Sports

L'Espagne, un «championnat de merde»

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 19.09.2011 à 15 h 15

Grèves, guerre pour les droits télés, dettes hallucinantes, clubs au bord de la faillite, supériorité lassante du duo Madrid-Barça. Et si la fameuse «Ligue des étoiles» était en fait la plus ennuyeuse du monde?

Au Nou Camp de Barcelone en 2002, REUTERS/Ian Hodgson

Au Nou Camp de Barcelone en 2002, REUTERS/Ian Hodgson

«Notre championnat n’est pas la plus grosse porcherie d’Europe, mais du monde.»

Difficile d’être plus clair que José María del Nido, président du FC Séville, au micro de Radio Nacional de España il y a quelques jours. Les raisons de sa colère? La mauvaise répartition, selon lui, des droits télévisuels en Espagne qui fait de la Liga un «championnat tiers-mondiste dans lequel deux clubs [Madrid et Barça] dérobent l’argent de la télévision aux autres participants».

Une véritable croisade sur laquelle del Nido insiste depuis plusieurs mois déjà sans que personne (ou presque) ne l’ait vraiment écouté jusqu’à présent. Mais deux événements sont venus rendre son discours beaucoup plus audible ces dernières semaines: une grève des joueurs lors de la première journée et deux écrasantes victoires du Real (6-0 à Saragosse) et du Barça (5-0 face à Villarreal) lors du premier match de Liga.

L’envers des paillettes

Deux événements apparemment indépendants mais qui reflètent une même réalité de fond: la Liga court le risque de devenir un championnat à deux vitesses (si elle ne l’est pas déjà). D’un côté le Real et le Barça, avec leurs budgets astronomiques, leurs énormes profits marketing et leurs stars planétaires, et de l’autre, le reste, des petites équipes pleines de dettes et qui souvent ne peuvent même pas payer leurs joueurs. C’est la raison qui a poussé l’AFE (Association des footballeurs espagnols) à convoquer une grève lors de la première journée de championnat (20-21 août). Selon l’association, plus de 200 joueurs de première et deuxième division n’avaient pas reçu leur salaire et les impayés des différents clubs concernés s’élevaient à 50 millions d'euros.

C’est la faute à une mauvaise répartition des droits télés, répondent quelques présidents de clubs qui s’unissent à la cause de del Nido. Et il est vrai que l’année dernière Mediapro (le groupe qui possède les droits de la Liga en Espagne) a reversé 140 millions d’euros au Madrid et au Barça (52% du total) tandis qu’il n’en donnait que 12 à des «petits» clubs comme Malaga, le Sporting Gijón, la Real Sociedad ou Levante. Mais del Nido oublie de dire que, comme s’il s’agissait de la Grèce et de la dette souveraine européenne, cette classe moyenne a longtemps vécu au-dessus de ses moyens.

Elle a financé l’achat et le salaire de grands joueurs grâce à des crédits sur des résultats sportifs (qui ne sont jamais arrivés) et des requalifications immobilières bidons, puis a demandé de nouveaux crédits pour rembourser les anciens jusqu’à ne plus pouvoir payer ces stars qui composaient la fameuse «Liga de las Estrellas» (Championnat des étoiles). Comme l’admettait un dirigeant de club dans un article très clair (et prémonitoire) dans El Pais en 2009:

«Si je fais les choses bien économiquement, on finit en D2 et on me tue. Je n’ai pas d’autre choix que de rentrer dans les magouilles».

Un système pas viable

Un chaos financier qui n’épargne personne et qui a provoqué la grève des joueurs. La dette des clubs espagnols se situe entre 3.500 et 4.000 millions d’euros, selon les sources. Le Real et le Barça ont des dettes respectives de 660 et 550 millions d’euros mais leurs revenus (droits d’images sur les joueurs, de télévision, vente marketing) et leurs actifs les rendent moins vulnérables, pour le moment.

Des clubs importants, comme Valence ou l’Atlético, ont des dettes qui se situent entre 400 et 500 millions d’euros. Une des solutions pour eux? Faire de bonnes affaires sur leurs stars. C’est ce qu’a fait ces dernières années Séville, avec les ventes d’Alves, Sergio Ramos, Keita et d’autres, Valence, en vendant ses 3 champions du monde (Villa, Silva, Mata) à prix d’or, ou l’Atlético, en se séparant cet été d’Aguero et de De Gea.

Restent les clubs «petits» qui sont nombreux (Majorque, Saragosse, Betis Séville, Rayo Vallecano…) à avoir trouvé une solution dans ladite «ley Concursal», une loi espagnole qui permet de suspendre le paiement des dettes sans être déclaré en faillite et donc de sauver le club.

