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11-Septembre: la théorie vs les faits

Vue aérienne d’une des tours du World Trade Center en feu, le 11 septembre 2001. G. SEMENDINGER / NYPD

Vue aérienne d’une des tours du World Trade Center en feu, le 11 septembre 2001. G. SEMENDINGER / NYPD

[LES COMPLOTS DU 11-SEPTEMBRE 4/6] Pour répliquer aux réfutations, les théoriciens du complot du 11-Septembre invoquent d’autres manipulations.

Il est difficile de définir le moment exact où la popularité de la théorie du complot du 11-Septembre a atteint son pic, mais ce devait être en 2006.

Si l’on piste son déclin, toutefois, trois dates ressortent: 22 juillet 2004, jour où la commission du 11-Septembre a rendu public son rapport final, 3 février 2005, quand Popular Mechanic a publié un article de 5.500 mots démontant les allégations du mouvement, et 21 août 2008, date de divulgation par le National Institute of Standards and Technology de la dernière partie d’une étude de seize millions de dollars consacrée aux causes de l’effondrement des tours jumelles et d’un troisième gratte-ciel du World Trade Center qui n’a pas été touché par un avion.

Il faut plus que des faits pour mettre à bas une théorie du complot, bien sûr. À bien des égards, la fascination qu’exercent ces théories a plus à voir avec la réceptivité de son auditoire qu’avec la précision de ses détails.

Après chacune de ces publications, la popularité de la théorie du complot du 11-Septembre a persisté à balancer entre flux et reflux. Néanmoins, leur riposte aux défis que constituent ces rapports montre la façon dont les partisans de la théorie du complot révisent leurs arguments et leurs chevaux de bataille –ou plutôt, n’y changent rien— lorsqu’on les confronte à des faits nouveaux.

Un complot du complot?

L’article de Popular Mechanics n’aurait peut-être jamais été publié sans une campagne publicitaire nationale de 3 millions de dollars commandée par un millionnaire excentrique en vue de promouvoir un livre autoédité, titré Painful Questions. La publicité en question postulait que le World Trade Center avait été détruit par une démolition contrôlée, qu’aucun avion n’avait jamais touché le Pentagone, et soulevait un certain nombre de questions: la chaleur dégagée par les incendies dans les tours jumelles était-elle suffisamment élevée pour entraîner leur effondrement? La cavité dans le Pentagone assez grande pour y caser un avion de ligne? Le rédacteur en chef de Popular Mechanics raconte que, quand il a vu passer la publicité, il s’est dit:

«En tant que Popular Mechanics, nous écrivons depuis cent ans sur ce qui se passe quand des avions s’écrasent au sol, ou sur la façon dont on construit des gratte-ciel. Alors, répondons effectivement à ces questions.»

Le magazine sélectionne les théories conspirationnistes les plus intéressantes et sérieuses et y réplique au moyen d’entretiens avec plus de soixante-dix experts venus de l’aviation, de l’ingénierie et de l’armée. L’article établit que l’intégralité des preuves soi-disant scientifiques d’une implication du gouvernement dans le 11-Septembre est fondée sur des recherches bâclées et, dans une large mesure, sur des raisonnements manipulés et fallacieux. L’article reste le reportage le plus lu jamais publié dans le magazine, avec plus de 7,5 millions de consultations.

«Nous étions les premiers à prendre les assertions des théories du complot au sérieux, et à les aborder de façon très directe», confie Meigs. «La réaction fut d’une telle écrasante hostilité, à faire peur, que ce fut une grande leçon sur la façon dont travaillent et pensent ces groupes.»

Parmi les réponses, se trouvait un article du complotiste antisioniste Christopher Bollyn, qui revendiquait avoir découvert pourquoi le magazine d’ingénierie paraissant depuis cent ans participait à un complot gouvernemental destiné à étouffer le crime du siècle: un jeune chercheur au sein de l’équipe du journal, Benjamin Chertoff, était un cousin de Michael Chertoff, le secrétaire à la Sécurité nationale de l’époque, et le magazine cherchait au moyen de son article à blanchir les auteurs de ce complot criminel.

Peu importait que Chertoff ne fût pas en poste lors de la préparation de l’article ou que Benjamin Chertoff n’eut jamais rencontré l’homme dont il admet être, possiblement un lointain cousin. Pour les complotistes, la seule mention de ce lien suffisait pour passer l’article à la trappe.

«C’était intéressant. Un peu effrayant pour Ben, je pense, mais également assez comique», raconte Meigs. «Vous voyez le tableau: disons que quelqu’un chez Slate est parent de Dick Cheney, et il lance “Eh, j’ai besoin d’un coup de main: on va tous se mettre au boulot pour étouffer le meurtre de masse le plus important de l’histoire américaine. Vous me suivez?”»

L’article de Popular Mechanics étoffé d'entretiens avec plus de 300 sources et témoins oculaires devient un livre, Debunking 9/11 Myths. David Ray Griffin y répond en 2007 par son propre livre, Debunking 9/11 Debunking, dans lequel il réitère des théories qui, selon lui, n’ont pas été réfutées de façon adéquate, affirme que Popular Mechanics n’a réfuté que des fadaises, et réitère l’accusation de tentative de camouflage vis-à-vis de Chertoff.

Il est intéressant de revenir sur la réponse de Griffin, qui illustre une réaction typique des théoriciens du complot face aux réfutations.

19 minutes ou 1 heure 19 minutes?

L’un des socles sur lequel s’appuie la théorie, c’est le fait que la chasse américaine était tout à fait capable d’intercepter n’importe lequel des quatre avions détournés le 9/11 et d’éviter les attaques.

L’article de Popular Mechanics note que dans les dix ans précédant le 11-Septembre, on n’a recensé qu’une seule interception par le Norad d’un appareil civil en Amérique du Nord: le Learjet du golfeur Payne Stewart. Il avait fallu une heure et 19 minutes pour l’intercepter, avant qu’il ne finisse par s’écraser. En se fondant sur les premiers rapports, qui interprétaient de façon erronée le rapport officiel de crash, les complotistes présentaient le cas Stewart comme preuve qu’il ne fallait normalement au Norad que 19 minutes pour intercepter un avion civil.

«C’est une question très débattue, m’a dit Griffin. Il semble que quelqu’un a bidouillé la vérité ici. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais j’en ai lu assez sur la question pour savoir qu’il n’est pas vrai qu’il ait fallu aussi longtemps.»

Et les autres preuves matérielles qui démontent la théorie de l’interception, dont les enregistrements du NORAD, qui témoignent avec force détails douloureux du chaos et de la confusion qui régnait dans les défenses aériennes américaines ce matin-là? Réponse de Griffin: les bandes ont probablement été manipulées au moyen des techniques de morphing pour contrefaire les voix des officiels du gouvernement et donner l’illusion d’un chaos mis en scène, selon un scénario établi par le gouvernement. Il n’est pas étonnant, dit-il, qu’après le 11-Septembre on révise les documents historiques pour qu’ils collent à la version officielle.

«Pour ses adeptes, c’est une prophétie autoréalisatrice», indique Meigs. «En tant que telle, elle est à l’abri de toute possibilité de réfutation, un peu comme si vous parliez au plus obtus des marxistes ou à un créationniste fondamentaliste extrémiste. Ils auront une réponse qu’on croirait descendue du ciel à tout argument que vous puissiez avancer.»

L’autre article de foi des théoriciens du complot, c’est qu’il n’était pas nécessaire que la conspiration fut de très grande envergure.

Dans Crossing the Rubicon, Michael Ruppert écrit qu’il n’était pas nécessaire pour orchestrer le 11-Septembre de plus d’une vingtaine de gens possédant une connaissance anticipée complète des attentats, tous «tenus au silence par des serments draconiens».

Si l’on compte tous les gens et les institutions accusées d’avoir trempé dans la conspiration, le nombre croît hors de contrôle. Il faudrait y inclure la CIA, le Département de la Justice, la FAA, le Norad, American et United Airlines, la Fema, Popular Mechanics et d’autres organes de presse, les agences de maintien de l’ordre locales et de l’Etat en Pennsylvanie, en Virginie et à New York, le National Institute of Standards and Technology et enfin –et peut-être par-dessus tout, la commission du 11-Septembre.

Une bande qui tourne en boucle

Des prétendus conjurés de ce complot, peu jouent un rôle aussi éminent que Philip Zelikow, le directeur exécutif de la commission du 9/11. Universitaire et diplomate de carrière, sa démission fut exigée en 2004 par des représentants des familles du 11-Septembre en raison d’un conflit d’intérêt présumé, du fait de son rôle au sein de l’équipe de transition de George W. Bush. Zelikow s’est récusé lui-même de tous les aspects de l’enquête relatifs à la période de sa participation à l’équipe de transition. Pour les complotistes, il n’en fallait pas plus pour discréditer l’intégralité du rapport de la commission.

«Je joue un rôle éminent dans leur démonologie, mais les gens eux-mêmes ne donnent pas l’impression d’être des cinglés, raconte Zelikow. Ce sont souvent des gens qui à bien des égards paraissent très sincères, soucieux, patients. Ils ont simplement une obsession.»

La nature obsessionnelle du complotisme rend très difficile de discuter ou de débattre avec les adeptes les plus extrémistes. «Ils ne vous écoutent pas vraiment, dit Zelikow. Vous dites quelque chose et en face, la bande tourne en boucle.»

En 2007, un complotiste confrontait Zelikow en public avec la «révélation» selon laquelle beaucoup des pirates de l’air étaient toujours en vie. Zelikow lui répond que la commission du 11-Septembre avait vérifié ces allégations sans pouvoir les corroborer, mais qu’ils n’avaient pu faire figurer dans la version finale du rapport chacune des théories du complot ayant pu être réfutée. La réponse de son interlocuteur fut de répéter son accusation.

J’ai vécu une expérience similaire sur la même question face à Griffin, qui débute son livre, The 9/11 Commission Report: Omissions and Distortions par la théorie des «pirates toujours vivants». Je lui avais fait remarquer dans un e-mail que sa théorie était fondée sur des comptes rendus parus dans la presse et démentis depuis —les «pirates» localisés étaient juste des homonymes. En guise de réponse, il m’avait expédié un chapitre sur le sujet extrait d’un de ses livres et indiqué qu’il était trop occupé pour continuer à discuter de la question.

Il est une autre tactique répandue chez les complotistes, qui consiste à se concentrer sur des points mineurs de désaccords et d’exagérer l’importance de contradictions souvent faciles à justifier au sein de pièces à conviction accablantes, tels que les appels téléphoniques passés par les victimes des détournements à leur famille, où elles les décrivent.

Griffin, par exemple, déclare que les appels téléphoniques, dont les transcriptions ont été rendues publiques dans le cadre de l’enquête de la commission du 11-Septembre, ont été contrefaits à l’aide de techniques de «morphing sonore» à même d’abuser les membres des familles.

Il n’en reste pas moins que certains théoriciens du complot ont abandonné certaines de leurs allégations les plus difficiles à maintenir, comme l’idée selon laquelle aucun avion de ligne n’a heurté le Pentagone.

«Ils se concentrent sur ce qui tourne autour du World Trade Center, où ils s’accrochent à quelques-unes de ces hypothèses d’ingénierie aujourd’hui réfutées avec un certain soin», indique Zelikow.

Le fournisseur le plus efficace de ces hypothèses est Richard Gage, fondateur d’Architects and Engineers for 9/11 Truth. En mars 2006, Gage entend Griffin affirmer à la radio que certains propos de pompiers fournissaient la preuve d’explosions contrôlées au World Trade Center. Gage en fut abasourdi. «Je n’ai même pas pu continuer jusqu’au bureau. J’ai dû me garer», raconte-t-il.

Le lendemain, Gage tente d’assister à une conférence de Griffin à Oakland. Mais la salle, prévue pour 600 personnes, est pleine, et il doit se contenter d’une retransmission par Internet. Quelques semaines plus tard, il a créé une présentation Powerpoint sur cette théorie et s’est mis à prêcher auprès de ses collègues de travail.

Deux mois plus tard, il lance Architects and Engineers for 9/11 Truth, et devient rapidement après militant à plein-temps, propageant le message selon lequel l’enquête menée par le National Institute of Standards and Technology sur le World Trade Center était une tromperie, et qu’une enquête «indépendante» était nécessaire. La pétition qu’il a lancée porte aujourd’hui la signature de 1.500 architectes et ingénieurs diplômés ou agréés et il est considéré comme l’un des leaders les plus convaincants du mouvement.

Comme Griffin, Gage affirme que l’enquête menée par le NIST sur trois ans et pour un coût de 16 millions de dollars par près de 100 enquêteurs et membres du personnel du NIST et par des experts et consultants indépendants, s’inscrit dans le cadre d’une entreprise criminelle de dissimulation.

«Nous appelons à une investigation par un grand jury fédéral de l’enquêteur en chef et de son premier adjoint, déclare Gage. Quiconque a apposé son nom dans ces rapports doit faire l’objet d’une enquête.»

Des dizaines d’articles révisés par des pairs ont été écrits, confirmant tous la thèse officielle, mais ceux-ci sont écartés de la même façon. Gage comme Griffin renvoient au propre article révisé par des pairs du mouvement, publié par un ancien professeur du BYU, Steven Jones, et par le scientifique danois Niels Harrit.

«Débattre de la vitesse de marche des hobbits»

Sachant que des démolitions contrôlées traditionnelles auraient été audibles dans tout le bas Manhattan si elles avaient effectivement eu lieu le 11 septembre, les complotistes ont été contraints de trouver à l’appui de leur thèse centrale une explication scientifique assez obscure: les démolitions ont été menées à l’aide d’un composé incendiaire du nom de nano-thermite.

Jones et Harrit avancent dans leur article avoir trouvé des traces de réactions thermitiques dans des particules de poussière trouvées au World Trade Center.

Pour Griffin et Gage, le travail du mouvement a été validé suivant la méthode traditionnelle, mais le processus de révision par les pairs de l’article est suspect (la rédactrice en chef du journal a démissionné du fait de la publication de l’article sans son autorisation, par exemple, et l’un des pairs ayant révisé l’article est un complotiste du 11-Septembre qui a émis l’hypothèse que les passagers des quatre vols sont en fait toujours vivants, et vivent sur l’argent de comptes en Suisse).

«Comme ils ne peuvent attaquer les preuves scientifiques, ils s’attaquent au processus de révision par les pairs, répond Gage. Qu’ils s’attaquent donc aux démonstrations scientifiques.» Popular Mechanics et d’autres se sont occupés de l’aspect scientifique.

Arrivé à un certain point, néanmoins, discuter science, théorie et idées est un exercice futile, car les hypothèses des théoriciens du complot ne sont pas ancrées dans une quelconque prise en compte de la réalité au sens large. «Ça peut sembler méchant», affirme Erik Sofge, un des journalistes ayant contribué à l’article de Popular Mechanics et contributeur occasionnel à Slate.com. «Mais, de fait, cela équivaut à débattre de la vitesse de marche des hobbits.»

Jeremy Stahl

Traduit par David Korn 

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