France

Les dents perdues des paysans français

Jean-Yves Nau, mis à jour le 09.10.2012 à 19 h 04

A 65 ans, ils ont près de 60% de dents absentes, cariées ou obturées. Ils sont loin d’être les seuls. Et vous?

Dentures / sander_123 via FlickrCC License by

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Vous aimeriez savoir ce qu’il en est de l’état de vos arcades dentaires et donc de vos performances –et plaisirs– masticatoires? Rien de plus simple. Demandez à votre chirurgien-dentiste de vous fournir votre «bilan CAO». Vous pouvez aussi le calculer vous-même ou demander à l’un de vos très proches de l’établir.

Il ne s’agit ici que de faire le décompte (puis d’additionner) le nombre de vos dents cariées (C), absentes (A) et obturées (O). Bien évidemment,  dans un monde idéal, ce bilan serait de zéro. Il peut l’être au temps des dents de lait. Mais chez les adultes, il ne l’est plus et ce pour deux raisons principales. D’abord parce que la denture est, dans l’espèce humaine, la cible constante de multiples agressions infectieuses. Ensuite parce que les règles d’hygiène et de prévention ne sont que rarement observées à la lettre tout au long de la vie.

Reste, face à la dégradation progressive de la situation, les interventions de chirurgie-dentaire qui visent à pallier les souffrances, les insuffisances et les désagréments esthétiques. Vous pouvez alors établir le «bilan XBI».

Il s’agit ici de faire somme du nombre de prothèses que ces dernières soient  amovibles (X), qu’il s’agisse de bridges (B) ou d’implants (I). En établissant de la sorte le nombre de vos dents absentes mais remplacées, cet indicateur vous permet d’apprécier la réalité de l’état buccodentaire fonctionnel. 

Dans les deux cas (CAO et XBI) les calculs sont faits sur la base de 28 dents, les quatre dents de sagesse étant très souvent chez l’adulte absentes et non remplacées sans que cela soit pour autant un signe de mauvaise santé buccodentaire.

Où en êtes-vous de votre bilan CAO et XBI?

A la fois objectif, facile à dresser gratuit ou presque, utilisé à l’échelon international,  le «bilan CAO» pourrait constituer un fidèle marqueur de santé publique, permettant notamment d’établir des comparaisons entre différentes catégories de population et d’évaluer les soins devant être apportés dans ce domaine.

Or tel n’est pas le cas et c’est sans doute bien dommage. Une démonstration vient d’en être apportée par un travail publié dans le dernier numéro (daté du 13 septembre) du Bulletin épidémiologique  hebdomadaire (BEH) de l’Institut national français de veille sanitaire (InVS). Ce travail a été mené dans le cadre de la Mutualité sociale agricole (MSA), l'organisme de protection sociale obligatoire des salariés et exploitants du secteur agricole, soit environ quatre millions de personnes, salariées ou non. Il est signé de Jean-Marie Blanchoz, Barbara Zamparo et Véronique Danguy (Caisse centrale de la MSA).

Après plusieurs études témoignant de l’ampleur potentielle du problème, cet organisme a mis en place en 2004 un programme de prévention buccodentaire bénéficiant à des populations identifiées comme étant à risque ou ayant atteint un certain âge. L’étude publiée aujourd’hui résulte des observations conduites sur 7.744 personnes de plus de 65 ans ayant, en 2008, accepté de consulter un chirurgien-dentiste pour un bilan buccodentaire. Les premières données recueillies (sur les caractéristiques sociodémographiques, l’état buccodentaire, les habitudes de suivi et les besoins en soins) ont ensuite été standardisées pour donner des résultats fidèles à l’ensemble de la population adhérente à la MSA.

«Les participants avaient en moyenne plus de la moitié de la denture cariée, absente ou obturée, résument les auteurs. Ils avaient en moyenne 8,5 dents absentes, dont 2,7 n’étaient pas remplacées par une prothèse. Les besoins en soins étaient également très importants. Cette première étude sur des volontaires à un examen de prévention fait état d’un très fort besoin en soins buccodentaires prioritaires, voire urgents. Elle a aussi permis de mettre en évidence le fait que les femmes, qui souffraient au départ un d’état buccodentaire moins bon que celui des hommes, ont à 65 ans, grâce à une meilleure prise en charge, une fonction masticatoire plus efficace.»

Au total, l’indicateur CAO était de 15,9 sur la base de 28 dents. Après les dents absentes venaient les dents obturées (6,4) et les dents cariées (1). Un participant sur cinq avait au moins 5 prémolaires ou molaires absentes, ce qui ne peut manquer de constituer une réelle gêne pour la mastication.

Qu’en est-il chez les enfants? Selon l’Union française pour la santé buccodentaire (UFSB), la France est parmi les cinq premiers pays européens en matière de bonne santé buccodentaire.

Les «bons élèves» sont ceux qui ont un CAO autour de 1: les pays d'Europe du Nord (Royaume-Uni, Suisse, Suède...). Les pays latins (Portugal, Italie...) sont les «mauvais élèves» avec un CAO élevé. Une étude a été menée en 2006 par l'UFSBD chez les enfants de six ans et douze ans. A six ans, 63% ont un indice CAO à 0 (63% des enfants sont indemnes de toute lésion carieuse) et 29,6% des enfants nécessitent des soins avec, en moyenne, trois dents à traiter. A 12 ans, 56% des enfants ont encore un indice CAO à 0 et 23% ont en moyenne 2 dents à traiter.

«Ces résultats ont révélé de fortes inégalités sociales en matière de santé buccodentaire puisque 80% des caries devant être soignées sont localisées dans 20% de la population française, la population la plus défavorisée. On a constaté par ailleurs dans cette population, une alimentation souvent riche en sucre, une surconsommation de sodas et la pratique du grignotage.»

Chez les personnes âgées, l’affaire dépasse la seule population des adhérents à la MSA. Plusieurs travaux ont ainsi établi que des dentures en mauvais ou très mauvais état sont fréquemment retrouvées chez l’ensemble des personnes ayant dépassé les 65 ans, qu’elles vivent à domicile ou qu’elles soient placées dans des établissements d’accueil. 

C’est également le cas des personnes souffrant de précarité, comme le démontre un travail concernant la santé buccodentaire des adultes de 35-44 ans examinés dans les centres d’examens de santé. Conduit sous l’égide de l’InVS ce travail a été mené dans 110 de ces centres après de plus de 380.000 personnes dont une partie (25% d’hommes et 30% de femmes) étaient en situation de précarité vis-à-vis de l’emploi.

Des examens buccodentaires complets réalisés ici par des chirurgiens-dentistes il ressort que la précarité mais aussi la catégorie socioprofessionnelle, le tabagisme, la consommation d’alcool, l’hygiène dentaire sont des déterminants majeurs de la santé buccodentaire.

Les consommateurs de tabac ont deux fois plus de risques d’avoir une surface masticatoire insuffisante que les non-fumeurs; les femmes inactives précaires ont sept fois plus de risques d’avoir une surface masticatoire insuffisante que les cadres supérieurs non précaires; les personnes ayant beaucoup de tartre sont dix fois plus atteintes par la gingivite que les autres.

On sait d’autre part que ces situations peuvent avoir des conséquences graves sur l’état de santé général (endocardites, accidents vasculaires cérébraux, abcès pulmonaires, etc.).

Il est également établi qu’existent des liens aggravants réciproques entre le diabète et les maladies parodontales, affections touchant les tissus de soutien des dents.

C’est pour tenter de prévenir autant que faire se peut ces conséquences pathologiques que la MSA propose à ses ressortissants, dans les six mois suivant leur 65e anniversaire, de se rendre chez leur chirurgien-dentiste pour que ce dernier réalise un bilan buccodentaire, fournisse des conseils personnalisés et un bilan des soins nécessaires.

Qui se soucie de ses dents?

Mais rien ici n’est vraiment simple à comprendre, comme en témoigne le bilan de la MSA. Ainsi en 2008, alors que 32.433 personnes avaient été incitées à participer, seules 8.887 ont effectivement bénéficié de cette initiative, soit moins de 25%. Pourquoi une participation aussi réduite?

De même, alors 58,6% des participants déclaraient être suivis régulièrement par un chirurgien-dentiste, près de 87% nécessitaient un ou plusieurs soins au moment du premier bilan, trois sur quatre avaient besoin d’un détartrage, 38% de soins conservateurs et 18% d’extraction ou de chirurgie et 39% de prothèses.

Est-ce dire qu’elles n’étaient pas véritablement suivies, que les professionnels concernés n’avaient pas alors jugé utile d’intervenir, ou que ces patients n’en percevaient pas la nécessité?

Pour les spécialistes de la MSA, ce désintérêt pour la santé dentaire est d’autant plus difficile à comprendre ces soins prioritaires (voire urgents) sont, en France, remboursés à 70% par l’assurance maladie obligatoire et que les praticiens ne peuvent pas, ici, effectuer de dépassements d’honoraires. Comment comprendre?

Peut-être en s’intéressant aux conclusions des spécialistes de l’InVS, pour qui  prévenir mais aussi évaluer les risques et conseiller sont aujourd’hui des priorités à l’égard des 35-44 ans. Selon eux, «s’intéresser aux dents nécessite d’ouvrir le champ d’investigation à d’autres domaines et de conseiller la personne dans sa globalité». Ceci n’interdit nullement à chacun de calculer son bilan CAO; pour mesurer le chemin dentaire parcouru et celui qui reste à entreprendre.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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