France

L'Affaire Bonnemaison divise le corps médical

Jean-Yves Nau, mis à jour le 09.09.2011 à 7 h 26

Poursuivi pour plusieurs cas d’«euthanasie active» l’urgentiste bayonnais bénéficie de soutiens au sein même du corps médical. Et une part grandissante de l'opinion se dit favorable à «l'euthanasie active».

REUTERS/Vasily Fedosenko, novembre 2009; personnel médical face à un patient atteint de pneumonie, Ukraine

REUTERS/Vasily Fedosenko, novembre 2009; personnel médical face à un patient atteint de pneumonie, Ukraine

Tout converge désormais pour faire de  l’affaire du Dr Nicolas Bonnemaison la plus atypique de toutes celles qui, en France, ont soulevé les graves questions inhérentes aux conditions de la médicalisation de la fin de vie. Dénoncé par plusieurs membres du personnel soignant du service des urgences de l’hôpital de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques) le médecin urgentiste ne cherche nullement  à se défausser; il assume avoir pris, seul, la décision d’injecter des produits curarisants et mortels à plusieurs de ses patients âgés. A ce titre il encourt la réclusion criminelle à perpétuité.

Contrairement à ce qui était généralement tenu pour acquis il explique ne pas avoir agi au nom d’un engagement personnel militant en faveur de l’euthanasie et affirme ne pas avoir véritablement tué ses patients. La justice l’a laissé en liberté sous contrôle judiciaire. Il lui est interdit d'exercer la médecine, sera bientôt poursuivie par le conseil national de l’Ordre des médecins mais  bénéficie par ailleurs de nombreux soutiens, y compris au sein du corps médical. Les suites, judiciaires et disciplinaires, que connaîtra bientôt cette affaire ne manqueront pas de peser sur l’évolution, en France, des débats sur la possible dépénalisation de la pratique de l’euthanasie active. Derniers éléments en date de l’affaire.

Mardi 6 septembre la cour d'appel de Pau a mis en délibéré sa décision concernant  le Dr Bonnemaison. Le parquet de Bayonne avait fait appel de la décision judiciaire de remettre en liberté ce médecin mis en examen le 12 août pour «empoisonnement sur personnes particulièrement vulnérables». La cour d’appel rendra sa décision le 13 septembre. Entre temps le dossier s’est étoffé. La mise en examen initiale portait sur  quatre cas d’euthanasie active mais, depuis, le parquet a délivré un réquisitoire supplétif portant sur trois autres cas. Il s’agirait d’injections létales pratiquées sur trois patients de l'hôpital de Bayonne le 12 juin et les 4 et 7 juillet derniers. Ces nouveaux éléments résultent d'auditions menées sur commission rogatoire par la police judiciaire qui ont conduit à «de sérieuses présomptions d'homicides».

«Disposer de la vie d'un autre»

Selon l’avocat général les sept décès seraient survenus entre le 5 avril et le 3 août 2011 «une accélération» ayant été constatée à partir de juin. «Il s'est arrogé le pouvoir de donner la mort, tout seul, le droit de choisir l'instant de la mort et cela a eu l'air de s'amplifier, a-t-il affirmé. C'est le cadre de la loi Leonetti [ loi Leonetti de 2005 relative «aux droits des malades et à la fin de vie »] qui explose. Personne n'a le droit de disposer de la vie d'un autre, personne n'a le monopole de la compassion

Devant la cour d’appel de Pau, soutenu par une centaine de personnes, le Dr Bonnemaison  s’est pour la première fois expliqué. A la barre il a évoqué une «dérive» dans l'organisation du service des urgences de courte durée où il travaillait. Selon lui ce service ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre accueillait des patients dont l’état de santé nécessitait une autre prise en charge. Il aurait signalé cette situation par écrit à deux reprises à sa hiérarchie. Le Dr Bonnemaison a d’autre part déclaré avoir pratiqué des injections létales «pour abréger des souffrances».

«Certes j'ai utilisé des médicaments, pas dans l'intention de donner la mort, mais pour abréger les souffrances des patients en fin de vie. Il n'a jamais été dans mon propos de les utiliser dans une intention létale» a-t-il fait valoir.  Se défendant d'être un «militant de l'euthanasie» il  a, rapporte l’Agence France Presse, indiqué avoir «toujours été attaché à communiquer avec les familles» des patients concernés; aucune de ces familles n'a, à ce jour, porté plainte contre lui.«Pour moi, le patient était indissociable de ses proches. Dans le cadre de la fin de vie, on vit des choses fortes avec les familles. On sait que ça se fait dans un regard, une poignée de mains», a-t-il encore précisé.

