D’où viennent les théories du complot du 11-Septembre?

Manifestation de «truthers»  world-trade-banner / NoHoDamon via FlickrCC License by

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[LES COMPLOTS DU 11-SEPTEMBRE 2/6] Des extrêmes.

Les théories du complot du 11-Septembre sont nées avant le 11-Septembre. Le 25 juillet 2001, au cours d’un épisode de deux heures et demie de son programme Infowars, sur une chaîne locale de «public access», Alex Jones retrace ce qu’il estime être l’histoire des attaques sous faux pavillon planifiée par le gouvernement, de l’incident du Golfe du Tonkin utilisé par Lyndon Johnson pour intensifier l’implication américaine dans la guerre du Vietnam, au premier attentat contre le World Trade Center en 1993 en passant par l’attentat d’Oklahoma City de 1994, qui selon Jones est un acte de terrorisme d’Etat orchestré en vue de permettre à Bill Clinton de remonter dans les sondages et restreindre les libertés individuelles.

Tout en rapprochant Oklahoma City et l'incendie du Reichstag, Jones fait clignoter à l’écran les numéros des standards téléphoniques du Congrès et de la Maison Blanche. «Appelez la Maison Blanche et dites-leur que nous savons que le gouvernement est derrière le terrorisme», lance-t-il. «“Ben Laden” [il dessine des guillemets avec les doigts] est l’épouvantail dont ils ont besoin dans ce schéma de duperie orwellien.»

Six semaines plus tard, le jour où s’écroulent les tours jumelles, Jones démarre son émission en déclarant que, comme il l’avait annoncé, l’administration Bush était complice d’une mise en scène terroriste. «Je vais vous dire de quoi il retourne, lance Jones. Il y a 98% de chances pour que ceci soit un attentat contrôlé orchestré par le gouvernement.»

Des fadaises auxquelles on croit

La théorie de la démolition contrôlée reste l’un des grands dogmes unificateurs pour tous les «truthers» (comme ils se baptisent eux-mêmes) du 11-Septembre.

Immédiatement après les attaques, c’était un point de vue difficile à tenir. Dans le mois qui suivit le 11-Septembre, les prêches résolus de Jones selon lesquels le 11-Septembre était un coup monté de l’intérieur allaient lui coûter plus de 70 de ses 100 et quelques stations de radio partenaires.

Puis, à l’inverse, ses prises de position précoces lui ont conféré une certaine crédibilité quand, au fil de la décennie, a grandi le désenchantement vis-à-vis de la gauche comme de la droite.

Aujourd’hui Jones est de retour sur plus de 60 stations radio, avec un auditoire historique de 3 millions d’auditeurs quotidiens, et il revendique son rôle dans la diffusion de la théorie du complot du 11-Septembre:

«C’est moi qui suis à l’origine de tout le toutim.»

La popularité de la théorie du complot du 11-Septembre ne s’explique pas uniquement par l’enthousiasme des «premiers adeptes». Les premières allégations —des fadaises apparemment sans conséquences, qui circulaient sur le Web peu après les attentats— ont également joué un rôle majeur. Avant qu’on ait pu les démonter, la théorie qu’elles sous-tendaient avait déjà rencontré une large adhésion.

Le premier panneau routier qu’on remarque lorsqu’on entre dans Sebastopol, Californie, petite ville située à deux heures au nord de San Francisco, est une publicité pour le cartomancien local. En descendant la rue principale, on est tout aussi frappé par la succession de magasins bio alterno-hippie et par les pancartes publicitaires annonçant un dîner/jeu de rôles interactif avec meurtre à résoudre.

Il est presque cliché de constater que c’est ici, au bout d’une petite route, que vit un autre des fondateurs de la théorie du complot du 11-Septembre, Michael Ruppert. Mais Ruppert correspond en bien des points au stéréotype du théoricien du complot à plein-temps.

Obsédé par la CIA

Dès mon arrivée dans sa propriété campagnarde —un peu moins d’un hectare— Ruppert me fait visiter son jardin personnel et sa cage à poule, m’offrant une framboise bio, un bout de laitue et une feuille de basilic en guise de cadeau de bienvenue. Au premier étage de la maison, le couloir et le bureau sont ornés de photos de collègues théoriciens du complot, parmi lesquels Cynthia McKinney, ancien membre démocrate du congrès et candidate du parti vert aux présidentielles de 2008.

Ruppert a lui-même acquis une petite notoriété voici deux ans, en écrivant et en jouant dans Collapse, un documentaire salué par la critique, consacré à ses deux obsessions du moment, la crise économique et le pic pétrolier. Il se vante d’être grâce au film devenu l’ami de Mel Gibson et de Leonardo DiCaprio et se revendique avec fierté fumeur de marijuana («j’avais ma rubrique dans High Times!»). Il est enclin à se lancer dans d’étranges diatribes où il estime avoir prédit la crise économique actuelle. «Je suis le Soljenitsyne de l’Amérique», affirme-t-il non sequitur.