Sauf que, comme le rappelait Gerardo González Movilla, ancien président de l’AFE, «cela provoque des injustices. Cela contribue au fait que des clubs mal gérés économiquement s’imposent sportivement aux clubs bien gérés». A cela il faut ajouter le laxisme du Trésor Public espagnol qui ne réclame plus à ces clubs les impôts pertinents depuis plusieurs années déjà et la mise en place du Fair Play financier de l’UEFA, prévu pour la saison 2013-2014, qui risque de compliquer encore beaucoup plus les choses.  

Vers un modèle écossais?

Au-delà des bouleversements ponctuels (nouveaux horaires pour attirer le public asiatique, guerre avec les radios pour faire payer des droits…), la crise économique du foot espagnol semble avoir creusé encore un peu plus l’abyme entre les clubs. Les victoires faciles du Madrid et du Barça ont montré que, cette année encore, la Liga n’allait être qu’un mano à mano entre les deux géants du foot espagnol.

Cela fait plusieurs années que les outsiders habituels (Valence, Séville, Villarreal…) sont devenus de simples spectateurs de luxe. Les deux ténors du ballon rond espagnols ont remporté 21 des 25 derniers titres de Liga en jeu. En 2009/10, le Barça a remporté le titre avec 28 points d’avance sur le troisième (Valence) tandis que le Real en comptait 25. Même scénario l’année dernière quand les blaugranas et les merengues ont fini respectivement 25 et 21 points devant Valence (encore troisième ou premier de ce que l’on appelle déjà «La Otra Liga», l’autre ligue). Le Barça a perdu, en tout et pour tout, trois matchs de championnat ces deux dernières années.

De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le manque de suspense des matchs et déplorer les 2-6 (Séville), 6-1 (Racing Santander) et autres 7-0 (Malaga) du Real ou les 1-5 (Espanyol) ou 0-8 (Almeria) du Barça, l’année dernière. «J’adorerais qu’il y ait plus d’émotion chaque week-end et entre plus de clubs», se lamentait Rafa Nadal, grand supporter de foot, sur son Twitter après la première journée. «Quand est-ce qu’ils vont se rendre compte que si les choses continuent comme ça ils vont achever la Liga», renchérissait Feliciano López tandis que le tag «ligademierda» (championnat de merde) devenait Trending Topic sur Twitter Espagne. Comme pour le championnat écossais, qui se joue presque exclusivement entre le Celtic et le Rangers, les seuls vrais matchs passionnants de l’année sont finalement les clasicos entre Madrid et Barça.

Un championnat européen

Un phénomène que l’on retrouve un peu partout en Europe. Lors de la dernière journée, Manchester United a humilié Arsenal, pourtant un prétendant habituel au titre, en lui enquillant 8 buts tandis que Chelsea en mettait cinq à Tottenham (elle aussi supposée être une équipe montante). Même si la répartition des droits est moins injuste en Angleterre (68 millions pour le premier, Manchester United, et 44 pour le dernier, Blackpool), les problèmes d’endettement, de salaires exorbitants et de monopole sportif existent aussi. Depuis 1995, aucune autre équipe que Chelsea, M.U ou Arsenal n’a remporté le championnat. En Italie, la Juventus, le Milan AC et l’Inter se sont partagés les 10 derniers titres de série A tandis qu’au Portugal le FC Porto et le Benfica se partagent 26 des 29 derniers sacres. En Ecosse il faut remonter à 1985, et le mythique Aberdeen de Sir Alex Ferguson, pour voir un champion différent au Celtic ou aux Rangers.

La solution? L’arrivée des petrodollars et autres millionnaires peut servir à augmenter le nombre de prétendants aux titres nationaux, avec Manchester City, Málaga, le PSG, Tottenham ou des équipes moins connues mais intéressantes (Rubin Kazan ou le nouveau venu Anzhi). Le Chelsea d’Abramovitch sur la scène internationale en est le meilleur exemple.

Dans un deuxième temps, on peut imaginer un véritable championnat européen qui commence à avoir quelques alliés bien placés. Des matchs toujours intéressants, plus de sponsors, plus de diversité des vainqueurs, un produit encore plus exportable à l’international; les atouts sont évidents. La CEE s’est construite en restructurant et relançant l’industrie du charbon et de l’acier. Et si la véritable Union européenne fédérale naissait finalement d'une réponse au chaos économique du monde du football?

Aurélien Le Genissel 

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