Monde

L'église de Benoît XVI écartelée

Henri Tincq, mis à jour le 20.09.2011 à 10 h 53

Traditionalistes reçus au Vatican, appel à la «désobéissance» en Autriche: intégristes et progressistes se mobilisent.

Cathédrale de Toronto, au Canada, en août 2011. REUTERS/ Brett Gundlock

Cathédrale de Toronto, au Canada, en août 2011. REUTERS/ Brett Gundlock

A force de faire du surplace, on perd l’équilibre. A oublier cette loi physique élémentaire, l’Eglise de Benoît XVI est soumise à l’écartèlement. Sur le flanc droit, les «traditionalistes» — ou intégristes catholiques, en dépit de toutes les mains qui leur sont tendues par Rome et ce pape qui leur est si proche, ne cèdent en rien sur leurs positions conservatrices et rêvent toujours d’un retour à l’âge d’or qui aurait précédé les réformes du concile Vatican II (1962-1965). A gauche, la contestation monte à nouveau dans certains rangs du clergé, visant l’immobilisme du Vatican. En Autriche, un «appel à la désobéissance», exigeant des changements radicaux, a déjà été signé par des centaines de prêtres et de diacres.

Une rencontre de la dernière chance a eu lieu mercredi 13 septembre au Vatican entre Bernard Fellay, supérieur général de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X et chef de file des traditionalistes, et le cardinal américain William Levada, en charge au Vatican des questions doctrinales. Gardien de l’unité de son Eglise, le pape ne désespère pas de rallier les brebis égarées du «lefévrisme».

Un «préambule doctrinal» a été soumis pour examen au supérieur de la Fraternité Saint-Pie X. La réintégration des schismatiques — 600 prêtres et 150.000 fidèles dans le monde — dans le giron de l’Eglise pourrait se faire à travers une structure originale, appelée «prélature personnelle internationale», qui respecterait leur rite et leur spécificité. Mais elle passe par l’acceptation de ce « préambule doctrinal», dont on peut deviner qu’il requiert des schismatiques leur adhésion au concile Vatican II.

Une telle issue a peu de chances d’aboutir. La rencontre du 13 septembre concluait un cycle de dix-huit mois de discussions doctrinales au Vatican — d’octobre 2009 à avril 2011 — qui ont largement échoué. Ni la levée par Benoît XVI de l’excommunication des évêques schismatiques, ni les concessions faites par ce pape — comme la libéralisation des rites liturgiques (messe en latin) en vigueur avant Vatican II — n’ont fait reculer les intégristes.

Ceux-ci restent arc-boutés sur leurs certitudes idéologiques: les crises au sein de l’Eglise, comme la désertion des pratiquants ou l’effondrement des vocations, sont le prolongement, cinquante ans après, du séisme provoqué par le concile Vatican II. La renonciation à la messe et au catéchisme d’autrefois, le libre droit à la religion de son choix, le dialogue avec les autres religions ont été autant de renoncements et de trahisons.

Les intégristes ne sont prêts à céder sur aucun de ces points issus du concile que Benoît XVI estime «non négociables» et qui ont démontré, depuis, leur bien-fondé: la reconnaissance de la liberté religieuse rompait avec des siècles de prétention catholique au monopole absolu de la vérité, source d’intolérance et d’oppression. La «collégialité» rééquilibrait le pouvoir romain au profit des Eglises locales. Le rapprochement œcuménique avec les «frères» protestants, anglicans, orthodoxes mettait fin à des siècles d’ignorance et de conflit.

Quant au dialogue avec les autres religions non-chrétiennes, comme le judaïsme, l’islam, le bouddhisme, il est une exigence du temps et la condition d’un monde pacifié, dont aucun homme de bonne volonté ne peut plus aujourd’hui nier l’évidence.

La violence des intégristes contre les réunions d'Assise

Aveugles, divisés par leurs surenchères internes, les catholiques intégristes ne veulent prendre en compte aucun de ces acquis qui, pour eux, ont défiguré l’Eglise. On en veut pour preuve le déchaînement verbal qu’a provoqué dans leurs rangs la béatification, le 1er mai 2011, de Jean Paul II, ce «pape moderniste» qui aurait «bradé» la foi catholique au prix d’un dialogue sans issue avec les autres religions.

Dans quelques jours, le 27 octobre, Benoît XVI se rendra à Assise pour célébrer le 25e anniversaire de la première rencontre, autour du pape, de tous les chefs religieux du monde priant ensemble pour la paix. A cette occasion, Régis de Cacqueray, chef de file des catholiques intégristes français, vient de publier un brûlot d’une violence inouïe contre ce «funeste scandale» des réunions d’Assise avec les «fausses religions», que les papes d’autrefois appelaient à «convertir» et à combattre, plutôt qu’à prier avec elles. La réconciliation entre Rome et ses intégristes n’est pas pour demain. 

De l’autre côté de l’échiquier, les catholiques progressistes relèvent aussi la tête. La fronde ouverte en Autriche par une partie non négligeable du clergé risque de se répandre dans des pays comme l’Allemagne, les Etats-Unis, le Mexique, le Brésil où existent les éléments d’un malaise latent. 

Les changements réclamés par les contestataires autrichiens sont radicaux: abandon de la règle du célibat des prêtres, reconnaissance du droit pour les femmes d’être ordonnées prêtres ou diacres, levée des interdits de l’Eglise pour des divorcés-remariés de plus en plus nombreux. Autant de chiffons rouges pour le Vatican et la hiérarchie catholique. «Le refus de Rome d’entreprendre depuis longtemps des réformes attendues et l’inaction des évêques requiert de suivre sa conscience et d’agir en toute indépendance», menace l’ «appel à la désobéissance».

Langues déliées

Cet appel a reçu un large écho dans un pays comme l’Autriche où, en 2010, 84.000 catholiques ont cessé de payer leur impôt à l’Eglise et ont, de fait, rompu avec elle. Des sondages montrent la popularité dans l’opinion de cette initiative de prêtres contestataires qui se disent prêts à passer à l’acte: à donner la communion aux divorcés-remariés et aux chrétiens non-catholiques; à laisser prêcher dans les églises des personnes autres que des prêtres; à faire campagne publiquement en faveur de l’ordination d’hommes mariés et de femmes; à confier la direction de paroisses indistinctement à des hommes ou à des femmes, mariés ou non-mariés, à temps plein ou partiel.

Il y a bien longtemps que les langues ne s’étaient ainsi déliées. En Allemagne aussi — où le pape doit se rendre du 22 au 25 septembre, le débat sur la levée des interdits touchant les divorcés-remariés a été récemment relancé, provoquant une polémique au sein de l’épiscopat national. Dans un entretien au Zeit, Mgr Robert Zöllitsch, archevêque de Fribourg et président de la conférence des évêques d’Allemagne, a pris position en faveur d’un assouplissement de la règle:

«C’est une question de miséricorde. Il s’agit de venir en aide à ceux qui souffrent et qui ont connu l’échec».

Il a pris l’exemple de Christian Wulff, président de la République allemande, catholique pratiquant, divorcé et remarié et, de ce fait, interdit de sacrement par son Eglise. Mais il a été contredit par des évêques incapables de se démarquer de la ligne officielle et de déplaire au Vatican.

Personne ne sait si Benoît XVI, réputé intransigeant sur la doctrine et la discipline, interviendra dans ce débat où se joue la règle sacro-sainte de l’indissolubilité du mariage. Mais il serait incompréhensible que le dialogue ouvert avec les intégristes soit fermé à ces courants critiques de gauche qui espèrent de profondes réformes de structures dans une Eglise malade et un peu plus de pratique démocratique en son sein.

Henri Tincq

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Journaliste
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