«Je suis dans un goulag. Pas comme lui, pas physiquement. Je suis dans un goulag d’invisibilité. Le gouvernement des Etats-Unis et la presse dominante n’osent pas mentionner mon nom. J’ai prédit ces événements, pas tous mais la plupart, avec une précision effrayante.»

Avant le 11-Septembre, Ruppert travaillait sur d’autres théories du complot —sur un programme de superordinateur conçu par le gouvernement, sur des accusations de blanchiment d’argent par AIG, sur un trafic de drogue organisé par la CIA.

Il est obsédé par la CIA et la drogue depuis que, selon lui, l’agence a tenté de le recruter par l’intermédiaire d’une ex-fiancée, «Teddy», à l’époque où il était agent des narcotiques de la police de Los Angeles, en 1976.

Le récit spectaculaire de sa chute, du flic promis à un bel avenir au paranoïaque professionnel, est retracé par Jonathan Kay dans un chapitre consacré à la psychologie des complotistes de son livre, Among the Truthers:

«Deux ans après sa rencontre avec “Teddy”, Ruppert s’autointerne en hôpital psychiatrique, se plaignant de menaces de mort. Peu après, il quitte la police et se met à colporter auprès des journalistes assez crédules pour l’écouter, diverses versions de son histoire —et notamment que la CIA a tenté de le recruter pour protéger ses activités de trafic de drogue dans la région de Los Angeles.»

C’est le site web de Ruppert, From the Wilderness, qui le premier remet en question la version officielle du 11-Septembre.

Le matin du 11 septembre 2001, Ruppert échangeait par e-mail avec son ex-femme, témoin des attaques depuis son appartement du 35e étage sur Battery Park. Tandis qu’elle regarde brûler la tour nord, Ruppert s’efforçant de lui tenir virtuellement la main, il voit en direct à la télévision le deuxième avion s’écraser dans la tour sud.

«Dès l’impact du second avion, j’ai vu que quelque chose clochait», m’a-t-il raconté. «Je ne l’ai peut-être pas rapporté tout de suite, mais j’étais passé en mode investigation dès la seconde ou j’ai vu le deuxième appareil toucher la tour.» Alors, quand le Pentagone est heurté par le vol 77, c’est la confirmation que Rupert attend, celle d’une complicité du gouvernement.

Ruppert marque une pause pour me montrer le placard où il range sa collection de couteaux et ses «provisions personnelles de survie en situation d’urgence». Il en sort un cadre photo montrant un pilote de l’Air Force, entouré d’une collection de médailles et de rubans. «C’est mon père», dit-il.

«Il était officier d’interception radar à bord des F-89 et F-90 intercepteurs stationnés en Alaska, qui guettaient un possible survol du pôle par les bombardiers russes… J’ai été élevé dans cette culture. Impossible, compte tenu des procédures de décollage d’urgence de l’Air Force et du Norad que cet avion ait pu heurter le Pentagone. C’est quelque chose auquel nous sommes préparés depuis les années cinquante.»

Pour Ruppert, il est inconcevable que le système de défense aérienne le plus coûteux au monde ait pu échouer ce jour-là. Peu importe que ce fût un dispositif dont la mission première, quarante ans durant, était de se tenir prêt en cas de viol de l’espace aérien nord-américain par les Soviétiques, et qui au cours de la décennie postérieure à la guerre froide était toujours exclusivement orienté sur les menaces extérieures. Il aurait dû être prêt, et s’il ne l’était pas, c’était nécessairement en raison d’un sabotage intérieur.

La chronologie officielle publiée par le commandement militaire à la suite des attaques était erronée, rendant le complot plus crédible. Initialement, le Norad affirmait que les chasseurs avaient été avertis du détournement du vol 77 et que des chasseurs avaient décollé en urgence en direction de Washington, ce qui aurait dû leur laisser suffisamment de temps pour intercepter le troisième avion avant qu’il ne frappe le Pentagone.

Au final, usant de son pouvoir d’injonction, la commission du 11-Septembre fut en mesure d’établir la véritable chronologie des événements de la journée, démontrant que, contrairement aux affirmations antérieures, l’armée n’avait rien su des détournements avant qu’il soit trop tard pour faire quoi que ce soit. Bien que les officiels de l’armée aient été par la suite exonérés d’avoir intentionnellement induit en erreur la commission du 11-Septembre, certains membres du personnel de la commission ont ensuite évoqué des témoignages délibérément faux.

La théorie qui a presqu'échoué

À la base d’une des théories clé du complot du 11-Septembre se trouve donc un mensonge diffusé par le gouvernement. Les enregistrements des événements de la journée provenant du quartier général pour le Nord-Est du Norad, mis finalement à disposition du public en 2007, ont prouvé que les chasseurs n’auraient pas pu faire grand-chose. Mais à ce moment-là, peu importait.

