Life

Comment TechCrunch a changé la culture des startups

Farhad Manjoo, mis à jour le 12.09.2011 à 16 h 39

Récemment limogé, Michael Arrington, le fondateur du célèbre site de la Silicon Valley, a réussi à se faire une place dans l’establishment technologique américain avec un style bien particulier.

Michael Arrington/Joi via Flickr CC License by

Michael Arrington/Joi via Flickr CC License by

Voici quelques mois, Michael Arrington avait reçu un tuyau sur Caterina Fake, la co-fondatrice de Flickr, disant qu'elle allait créer une nouvelle entreprise. D'habitude, il n'en aurait pas fallu davantage pour qu'Arrington, le fondateur du blog TechCrunch, publie à toute vitesse un article détaillant le nouveau projet de Fake et la liste de ses financiers. Apprendre que le créateur d'une entreprise est sur le point de créer une autre entreprise n'a peut-être pas de quoi fouetter un chat, mais dans le monde de TechCrunch, où tout tourne autour des startups, cette information est équivalente à celle de la grossesse de Beyoncé. Pourtant, cette fois-ci, Arrington a fait quelque-chose qu'il n'a pas fait souvent – il a attendu avant de publier son scoop et a préféré demander à  Fake de le confirmer. Mais au lieu de répondre au mail d'Arrington, Fake a décidé de révéler l'info sur son propre blog.

Ce qui n'a vraiment pas plu à Arrington. Dans un post intitulé «Pourquoi nous coupons souvent l'herbe sous le pied des entreprises», Arrington écrivit qu'en refusant de laisser filtrer l'information via TechCrunch, Fake s'était d'elle-même exclue des bonnes grâces du blog. Avec cet incident, c'était «la dernière fois qu'elle nous verra écrire en avant-première un article sur elle, ou sur l'une de ses startups». Mais Arrington ne s'arrêtait pas là, et traitait aussi Fake de menteuse.

Elle avait préalablement écrit qu'elle avait quitté son ancienne compagnie, Hunch, parce que celle-ci avait «pivoté» dans une direction qui ne correspondait plus à ses compétences. Par la suite, Arrington a affirmé que son départ «s'était fait dans un contexte extrêmement sordide», ajoutant qu'il était assez grand pour ne pas balancer tous les détails – «Je ne vais pas faire un article sur les véritables raisons du départ de Fake, parce que c'est quelque-chose qui ne doit pas être écrit» –, mais sa lettre de chantage était on ne peut plus claire. «Traitez-nous avec respect et on vous le rendra à la puissance dix. C'est tout ce qu'on vous demande».

Je n'ai jamais rencontré Arrington, donc tout ce que je connais de lui, je le tire de ses écrits ou de sa présence à de nombreuses conférences TechCrunch. Il a la réputation d'être un redoutable journaliste, un homme d'affaires hors-pair et – comme l'histoire avec Fake le suggère – un sacré trou du cul. Il est évident que chacune de ces caractéristiques a été essentielle à la croissance de TechCrunch, parti d'un petit blog personnel pour devenir le site d'informations entrepreneuriales fondamental de la Silicon Valley.

AOL et Arianna Huffington

Aujourd'hui, il semble que le règne d'Arrington touche à sa fin. Selon Dan Primack, de Fortune, Arrington aurait été viré du blog qu'il a lui-même lancé. TechCrunch est une propriété d'AOL et Arianna Huffington, qui dirige les opérations éditoriales de l'entreprise, n'a apparemment pas pu tolérer la décision d'Arrington de créer un fonds de capital-risque pour investir dans des startups – dont une partie, vraisemblablement, aurait rempli les colonnes de TechCrunch.

Dans toute la presse technique, ça a été la foire d'empoigne pour savoir si l'arrivée d'Arrington dans le capital-risque correspondait ou non à un conflit d'intérêt journalistique. Dans ses grandes lignes, il s'agit d'une bataille aujourd'hui habituelle et barbante – les nouveaux médias contre les anciens. David Carr, du New York Times et Kara Swisher, de AllThingsD, tous les deux des journaleux de la vieille école, se sont rangés contre Arrington, tandis que de nombreux blogueurs l'ont défendu. 

Son apologie la plus passionnée est venue d'un des meilleurs rédacteurs de TechCrunch, MG Siegler, qui a écrit sur son blog personnel que les investissements d'Arrington dans des startups ne pouvaient jouer sur les posts du blog, vu qu'Arrington n'avait, de toute façon, pas grand chose à dire sur ce qui s'écrit sur TechCrunch. Siegler, à l'instar d'autres défenseurs d'Arrington, avance aussi qu'un avertissement dans l'article suffirait pour pallier un éventuel conflit d'intérêt. Siegler écrit:

«Mais au final, il n'y a qu'une chose qui importe: l'information. Les gens se fichent bien de la manière dont ils l'obtiennent, tout ce qu'ils veulent c'est l'obtenir. S'ils pensent ne pas pouvoir faire confiance à une source, ils chercheront à l'avoir d'une autre manière. C'est aussi simple que ça. Le marché décidera. Tout ce remue-ménage est absurde... L'information, c'est tout ce qui compte. Le reste, c'est de la connerie». 

S'il est vrai qu'Arrington est sur le départ, le lire va vraiment me manquer. Cependant, je trouve les envolées lyriques de Siegler sur la liberté d'information difficiles à concilier avec la demande d'Arrington faite aux entrepreneurs de le «traiter avec respect» (sinon gare!). Et c'est la partie, à mon sens, la plus sous-estimée de cette histoire – à ses débuts, TechCrunch était un trou dans le filtre, un moyen pour les startups de se faire connaître auprès des consommateurs et des investisseurs.

Rite de passage pour les startups

Mais à mesure que la fréquentation du blog a augmenté, et que les conférences de TechCrunch ont décollé, le site s'est transformé de lui-même en cerbère à startups. Pour les entrepreneurs technologiques, une mention sur TechCrunch était vue comme un rituel essentiel de leur création d'entreprise, et même si Arrington s'en est défendu, de nombreux faits prouvent qu'il a usé de son pouvoir pour demander encore plus d'exclusivité sur les informations concernant les startups. Ceux qui contournent le blog d'Arrington (par exemple, en révélant des infos sur leurs propres blogs) méritent sa colère éternelle.

Il n'y a absolument rien de mal dans une telle position. Dire au monde que la fondatrice d'une entreprise cache des «détails sordides» est certainement crétin, mais en coulisses, le business de l'info ressemble rarement au pays des bisounours. Ce qui est agaçant, ici, c'est de voir comment TechCrunch insiste pour dire qu'il représente une sorte de rupture d'avec le passé – que tout ce qui lui importe, c'est la pure information, et pas la valeur qu'il tire de sa distribution.

Si «l'information, c'est tout ce qui compte», alors Arrington devrait se ficher bien mal du lieu où elle apparaît en premier – tout ce qui compte, c'est que les gens obtiennent l'information. Mais à l'évidence, si vous voulez construire un blog qui se nourrit de scoops, l'information ne peut pas être tout ce qui compte. L'information qui apparaît en premier sur TechCrunch.com, ou qui est révélée en premier sur la scène du TechCrunch Disrupt (et pas, disons, dans une conférence concurrente quelconque), compte davantage.

Je lis TechCrunch tous les jours, mais ce n'est pas pour ses scoops. En général, les scoops de la Silicon Valley sont surestimés. Le plus souvent, il ne s'agit que d'informations que l'entreprise a prévu de révéler, quoi qu'il en soit, quelques jours ou quelques heures plus tard. J'en veux pour preuve Kara Swisher qui, cette semaine, a obtenu le scoop «exclusif» selon lequel Carol Bartz avait été virée de son poste de PDG de Yahoo. Peu de temps après, Yahoo a publié un communiqué de presse annonçant son départ. Swisher a gagné le concours de celui qui publiera l'info le premier, mais rien de ce qu'elle a révélé n'allait rester secret bien longtemps.

Une place dans l'establishement technologique

Cependant, il est évident qu'en faisant son dur à cuire avec les entrepreneurs, Arrington a grandement servi son site. Aujourd'hui, les startups et les géants de la Silicon Valley doivent lui rendre hommage. Quand  Apple invite des journalistes triés sur le volet à visiter ses installations,  la firme n'oublie pas d'envoyer un carton à TechCrunch. Grâce à l'intransigeance d'Arrington vis-à-vis des entreprises, la place de TechCrunch dans l'establishment technologique est aussi importante que n'importe quel autre journal traditionnel.

Dans Fortune, mon ancien collègue de Slate, Chadwick Matlin, écrit que, si le départ d'Arrington signe le déclin de TechCrunch, la représentation des startups s'en portera bien mieux:

«L'absence de TechCrunch permettra davantage de compétition. Pas de gardien, cela signifie pas de décision arbitraire sur qui est favorisé, et qui ne l'est pas».

Mais je ne suis pas d'accord. Le plus probable, en l'absence d'Arrington, c'est qu'un autre homme d'influence arrive pour prendre sa place. Même dans notre monde sans intermédiaires, saturé par les médias sociaux, les gardiens de l'information servent des objectifs avantageux. Les choix éditoriaux de TechCrunch – préférer mettre l'accent sur certaines compagnies plutôt que d'autres – est un signe fort pour les investisseurs et les early adopters et leur permet de savoir quelles entreprises méritent, ou non, leur attention. Si TechCrunch ne le faisait pas, quelqu'un d'autre devrait le faire. Et au moins, Arrington est rigolo à lire.

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

Farhad Manjoo
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