Economie

Crise: la guerre de Grèce n'est pas perdue

Eric Le Boucher, mis à jour le 15.09.2011 à 6 h 00

Tenir bon jusqu'au Bundestag... Si les gouvernements tiennent tête aux marchés, alors l’Europe sortira de la pire tempête qu’elle a connu et, dès lors, l’eurozone sera inoxydable.

Une carte du monde gravée sur du marbre à Lisbonne, le 14 septembre 2011. REUTERS/Jose Manuel Ribeiro

Une carte du monde gravée sur du marbre à Lisbonne, le 14 septembre 2011. REUTERS/Jose Manuel Ribeiro

Et si les gouvernements gagnaient la guerre de Grèce contre les marchés? Et si l’ensemble des décisions prises –à savoir la quasi mise sous tutelle d’Athènes par les envoyés de la Troïka (la Commission, la banque centrale européenne et le FMI), la mise en œuvre des deux plans d’aide de 110 milliards d’euros chacun et, troisième volet, l’abandon «volontaire» par les banques de 20% de leurs créances– si ces décisions permettaient d’éviter le krach?

Il suffit pour cela que, dans la douleur et les larmes, le gouvernement Papandreou et la Troïka parviennent à imposer les mesures prévues d’austérité, quitte à en rajouter encore si la récession (le PIB va se creuser de plus de 5% cette année) tarit encore plus le robinet des recettes fiscales.

Il suffit pour ça que le gouvernement grec n’ait pas besoin de lever plus de liquidités que ne lui en versent les autres membres de la zone euro.

Ce passage de cap est oh combien difficile! Il faudra mois après mois maintenir à flot la trésorerie de l’Etat. 

Mais certains au sein des gouvernements de l’eurozone y croient encore. S’ils ont raison, si un «défaut» grec est évité, alors l’Europe sera sortie de la pire tempête qu’elle a connu et, dès lors, l’eurozone sortira inoxydable.

Les gouvernements auront fait un pas considérable en créant les outils de gestion de crise qui manquaient, dont le Fonds européen de stabilité financière. L’euro entrera dans l’âge adulte, fort et presque inattaquable.

Et l'euro deviendrait plus fort que le dollar

C’est d’ailleurs cette perspective d’un sauvetage européen réussi qui, selon les tenants du «complot américain», crée des frayeurs à Wall Street: l’euro jeune monnaie est déjà une monnaie de réserve (avec une part du «marché» mondial de 30%), elle sera alors à même de passer à l’étape suivante et de devenir monnaie d’échange (par exemple payer son gaz en monnaie européenne). Avec toutes les conséquences que cela implique, comme le déplacement de milliers d’opérations financières et d’emplois de New York vers l’Europe (vers Londres sans doute) et la perte symétrique pour les grands banques américaines.

Cette hypothèse est au cœur du relatif immobilisme d’aujourd’hui: il suffit de tenir bon, jusqu’au vote par le Bundestag du deuxième plan d’aide à la Grèce, vote qui aura lieu le 29 septembre.

Tenir bon, ne pas changer de ligne et faire taire les sceptiques: c’est ce à quoi s’est employée Angela Merkel sur une radio allemande le 13 septembre, en imposant le silence dans ses rangs. La chancelière, sans doute invitée à ce geste par le président français, estime qu’il n’est pas nécessaire d’en rajouter à l’affolement des marchés par des déclarations anticipant un défaut grec voire une sortie de l’euro.

Maintenir la ligne: ne rien faire de plus, en particulier pour les banques européennes dans l’immédiat. Si elles sont attaquées, c’est uniquement à cause de la crise des Etats, il n’y a pas d’autre cause. Les craintes qu’elles défaillent sont irrationnelles. Contre l’irrationalité, il n’y a rien à faire que d’attendre que les marchés se calment.

Est-ce possible? Peut-on rêver encore s’en sortir avec ce dispositif? Ce serait évidemment l’idéal: puisque les banques ont accepté «volontairement» de faire une croix sur 20% de leur dette grecque, on ne peut pas parler juridiquement de défaut.

Autrement dit, la zone euro se serait sortie d’affaire sans faire défaut, comme le souhaite Jean-Claude Trichet avec vigueur et constance depuis le début.

Un mirage? Pour les marchés financiers et, désormais, beaucoup de monde au sein des gouvernements, cette stratégie ne suffira pas. Elle ne va pas tenir jusqu’en 2013, date butoir visée car à cette date le «défaut» juridique devient possible: à partir de 2013, les nouvelles créances comporteront une clause de risque de défaut à la charge des investisseurs privés. L’honneur de Trichet sera sauf. C’est donc tout l’objectif des gouvernements que de tenir jusque-là.

Mais donc, selon les marchés, c’est trop loin. L’examen des échéances grecques convainc que le pays manquera de liquidités avant 2013, probablement même avant la fin 2011.

L'idée du pare-feu

Dès lors, il faut une autre stratégie. Et celle-ci, celle d’un «vrai défaut» grec,  est préparée en coulisses. Il ne s’agit même plus d’un secret. Mais que se prépare-t-il exactement? Un défaut de la Grèce sur 50% de ses dettes? Un sauvetage de ses banques, aspirées dans le vide dans ce cas? Sûrement.

Mais il y a fort à parier qu’il faudra aller encore plus loin, jusqu’à l’organisation d’un grand pare-feu complet et global.

Cette idée de pare-feu avait été envisagée, avant le vote du deuxième plan, mais elle a été repoussée par Jean-Claude Trichet qui s’arc-boute à la pureté d’une zone euro «sans défaut».

Elle est reprise actuellement mais en quelque sorte mise au réfrigérateur avant le 29 septembre. On ne va la promouvoir et abandonner le deuxième plan alors que les députés allemands, si réticents, sont convoqués et qu’il faut, en tout état de cause, qu’ils votent la transformation et le refinancement du FESF. Attendre le 29 septembre, voilà le cœur de la stratégie actuelle des gouvernements.

Ensuite, le 30 septembre, soit la crise s’apaise –le rêve. Soit elle reprend –mais alors les Etat seront mieux armés.

Que pourront-ils faire? Anticiper les effets d’un vrai défaut grec sur les autres pays surendettés; calculer de combien il faut aussi prévoir un défaut portugais (par exemple un défaut de 15% des dettes), idem pour l’Irlande; s’occuper des conséquences pour les banques de ces pays et des autres et mettre de côté de quoi les renflouer; enfin, imaginer une solution pour l’Italie.

Les pauvres au secours des riches

L’Europe seule est trop petite pour la sauver en cas d’attaque, il faut mondialiser le plan. La Chine, un moment contactée, a refusé d’acheter des titres italiens. Il reste les Etats-Unis: en clair, il faudrait dire (et cela suffirait) que la Federal Reserve américaine est partie prenante du plan.

Reste aussi… les autres pays des Brics: Brésil, Russie, Afrique du Sud ou Inde… Le ministre de Finances brésilien,  Guido Mantega, a annoncé le 13 septembre que ces pays allaient se réunir à Washington la semaine prochaine (à l’occasion de l’assemblée du FMI) «pour savoir comment aider l’Union européenne à sortir de la crise». Une déclaration absolument historique sur laquelle il faut s’arrêter: les pauvres viennent au secours des riches.

La Grèce, vieux creuset de la civilisation européenne, aura-t-elle présidé à sa chute au second rang des nations du monde?

Eric Le Boucher

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte