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Catho et pour l'étude du genre, c'est possible?

Un crucifix dans une salle de classe à Rome, le 3 novembre 2009. REUTERS/Tony Gentile

Un crucifix dans une salle de classe à Rome, le 3 novembre 2009. REUTERS/Tony Gentile

Certains catholiques sont non seulement en faveur des nouveaux manuels de SVT qui introduisent l'étude du genre au lycée, mais revendiquent même que l'Evangile soutient cette dernière.

80 députés UMP, rejoints ce lundi par 113 sénateurs, ont envoyé le 30 août une lettre à Luc Chatel pour leur demander le retrait des nouveaux manuels de SVT des lycéens. En cause, un chapitre qui propose quelques lignes sur les gender studies américaines, selon lesquelles l’identité sexuelle n’est pas réductible au sexe biologique, mais dépend aussi d’une construction sociale.

Dans cette lettre, les députés reprennent une critique déjà formulée par l’Enseignement catholique en mai dernier. Le 5 septembre, l’Association des Familles Catholiques a d’ailleurs adressé une lettre de soutien à ces députés.

Cette vision ne représente pas celle de la totalité des catholiques. D’autres, moins médiatisés, se sont exprimés publiquement en faveur de ces nouveaux manuels. Qui sont-ils? Jeunes blogueurs discrets ou représentants plus âgés d’associations homosexuelles et féministes, ils n’en ont pas pour autant perdu la foi. Homosexuel, féministe et catholique? Oui, c’est possible.

L’association FHEDLES (Femmes et Hommes, Égalité, Droits et Libertés dans les Églises et la Société), anime depuis 10 ans un centre de recherche et de documentation intitulé «Genre en Christianisme», qui a pour objet «l’étude critique de la construction religieuse du genre et de ses modes d’influence dans la société civile».

En réaction à la demande de Christine Boutin de retirer les  nouveaux manuels de SVT le 31 mai dernier, le communiqué de la FHEDLES est cinglant:

«Nous affirmons que tous les catholiques ne partagent pas les inquiétudes et refus qui font jour à propos des analyses de genre. Il est nécessaire que les jeunes comprennent l’origine des discriminations et des injustices entre les sexes (…) Disqualifier les théories du genre en les faisant passer pour une idéologie de l’indifférenciation est une malhonnêteté.»

Une méconnaissance des gender studies

Pour ces catholiques libéraux, parler d’idéologie pour qualifier les gender studies traduit une mauvaise connaissance du sujet.

Anthony Favier est agrégé d’histoire religieuse et milite pour l’association d’homosexuels chrétiens David et Jonathan. Il a aussi été formé aux gender studies durant son cursus universitaire. Sur son blog Penser le genre catholique, il décrypte la manière dont les catholiques conservateurs comprennent les études sur le genre.

Bien avant la polémique des manuels de SVT, des catholiques s’étaient déjà prononcés contre les gender studies. C’est le cas, par exemple, de l’Association des Familles catholiques, dont la commission juridique a publié en 2007 un rapport sur la théorie du genre.

Mais dans ce type d’analyse, les catholiques conservateurs ne prennent pas le temps de citer les auteurs des gender studies: Ann Oakley, Rubin Gayle, Nicole G. Albert… En revanche, ils citent des auteurs qui sont contre l'étude du genre! Ce qui donne une approche tronquée du sujet.

Anthony Favier a  notamment identifié deux auteurs qui reviennent systématiquement. Le premier, explique-t-il, est Tony Anatrella, consulteur au conseil pontifical pour la famille et psychanalyste:

«Il fait une lecture extrêmement malhonnête et caricaturale du sujet. Pour lui, les associations homosexuelles et féministes forment un lobby, qui a inventé une théorie selon laquelle chacun choisit son sexe comme il l’entend! C’est faux! À la limite, on peut comprendre comme ça le genre avec Judith Butler, mais elle est très contestée. D’ailleurs elle se revendique plus du mouvement Queer, mouvement radical qui s’intéresse aux sexualités alternatives. Elle-même est critique de travaux qui étudient le genre. Ces catholiques veulent faire croire que Judith Butler est la chef de file du mouvement des genres!»

Le deuxième auteur souvent évoqué par les catholiques hostiles aux gender studies est Jacques Arène, psychanalyste et éditorialiste à la revue chrétienne La Vie. Anthony Favier analyse sa démarche:

«Pour lui, si les homosexuels ont eu des droits, c’est qu’ils ont manipulé l’opinion publique après les ravages du SIDA et en inventant le concept d’homophobie –donc il n’y croit pas-. Il appartient aussi aux "masculinistes", des anti-féministes qui pensent qu’on a dévirilisé les hommes. Comme c’est un psychanalyste, il s’appuie sur Freud, qui était très attaché à la figure du père, représentant de l’autorité, du surmoi moral.»

Pour Anthony Favier, la seule expression «théorie du genre» est erronée:

«C’est une appellation utilisée par ces catholiques. À Paris VII, on parle de sociologie du genre, d’histoire du genre. Le terme "théorie" sert à montrer qu’il ne s’agit pas de science mais d’une idéologie.»

L’Eglise catholique, elle-même créatrice de genre?

Si l’Eglise a tant de mal à accepter les gender studies, c’est sans doute parce qu’elle se sent visée par ce que ces études dénoncen: la réduction de l’identité sexuelle au sexe biologique. Ce qui conduit à déclarer qu’un homme doit se comporter de telle manière, tandis qu’une femme doit se comporter d’une autre.

L’Eglise assigne en effet aux hommes et aux femmes des rôles et des qualités bien distincts. L’institution est donc elle-même «créatrice de genre».

C’est ce que dénonce l’association FHEDLES. Alice Gombault, secrétaire générale de l’association, reconnaît les progrès du Concile Vatican II en terme d’égalité entre les hommes et les femmes dans l’Eglise. Mais selon elle, ces progrès ne sont que théoriques:

« Dans la théorie, les choses ont changé: on ne peut plus dire que les femmes sont inférieures aux hommes. Un principe d’égalité est acquis. Des interprétations de la Bible ne sont plus acceptées, comme le "Femmes, soyez soumises à vos maris" de Saint Paul.»

En 1988, pour la première fois, un pape aborde des propos nouveaux concernant les relations entre femmes et hommes: dans sa lettre apostolique sur la vocation et la dignité de la femme, Jean-Paul II parle d’«égalité essentielle» et de «parfaite réciprocité entre eux».

Cette nouvelle vision se poursuit en 1995, quand le pape écrit aux femmes du monde entier. Il y exprime des regrets et reconnaît la responsabilité de l’Église dans la dénaturation et la réduction en esclavage des femmes.

Alice Gombault regrette que «ce progrès ne soit  pas suivi de faits pratiques». Aujourd’hui, par exemple, seuls les hommes ont le droit à l’ordination (sacrement qui permet de devenir prêtre), au motif que les femmes ont un charisme différent: on leur prête des qualités particulières comme l’accueil, l’écoute. Elles sont donc animatrices de catéchisme, ou chargées de l’accueil dans les paroisses…

Cette différenciation entre le rôle des hommes et les femmes dans l’Eglise se fait même dès le plus jeune âge, raconte Alice Gombault -:

«Il y avait eu un certain progrès quand on a permis aux petites filles d’être enfant de chœur comme les garçons. Mais aujourd’hui, des évêques y sont opposés. Dans certaines paroisses, les petites filles apportent le pain et le vin jusqu’en bas de l’autel, et ensuite ce sont les petits garçons qui le montent à l’autel. Il y a une vraie barrière du sacré!»

L’Evangile transcende les sexes

Si l’Eglise est en désaccord avec la sociologie du genre, l’Evangile, au contraire, la soutient, affirment les catholiques libéraux.

Jacques*, 25 ans, catholique fraîchement diplômé de l’ENS Lyon, a suivi pendant sa formation des cours de gender studies. Pour lui, les études de genres ne sont pas incompatibles avec le christianisme. Les deux discours, pour Jacques*, mettent en avant la "personne", avant le sexe féminin ou le sexe masculin:

«En fait, plutôt qu’un homme ou une femme, on est avant tout une personne devant Dieu. C’est ce que dit l’apôtre Paul (Ga 3/28): "Il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car tous vous êtes un en Jésus Christ".»

Les gender studies expliquent que le sexe biologique n’a pas forcément d’influence sur la sexualité des êtres humains? «Même discours dans l’Evangile!», affirme Christine Pedotti, 50 ans, théologienne et  co-fondatrice des associations catholiques féministe Le Comité de la Jupe et la Conférence Catholique des Baptisés de France. Elle explique:

«L’Eglise a toujours dit que l’être humain n’était pas soumis par sa sexualité biologique. C’est en se basant sur ce concept que l’Eglise soutient le célibat ecclésiastique. Dans l’Evangile selon Mathieu, chapitre 19, verset 12, il est même dit: "il y a des eunuques qui se sont fait eux-mêmes eunuques pour le Royaume!"».

Le baptême lui-même est exempt de toute distinction entre les deux sexes, remarque Christine Pedotti:

«On baptise les hommes et les femmes avec exactement le même geste. Il n’y a aucune variante, aucune différence. Ce qui n’est pas le cas dans d’autres religions.»

Mais après le baptême, il semble que la totale égalité entre les hommes et les femmes dans l’Église soit quelque-peu oubliée…

Noémie La Borie

* Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressé

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