Monde

Les troubles prévisibles d'Egypte

Jacques Benillouche, mis à jour le 10.09.2011 à 17 h 11

Israël a rapatrié son ambassadeur en Égypte et doit désormais revoir sa stratégie vis-à-vis de son voisin.

Des manifestants égyptiens détruisent un mur devant l'ambassade israélienne au Caire, REUTERS/Mohamed Abd El Ghany

Des manifestants égyptiens détruisent un mur devant l'ambassade israélienne au Caire, REUTERS/Mohamed Abd El Ghany

L’ancien ambassadeur israélien en Egypte et analyste au JCPA (Jerusalem  Center of Public Affairs), Zvi Mazel, nous avait fait, le 3 septembre, une déclaration prémonitoire:

 «Cela fait six mois que Hosni Moubarak est tombé de son piédestal et pourtant on a la triste impression que le seul point d’accord reliant les diverses forces en présence, qui se battent pour le contrôle du pays, c’est la haine d’Israël…. Aujourd’hui la parole est aux Frères Musulmans et aux partis laïcs ultranationalistes.» 

L’huile sur le feu

Tsahal, dont le rôle auprès du pouvoir politique est d’anticiper les risques militaires, a fait preuve du même pessimisme puisqu’il a chargé le jeune colonel du régiment Nahal, les soldats «agriculteurs», de mettre sur pied de nouvelles méthodes de formation des conscrits et des réservistes afin de les familiariser avec le combat dans le désert pour le cas où le front égyptien s’embraserait à nouveau. La formation était jusqu’alors concentrée aux combats de rue pour affronter le Hamas à Gaza ou le Hezbollah au Liban.

Benjamin Netanyahou avait tout fait pour calmer le jeu lorsque des terroristes avaient traversé la frontière près d’Eilat pour attaquer un bus civil en faisant des morts car il ne voulait pas déstabiliser le maréchal Tantawi qui commande aux destinées de l’Egypte. Il avait même autorisé une entorse aux clauses du traité de paix de Camp David de  1978 en autorisant un accroissement de la militarisation égyptienne du Sinaï pour contrer les nébuleuses islamistes, d’al-Qaida en particulier, qui font la loi dans la péninsule. Mais c’était sans compter sur la capacité de nuisance des Frères musulmans qui se targuent d’avoir plus de deux millions d’encartés, pas seulement pour des raisons sociales ou économiques. Cette organisation islamiste avait fait profil bas lorsque la révolution avait éclaté car elle était certaine que son heure viendrait avec l’accroissement des difficultés économiques d’un régime chancelant.

Attaque préméditée

L'ambassade israélienne au Caire a été évacuée le 10 septembre après que des milliers de manifestants ont forcé le mur d’enceinte à l’aide de masses, souillé le drapeau israélien et déversé par la fenêtre les centaines de documents administratifs classifiés dont certains ont été volés par les manifestants. Les forces de sécurité égyptiennes ont été débordées par une foule déchainée conduite par les militants des Frères musulmans qui n’ont pas été découragés par les gaz lacrymogènes et les tirs en l’air des policiers.

Les autorités égyptiennes ont précisé qu’au moins cinq soldats égyptiens avaient été tués et que de plus de 500 blessés avaient été dénombrés parmi les policiers et les manifestants. L’ambassadeur Yizhak Levanon, sa famille et les 80 diplomates et membres administratifs ont été évacués de leurs différents domiciles par des commandos israéliens qui les ont conduits à l’aéroport du Caire pour être rapatriés à bord de deux avions militaires. La sécurité de l’ambassade avait été confiée à six agents israéliens qui avaient trouvé refuge dans une salle blindée, verrouillée par d’épaisses portes d’acier. Ils ont été secourus par des troupes de choc égyptiennes qui les ont déposés à l’aéroport dans une voiture blindée.

Les autorités égyptiennes ont totalement collaboré pour garantir au personnel israélien son évacuation en toute sécurité. Dès que l’alerte a été lancée, le gouvernement égyptien avait envoyé des véhicules blindés pour protéger le bâtiment en flammes et a ordonné de couper le courant dans le quartier. L’attaque avait été préméditée puisque les manifestants ont attaqué les forces de l’ordre et la police à l’aide de cocktails Molotov, justifiant ainsi les morts et les blessés dénombrés durant les affrontements.

La victoire des islamistes est probante. Israël, dans les moments politiques les plus tendus, n’a jamais rappelé son ambassadeur alors que les égyptiens l’avaient fait. Mais les manifestants islamistes ont réussi à renvoyer dans ses foyers l’ambassadeur israélien qui ne reprendra pas son poste avant longtemps.

