés ou non-mariés, à temps plein ou partiel.
Il y a bien longtemps que les langues ne s’étaient ainsi déliées. En Allemagne aussi — où le pape doit se rendre du 22 au 25 septembre, le débat sur la levée des interdits touchant les divorcés-remariés a été récemment relancé, provoquant une polémique au sein de l’épiscopat national. Dans un entretien au Zeit, Mgr Robert Zöllitsch, archevêque de Fribourg et président de la conférence des évêques d’Allemagne, a pris position en faveur d’un assouplissement de la règle:
«C’est une question de miséricorde. Il s’agit de venir en aide à ceux qui souffrent et qui ont connu l’échec».
Il a pris l’exemple de Christian Wulff, président de la République allemande, catholique pratiquant, divorcé et remarié et, de ce fait, interdit de sacrement par son Eglise. Mais il a été contredit par des évêques incapables de se démarquer de la ligne officielle et de déplaire au Vatican.
Personne ne sait si Benoît XVI, réputé intransigeant sur la doctrine et la discipline, interviendra dans ce débat où se joue la règle sacro-sainte de l’indissolubilité du mariage. Mais il serait incompréhensible que le dialogue ouvert avec les intégristes soit fermé à ces courants critiques de gauche qui espèrent de profondes réformes de structures dans une Eglise malade et un peu plus de pratique démocratique en son sein.
Henri Tincq
Mis à jour le 20/09/2011 à 10h53














































En tant que jeune chrétien membre de cette « Eglise » dont vous décrivez « l’immobilisme » et « l’écartèlement », j’aimerais laisser ici un témoignage personnel. Cet été, comme des centaines de milliers d’autres jeunes, je suis allé à Madrid : pour beaucoup, c’étaient nos premières JMJ. Notre pape, c’est Benoît XVI, pas Jean-Paul II que nous avons connu pendant notre enfance. Notre génération est très exposée au monde sécularisé, mais nous sommes le signe que la question de Dieu est aussi présente dans cette génération. Toutes les questions que vous soulevez (mariage des prêtres etc.), toutes les les querelles intestines de l’Eglise nous indiffèrent. Le plus important pour nous, c’est d’être catholique, comme le pape Benoît le montre et l’explique, sans détours ni jugements, et d’œuvrer pour l’évangélisation.
Pour moi, c’est cela, avant tout, l’Eglise de Benoît XVI. Une nouvelle génération ancrée dans la foi et consciente de ses responsabilités. Mais tout cela, vous le savez, pour l’avoir écrit dans votre livre « Les Catholiques ».
Au sujet des Lefebvristes, vous dites que la réconciliation « n’est pas pour demain », mais à ce stade, il s’agit de se demander si elle est réellement souhaitée. Les intégristes sont très divisés pour l’instant. Mais nous, catholiques du Concile, sommes-nous prêts à accueillir les fils prodigues, même s’ils ont une tendance pharisienne aigue ? Il me semble qu’à bien des égards, le sectarisme intégriste n’a rien à envier avec la haine irrationnelle que vouent certains catholiques envers leurs frères schismatiques. Faisons confiance au Pape : il ne transigera pas sur l’essentiel, et il connaît parfaitement le débat, pour avoir négocié avec Mgr Lefebvre la veille du schisme.
Quant aux prêtres rebelles d’Autriche, vous savez bien qu’ils représentent un diocèse particulier – celui d’Innsbruck -, connu pour son progressisme virulent, dans un pays largement influencé par des théologiens que même Luther aurait désapprouvés pour leur liberté prise avec l’Evangile… Ils sont une goutte d’eau dans l’océan de l’Eglise, même s’ils traduisent une souffrance et une incompréhension à prendre en compte.
Encore une fois, les revendications qu’ils portent (et qui s’opposent au Concile Vatican II, ne serait-ce que sur le célibat des prêtres), sont des marottes politiquement correctes, qui ne délivrent rien sur l’essentiel du message chrétien. Si des fidèles quittent l’Eglise, comme vous l’écrivez, c’est en répondant à leurs aspirations profondes que l’on peut les toucher, pas forcément en s’alignant sur les normes de la société moderne.
Avant de me rendre aux JMJ, j’étais en Suède : dans ce pays, l’Eglise luthérienne nationale a exaucé tous ce dont les prêtres autrichiens rêvent, le mariage homosexuel en prime. Pourtant, il s’agit d’un des pays les plus sécularisés du monde, et les chrétiens pratiquants (quand ils ne sont pas évangéliques, catholiques ou luthériens en voie de ralliement à Rome), ne partagent pas les décisions politiques prises par leur Eglise. Car il s’agit bien de politique, et non de foi.
Enfin, je me permets d’émettre un humble avis sur un des slogans de ces prêtres d’Autriche à qui vous offrez une publicité disproportionnée : donner la communion aux chrétiens non-catholiques. Il s’agit ici d’un manque de respect envers ces mêmes chrétiens : au contraire, plus je les connais, plus je mesure nos points communs, et plus je peux reconnaître, en vérité, ce qui nous sépare. Nous souffrons tous d’être séparés de la même table, mais est-ce loyal d’escamoter nos différences ? Faut-il leur mentir et se mentir à soi-même pour avoir le temps d’un office le sentiment que nous sommes réunis, ce qui n’est pas vrai ?
L’Eglise n’est pas malade, Monsieur Tincq. C’est l’humanité pécheresse qui l’est. Elle a besoin de la Parole de Dieu enseignée par le Pape, non d’une dose de politiquement correct, ni d’une pratique démocratique ambigüe.
Montcalm, je tiens à émettre un doute quant aux critiques que vous émettez au sujet du contenu de cet article.
Je ne pense pas que l’avis exprimé ici par Monsieur Tincq est particulièrement sévère avec la religion catholique. Ce qui est ici relaté montre la réalité actuelle de la crise de l’Eglise. Il est normal qu’avec le temps l’Eglise doit de se moderniser et s’adapter à la société moderne. Les choses évoluent, et ce n’est pas en figeant les règles que la religion catholique évitera son effondrement. Les questions soulevées par les progressistes ne devraient pas mériter l’indifférence. Le mariage des prêtres, la possibilité pour une femme de devenir prêtre, les conséquences d’un divorce-remariage sont des questions qui méritent d’être posées pour faire évoluer l’Eglise.
Il est certes important pour « soi » d’être catholique mais de voir également une évolution nécessaire et de ne pas rester dans des schémas figés. Pourquoi œuvrer pour l’évangélisation ? Selon moi, la religion doit être vécue pour soi-meme. Je ne vois pas l’intérêt de convaincre des personnes non croyantes ou croyant dans d'autres religions de devenir chrétien. Ce qui importe, c’est la facon dont on le vit soi-meme.
Les Lefebvristes devraient être bannis, leur mode de fonctionnement est complètement archaique et démesuré. Je ne comprend meme pas que des discussions puissent être entamées avec eux, vu leur intransigeance sur leurs traditions datées et complètement dépassées. Le Pape Jean-Paul II a fait évoluer certaines choses en ouvrant le dialogue aux autres religions, ce qui est un très bonne chose. Je ne vois pas en quoi c’est mal.
L’Eglise est bien malade et a besoin de se transformer Je finirai par faire un commentaire sur votre phrase « C’est l’humanité pécheresse qui l’est », malade, et non l’Eglise. Oui,oui,tout va bien… Ce sont des sottises incroyables. Vous faites confiance aveugle dans l’Eglise et refusez de voir la réalité. Il faut avancer et refuser de se plier à tous les dogmes jusqu'à la fin des temps.
Le message du Christ était à rebours de la société d’hier, et l’est encore aujourd’hui ! L’Eglise n’est pas une entreprise chargée de gommer ce qui n’attire pas le client ou un parti qui doit devenir politiquement correct ! Et lorsque certaines communautés chrétiennes libérales le font (l’Eglise luthérienne de Suède, certaines Eglises anglicanes), elles s’attirent la sympathie des médias, mais heurtent les croyants : un comble, non ?
Les questions soulevées par les « progressistes » doivent certes être prises en comte, mais cela fait bien quarante ans que les mêmes sujets sont ressassés en permanence : dès qu’on parle de l’Eglise, on évoque toujours le triptyque Prêtres mariés-Femmes-Divorcés, quand ce n’est pas le mariage gay, plutôt que les questions profondes qui touchent à la foi. « Pourquoi œuvrer pour l’évangélisation », me demandez-vous ? Cela n’engage que moi, mais en tant que chrétien, je crois qu’il n’y a pas plusieurs « vérités » dans ce monde que chacun pourrait choisir à sa guise, il n’y en a qu’une, qui est transmise par la foi. J’ai donc la mission de la faire partager autour de moi, mais pas comme vous pouvez l’imaginer, en faisant du porte-à-porte ou en forçant mon entourage à se convertir. Il ne s’agit que de témoigner, par notre vie, de l’œuvre de Dieu et de son amour pour les hommes. Comme dit St François de Sales : « Ne parle du Christ que si on interroge, mais vit pour qu’on t’interroge ».
Tout cela, le pape Benoît XVI l’explique avec beaucoup d’humilité. Et oui, la foi chrétienne est faite de dogmes : un dogme, pour un croyant, est une vérité de foi qui n’engage que lui. La résurrection de Jésus en est un, sa naissance virginale aussi. On n’est pas obligé d’y souscrire, mais rien ne nous oblige non plus d’être chrétiens.
Quant aux intégristes, il faudrait donc qu’ils soient bannis… Mais qui est intransigeant, ici ? Où sont le pardon et l’amour chrétiens ? Vous dites que « leur mode de fonctionnement est archaïque », mais à ce train-là, il faudrait aussi virer les orthodoxes et leur liturgie byzantine des premiers siècles. La réconciliation prônée par le Vatican n’est pas l’alignement sur leurs opinions : en leur faisant une offre, le Pape ne souscrit pas à leur phobie du dialogue interreligieux, qui est une très bonne chose.
Merci pour votre article. Clovis498