Malfaisants, tout simplement

On peut trouver tout un tas de causes aux actes terroristes du 11-Septembre, mais au final, l’explication la plus honnête reste qu’al-Qaida est une organisation malfaisante.

La tâche qui semble naturellement incomber à l’«intellectuel public» peut être envisagée comme la responsabilité d’introduire une certaine complexité dans le débat, c’est-à-dire de rappeler que les choses sont très rarement aussi simples qu’on pourrait le croire.

Voici pourtant ce qu’ont gravé en moi de façon absolument indélébile les événements et les arguments qui ont découlé du 11-Septembre: Jamais, au grand jamais il ne faut ignorer l’évidence.

Pour le gouvernement et la plupart des habitants des États-Unis, le pays a été attaqué le 11-Septembre d’une manière particulièrement odieuse (détournements d’avions pour faire le plus de victimes civiles possible) par un groupe particulièrement odieux (une bande secrète et meurtrière: en partie multinationale, en partie famille criminelle) dédié à un culte de la mort moyenâgeux, à une haine raciste des juifs, à une frénésie religieuse dirigée contre les hindous, les chrétiens, les chiites et les «incroyants», et à la restauration d’un empire despotique depuis longtemps disparu.

À mes yeux, cela reste le point central de la caractérisation d’al-Qaida et de ses substituts.

Je ne crois pas, en convenant qu’il s’agit du point central, essayer de simplifier les choses à l’extrême. Je ne ressens aucun besoin de me rendre intéressant ou de trouver quelque chose de nouveau à dire.

En outre, nombre des tentatives d’introduire de la «complexité» dans l’analyse me paraissent être des essais à moitié ratés de brouiller les pistes ou de détourner l’attention. Cela va des efforts irrémédiablement paranoïaques et méprisables de rejeter la responsabilité des attaques sur l’administration Bush ou sur les juifs, à l’insistance parfois lassante mais pas forcément fausse que les musulmans ont été victimes d’oppression (même dans les cas où c’est une réalité, ce dernier fait ne doit tout simplement pas être utilisé pour excuser le recours à la violence aveugle par des musulmans autoproclamés).

Sous ces tentatives, et bien d’autres encore, de changer le sujet, il y avait et il y a toujours le désir pervers de dire que les atrocités du 11-Septembre étaient d’une certaine manière méritées et rendues plus explicables historiquement par les nombreux crimes imputables à la politique étrangère américaine.

L'horreur des négationnistes

Ou bien alors—pour rappeler les commentaires contemporains des «révérends» Jerry Falwell et Pat Robertson —la punition divine des péchés de l’Amérique (les deux façons de penser, l’une ostensiblement «à gauche» et l’autre «à droite», sont en fait plus ou moins identiques).

Le fait que cela ait été une attaque contre notre société, quelles qu’aient été les «cibles» ouvertement capitalistes et militaristes, était une fois de plus un argument trop facile pour satisfaire les gens intelligents.

Mais chaque nouvelle attaque nihiliste à Londres, Madrid, Istanbul, Bagdad et Bali l’a rendu de plus en plus flagrant. Il y a pourtant toujours eu un «intellectuel» pour dire à chaque fois que la politique de Tony Blair, ou de George Bush, ou du gouvernement espagnol, était la «cause première» du massacre de civils au vu et au su de tous. Quelque part, la responsabilité de ces actes ne revenait jamais à ceux qui les commettaient.

Par conséquent, bien que le ton officiel des pieuses commémorations de ce mois de septembre honorera avant tout les victimes et leurs familles (au point pathétiquement masochiste de continuer à interdire la plus grande partie des vidéos violentes des atrocités réelles, pour ne pas blesser les «sentiments» et les susceptibilités), il est assez probable que ceux qui acceptent la «version» conventionnelle sont, globalement en tout cas, minoritaires.

Il n’y a pas que dans le monde musulman qu’il est courant d’entendre dire que les événements du 11-Septembre sont le fait d’un complot juif ou du gouvernement américain.

Et en «Occident», ce genre de fantaisies ne circule pas seulement à la marge, chez les fous. Un livre avançant que le Pentagone s’est lui-même frappé avec un missile de croisière —réussissant on ne sait comment à faire disparaître l’avion, l’équipage et les passagers du Vol 77 toujours porté disparu parmi lesquels figurait mon amie si menue Barbara Olson— a été un best-seller en France, tandis qu’un autre livre sur une autre théorie du complot du 11-Septembre a été publié aux États-Unis par la branche éditoriale du magazine Nation. Westminster John Knox Press, maison d’édition longtemps associée au presbytérianisme américain, a publié Christian Faith and the Truth Behind 9/11 qui soutient que les événements de ce jour-là ont été organisés pour fournir un prétexte à l’intervention au Moyen-Orient. Plus explicitement à gauche, mon ancienne maison d’édition Verso —filiale de la New Left Review— a publié une anthologie des divagations moralisatrices d'Oussama ben Laden dans laquelle les éditeurs comparent explicitement le chef d’al-Qaida, et dans ce contexte, pas défavorablement, à Che Guevara.

Je me suis retrouvé à partager la vision des soldats et des policiers...

Pour moi donc en tout cas, l’engagement dans la guerre politico-culturelle du 11-Septembre a été vertigineux à deux titres au moins.

Pour commencer, je me suis retrouvé pour la première fois de ma vie à partager la vision de soldats et de flics, ou en tout cas de ces soldats et de ces flics qui ne nous ont pas (comme George Tenet et la plus grande partie de la CIA) laissés sans défense en vertu des accords ciel ouvert pendant que des personnes notoirement «interdites de vol» pouvaient tranquillement payer en liquide des allers simples après une formation de base dans des écoles de pilotage.

Toute ma sympathie est allée, de tout mon cœur et sans ironie aucune (et, je le revendique, de façon tout à fait rationnelle) vers les forces de l’ordre.

Ensuite, je me suis énormément impliqué dans la défense de mon pays d’adoption contre une incroyable campagne de diffamation, dans laquelle un grand nombre de membres de l’intelligentsia semblaient déterminés à au moins minimiser la gravité de ce qu’il s’était passé, ou de le traduire en termes inoffensifs (la pauvreté est la cause de la violence politique) qui ne perturberaient pas leur vision du monde.

Comme il est plus facile de soutenir, comme l’ont fait tant de gens, que tout cela n’était qu’une excuse pour construire un pipeline en Afghanistan! (Idée curieusement négligée par l’impérialisme américain après la chute du communisme à Kaboul, alors que nous n’avions plus qu’à nous baisser pour cueillir le pays en ruines!)

... Tout en combattant les atteintes aux droits

Ma solidarité avec les soldats, les flics et autres «agents réactifs» ne m’a pas aveuglément converti à la mentalité policière.

J’ai été l’un des plaignants dans le procès intenté par l'American Civil Liberties Union contre la National Security Agency pour ses pratiques d’écoutes illégales. J’ai trouvé le moyen de me faire infliger le supplice de la baignoire par d’anciens professionnels, afin de convaincre mes lecteurs que ce procédé relevait bien de la torture. J’ai visité Abu Ghraib et Guantanamo, ces deux cloaques grotesques engendrés par la réaction de panique de l’Amérique, et j’ai produit des écrits très critiques sur les deux.

Et j’ai été, et je suis toujours, ulcéré par cette stupide punition collective, oppressive et onéreuse infligée aux Américains qui veulent utiliser notre aviation civile, ou qui voudraient pouvoir aller dans leur propre bureau sans avoir à prouver leur identité à un garde qui n’a de toute façon pas de base de donnée pour la vérifier.

Mais j’ai aussi vu Abu Ghraib peu de temps après qu’il a été ouvert de force en 2003, et me désolidarise absolument des handicapés moraux qui en parlaient avec désinvolture comme si ce mini-Auschwitz et sa fosse commune n’avaient pas tant d’importance que cela. Quand Amnesty International a qualifié Guantanamo de «Goulag de notre temps» j’ai senti une dislocation de la raison que j’ai ressentie à de nombreuses occasions depuis.

L’une des raisons de m’opposer aux excès et aux stupidités de «notre» camp (d’ailleurs, pourquoi me sens-je obligé de balancer ces guillemets pour me défendre? Merci de les considérer comme facultatifs) était ma conviction que la défaite du benladenisme était certaine. Al-Qaida exige l’impossible —l’application à l’échelle mondiale de l’interprétation la plus fanatique de la charia— et pour faire suite à cette demande emploie les moyens les plus hystériquement irrationnels (cette association, soit dit en passant, pourrait constituer une définition raisonnable du «terrorisme»).

Il n’empêche que recourir à des tactiques alarmistes ou dégradantes pour combattre le terrorisme est aussi contre-productif qu’immoral.

Il y a dix ans, j’ai écrit à un ami qui désespérait que le temps viendrait où al-Qaida serait infiltré, dévoré par sa propre paranoïa, où il aurait essayé toutes les tactiques et aurait échoué à répéter son coup du 11-Septembre, où il tomberait, victime de sa propre fausse vision du monde et —parce qu’il n’a aucun moyen de générer une quelconque autocritique— où il commencerait à imploser.

Le butin récupéré dans la lamentable cachette de Ben Laden à Abbottabad semble confirmer qu’al-Qaida, grâce au dur travail de héros anonymes, commence en effet à couler. Je considère cela comme une preuve partielle de la supériorité de «notre» civilisation, à qui sa constitution permet au moins d’être capable de tirer des leçons de ses erreurs passées plutôt que de rester prisonnier de la «foi».

Le combat contre la casuistique et la mauvaise foi en valait la chandelle. Tout comme de nombreuses autres luttes pour défendre l’évidence.

Contrairement aux commis spécialistes de l’auto-détestation anti-occidentale de surface, le monde musulman n’a pas adopté le benladenisme comme un bouclier contre la réalité.

Bien au contraire, il s’est trouvé y avoir plusieurs millions d’Arabes qui ont vigoureusement et de façon la plus hérétique qui soit préféré la vie à la mort. Dans de nombreuses sociétés, al-Qaida s’est autant saboté qu’il a connu de défaites.

Quelques vérités simples

Dans ces cas-là alors, les problèmes se sont réellement avérés plus compliqués que n’importe quelle solution «simple» que pouvaient proposer les fanatiques théocratiques.

Mais, contre toutes tendances à l’euphémisme et aux dérobades, certaines vérités simples et solides demeurent à juste titre. En voici quelques-unes: la négation de l’Holocauste est en fait une forme subreptice de l’assertion de l’Holocauste. La fatwa contre Salman Rushdie était réellement une récusation directe et mortelle de la liberté d’expression, et non un choc entre la foi traditionnelle et le «fondamentalisme de la liberté d’expression.» Les meurtres de masse en Bosnie-Herzégovine n’étaient pas le produit fortuit de «haines anciennes» mais le projet délibéré d’éradiquer la population musulmane. Les régimes de Saddam Hussein, de Kim Jong-il et de Mahmoud Ahmadinejad méritent absolument le qualificatif de «malfaisants».

Et, il y a dix ans à Manhattan, à Washington et à Shanksville, en Pennsylvanie, il y a vraiment eu une confrontation directe avec l’idée totalitaire, dans sa forme la plus vicieuse et la plus crue. Puissent cette lutte-ci et les autres nous préparer et nous endurcir pour les batailles futures où il sera de nouveau nécessaire de réfuter le grand mensonge.

Christopher Hitchens

Traduit par Bérengère Viennot