Influence des islamistes turcs

Le gouvernement israélien a souligné la concomitance de cette attaque avec la visite officielle au Caire, le 12 septembre, du premier ministre turc Tayyip Erdogan qui avait orchestré une offensive diplomatique contre Israël. Il l’accuse d’avoir encouragé l’attaque contre l’ambassade par les Frères musulmans qui appellent la junte militaire au Caire à rompre les relations diplomatiques avec Israël. Il le soupçonne de vouloir soigner sa popularité auprès des masses arabes pour prendre le flambeau du leadership de la région, perdu par Hosni Moubarak.

Le ministre aux Enjeux Stratégiques, Moshé Yaalon, qui porte un regard critique sur l’évolution du Moyen-Orient, et de la Turquie en particulier, avait  rappelé «que les relations israélo-turques avaient commencé à se détériorer déjà à l’époque où il était chef d’Etat-major, quand Ankara a commencé à resserrer ses liens avec Damas, et que le tournant devenait de plus en plus visible».

Les Américains sont convaincus à présent qu’Erdogan cherche à saper les relations entre les Etats-Unis et le monde arabe. Ils semblent avoir lu le message qui leur a été transmis en filigrane,  conditionnant la poursuite des liens privilégiés d’amitié avec la Turquie à l’abandon du soutien actif des Etats-Unis à Israël.

Les durs du gouvernement israélien et de l’armée semblent confortés dans leur position intransigeante lorsqu’ils critiquaient ouvertement les dirigeants égyptiens pour leur indulgence à l’égard des Frères musulmans. Ils soulignent que le régime égyptien doit faire preuve de plus de rigueur pour contrôler et neutraliser les islamistes. Ils avaient estimé que Benjamin Netanyahou avait trop tardé à affronter l’arrogance du gouvernement turc et avaient fermé les yeux sur l’implantation des groupements islamistes au Sinaï qui alimentaient en armes et missiles les militants du Hamas à Gaza. Il tenait en effet à sauvegarder les liens avec les deux seuls pays musulmans qui avaient accepté d’ouvrir des relations diplomatiques avec l’Etat juif.

A la recherche d’une stratégie

Les trois principaux ministres, Benjamin Netanyahou, Ehud Barak (Défense) et Avigdor Lieberman (Affaires étrangères) ont discuté durant la journée de vendredi des conséquences de l’incendie de l’ambassade. Une suggestion avait été soulevée de transférer l’ambassade à Charm-El-Cheik, plus proche de la frontière israélienne et plus facilement accessible par les commandos en cas de nouvelle attaque. Elle a été rejetée car elle attribuait une victoire implicite aux Frères musulmans qui pouvaient se targuer d’avoir fait reculer les Israéliens, au moins sur le plan diplomatique.

Le gouvernement  soulève l’argument ultime que l’ambassadeur égyptien reste à son poste à Tel-Aviv, malgré ces derniers évènements, prouvant que les militaires égyptiens n’ont pas l’intention de modifier leur doctrine à l’égard de l’Etat juif. Mais ses contradicteurs nationalistes affichent les erreurs d’analyse du gouvernement qui avait chargé le conseiller politique du ministre de la défense Amos Guilad d’affirmer au micro de la radio militaire Galei Tsahal que «la situation sécuritaire d'Israël n'avait jamais été meilleure et que les régimes arabes étaient stables». Ils pointent du doigt la réalité sur le terrain et accusent les dirigeants  israéliens de temporiser et d’hésiter alors qu’ils devraient frapper durement les mouvements islamistes qui ont pris possession de la péninsule du Sinaï, quitte à mettre en difficulté la junte égyptienne trop passive à leur gré.

Ils rejoignent les critiques qui sont faites à l’encontre du premier ministre. Freddy Eytan avait publié une biographie sévère de Benjamin Netanyahou:

«Il est indécis, hésite, une ligne de conduite qui caractérise son caractère encore aujourd’hui… la ponctualité n’existe pas dans son lexique...ses jongleries et ses multiples bévues dans la gestion des affaires ont dévoilé un manque de maturité politique et une absence de leadership... il est excellent comme second mais incapable de naviguer seul, être commandant de bord».

Les nouveaux évènements en Egypte vont contraindre le gouvernement israélien à définir précisément sa nouvelle stratégie applicable à l’Egypte.

Jacques Benillouche

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Journaliste
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