Dès novembre 2001, Ruppert donnait une conférence devant mille personnes à l’université d’état de Portland, consacrée aux «Vérités et mensonges du 11-Septembre», qu’il allait enregistrer et mettre sur le marché. Il va ensuite compiler les articles de sa série From the Wilderness en un livre, Crossing the Rubicon: The Decline of the American Empire at the End of the Age of Oil, qui s’est vendu à plus de 100.000 exemplaires.

Dans les semaines et les mois qui ont suivi le 11-Septembre, Jones et Ruppert s’attelaient déjà à formuler une vaste théorie du complot qui allait plusieurs années plus tard atteindre son maximum de popularité.

Une autre théorie, toutefois, allait se répandre plus largement, avant de mourir rapidement, du moins en Occident. En tant que telle, elle peut être considérée comme leçon sur la façon dont fonctionnent les théories du complot, et où —sinon pourquoi: en prenant une bribe de vérité, et en l’enrobant de toute une mythologie.

Il n’a pas fallu plus de 24 heures pour que de vagues théories attribuant les attaques à Israël se mettent à circuler. Quatre jours après le 11-Septembre, la première preuve de l’implication d’Israël dans les attaques était rapportée dans le quotidien syrien Al Thawra. Le quotidien gouvernemental indiquait que «4.000 juifs n’étaient pas à leur travail le jour des explosions», sous-entendant que les 4.000 juifs avaient été avertis des attentats par ses véritables organisateurs, juifs tout comme eux. La thèse allait se diffuser dans tout le Moyen-Orient. La source de ce chiffre précis de 4.000 personnes était le Jerusalem Post, qui rapportait le jour des attaques que «le ministère des Affaires étrangères à Jérusalem dispose d’une liste de 4.000 noms de citoyens israéliens dont on pense qu’ils se trouvaient aux alentours du World Trade Center et du Pentagone au moment des attentats».

Slate.com et le Snopes. com, le populaire site anti-rumeur, furent parmi les premiers médias à démonter la rumeur. Et pourtant, dix ans après, des versions modifiées de la fable des «juifs mis au courant» sont encore propagées par des extrémistes antisémites adeptes des théories du complot du 11-Septembre, parmi lesquels le président iranien Mahmoud Ahmadinejad.

Si la théorie rencontre peu d’écho aux Etats-Unis, même dans les rangs des complotistes, elle reste populaire dans la rue arabe où, selon le New York Times, le fait que les juifs aient été invités à rester chez eux ce jour-là est une opinion couramment admise.

Un sondage World public Opinion de 2008 faisait apparaître que 43% des Égyptiens interrogés rendaient Israël responsable des attentats du 11-Septembre, contre 31% des Jordaniens, et que 36% des Turcs les imputaient au gouvernement américain. Dans les territoires palestiniens, 27% des sondés pensaient que les Etats-Unis étaient responsables, et 19% qu’Israël avait mené les attaques. Les éditions en arabe des Protocoles des Sages de Sion, fable antisémite à l’origine de la théorie du complot juif ont été des succès d’édition en Syrie et au Liban, et cette contrefaçon célèbre a été adaptée en 2002 à la télévision égyptienne sous la forme d’une «dramatique historique» en 41 épisodes.

Au Moyen-Orient, indique Charles Hill, qui compte 32 ans de carrière dans la diplomatie, il existe un profond courant de pensée selon lequel tout ce qui se passe dans le monde –en bien comme en mal— s’explique par un complot juif mondial piloté par les Américains.

«L’Amérique est assimilée aux juifs au sens large car “les juifs contrôlent les médias, ils contrôlent les commissions du congrès et ils contrôlent les universités” et ainsi de suite», dit-il.

Dans le cas de la rumeur des 4.000 juifs, selon Hill, la précision de l’accusation est ce qui lui confère sa crédibilité —quand bien même elle a également permis de la démonter rapidement. Les complotistes aiment les faits «concoctés de façon à être plausible, car extrêmement précis», poursuit Hill.

«Du fait qu’ils sont extrêmement précis, et qu’ils ont été, selon eux, mis au jour, en dépit du fait qu’on les a camouflés, conçus pour être dissimulés, et révélés à la suite d’une erreur, ou par quelqu’un qui est tombé dessus par hasard, cela prouve, ou confère de la crédibilité à la thèse d’ensemble.»

L’importance aujourd’hui encore au Moyen-Orient de la rumeur des 4.000 juifs et son échec à prendre pied aux Etats-Unis illustrent un aspect capital de la popularité des théories complotistes: elles ont besoin d’un terreau fertile pour s’épanouir. Dans les premiers jours qui sont suivis le 11-Septembre aux Etats-Unis, les terres étaient plutôt en jachère. En dix-huit mois, les choses allaient changer.

Jeremy Stahl

Traduit par David Korn

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