Ce dernier argument a aussitôt été balayé par le Dr Xavier Mirabel, cancérologue et président de l'association SOS fin de vie, adversaire déclarée de la pratique de l’euthanasie active. «L’interprétation des regards (...) est le propre d’une médecine de toute-puissance, aux antipodes de la médecine de confiance entre soignants et soignés, a-t-il fait valoir dans un communiqué.  Il faut contester vigoureusement l’idée selon laquelle les non-dits, les regards, ou tout autre geste cautionneraient implicitement un tel passage à l’acte

Les médecins divisés

L'affaire a d’ores et déjà laissé des traces au sein de l’institution ordinale. Le conseil départemental de l'Ordre des médecins des Pyrénées-Atlantiques a ainsi décidé, le 1er septembre, de ne pas porter plainte contre le Dr Bonnemaison devant la chambre disciplinaire du conseil régional. Il s’est prononcé lors d’un vote à bulletins secrets, contre l'avis de son président, le Dr Marc Renoux, qui a exprimé publiquement son désaccord avec cette décision avant de démissionner de ses fonctions. «Je m'étais largement investi en faveur d'une plainte. J'ai été désavoué. J'essaie de tenir un raisonnement cohérent, je n'ai pas pu convaincre, a expliqué le Dr Renoux. Je disposais d'un dossier extrêmement sérieux avec des éléments, des conversations de personnes autorisées. Ce vote a décrédibilisé le conseil de l'Ordre. Le résultat c'est que le conseil national de l'Ordre national va porter plainte.» Les peines encourues vont du simple blâme à la suspension définitive d’exercer la médecine.

Où se situe, dans un tel contexte, le Dr Bonnemaison? La question reste entière. Milite-t-il, à son corps plus ou moins défendant, pour la pratique de l’euthanasie active? Les soutiens médicaux dont il dispose sont-ils autre chose que l’expression d’une forme de confraternité compassionnelle? Réalisé par l’Ifop pour le quotidien Sud Ouest un récent sondage conclut que 49% des Français jugent que la loi devrait autoriser les médecins à mettre un terme à la vie de personnes atteintes de maladies incurables,  45% n’y étant sont favorables que «dans certains cas seulement»; sans toutefois préciser quels sont ces cas. Il y a là, selon l’Ifop, une progression de 13 points en dix mois en faveur de l’euthanasie active, une évolution qui n’est sans doute pas étrangère à l’affaire Bonnemaison.

Tous les médecins spécialistes de la fin de vie ne soutiennent pas leur confrère bayonnais. Loin s’en faut. «Des patients bien pris en charge qui demandent à en finir, c’est exceptionnel, souligne pour sa part dans Le Figaro (daté du 5 septembre) le Dr Bernard Devalois, chef du service de l’unité de soins palliatifs de Pontoise et auteur de l’essai Peut-on vraiment choisir sa mort? En 20 ans, cela m’est arrivé deux ou trois fois. Ce sont surtout les familles qui demandent à voir la vie d’un proche abrégée. Les parents du patient veulent accélérer la mort pour éviter l’agonie, qu’elles imaginent souvent à tort comme un moment de souffrance. Ils sont pris dans une tempête émotionnelle: effondrés de voir quelqu’un qu’ils aiment les quitter et désireux de le voir partir vite. A nous de les déculpabiliser et de les aider à accompagner leur proche. Certains médecins ont du mal à accepter de voir leur patient mourir. Confrontés à leur impuissance, ils peuvent choisir de faire disparaître rapidement le patient pour éliminer le sentiment de frustration. D’autres, à l’inverse, pratiqueront l’acharnement thérapeutique.»

Pour sa part dans un entretien accordé jeudi à Nice Matin, le Dr Jean Leonetti, ministre des Affaires européennes et auteur de la loi de 2005 qui porte son nom s’est prononcé pour l'organisation, après la prochaine élection présidentielle, d'un grand débat public sur l'euthanasie. Peut-on imaginer que le Dr Bonnemaison puisse y être convié?

Jean-Yves Nau

 

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte