Monde

11-Septembre: les Etats-Unis ont payé le contre-coût de la peur

Eric Leser, mis à jour le 10.09.2011 à 8 h 16

La trace la plus profonde laissée par l'effondrement des Twin Towers a été dans la psychologie de la société américaine et le regard qu'elle porte sur elle-même.

Un officier de police new-yorkais, le 15 septembre 2001, la veille de la réouverture de Wall Street. REUTERS/Kevin Coomb

Un officier de police new-yorkais, le 15 septembre 2001, la veille de la réouverture de Wall Street. REUTERS/Kevin Coomb

C'est évidemment bien plus facile de tirer cette conclusion dix ans plus tard. Les attaques du 11 septembre 2001 contre New York et Washington, pour dramatiques et spectaculaires qu'elles aient été, ne sont pas un événement fondateur du XXIe siècle.

Leurs conséquences politiques, économiques ou militaires ont été réelles, mais l'impact laissé par les dix-neuf kamikazes d'al-Qaida précipitant leurs avions contre les tours les plus hautes de Manhattan et sur le Pentagone à Arlington a été surtout émotionnel.

Le cours de l'histoire n'en a pas été changé. La guerre des civilisations promise par al-Qaida est restée un concept.

Contrairement aux craintes d'alors, le 11-Septembre n'a pas ouvert une ère marquée par une succession d'attentats terroristes de plus en plus meurtriers. Au contraire, le 11-Septembre est resté une exception. Et en dépit des moyens démesurés consacrés à la «guerre contre le terrorisme», comme le montre David J. Rothkopf, les événements les plus importants de la décennie qui a suivi ont été la diffusion massive des technologies de l'information, l'accélération de la mondialisation, l'émergence de la Chine comme superpuissance, et pour finir les révolutions arabes.

Quand les Etats-Unis ont pris conscience de leur vulnérabilité

L'effondrement des «twin towers» (tours jumelles) du World Trade Center a pris une dimension particulière parce que sa symbolique était considérable et parce qu'il s'agissait du premier événement dramatique, partagé en temps réel avec incrédulité, fascination, horreur ou joie sur tous les continents et dans tous les pays.

La trace la plus profonde laissée par le 11-Septembre l'a été évidemment aux Etats-Unis, dans la psychologie de la société américaine et le regard qu'elle porte sur elle-même.

Elle y a perdu une certaine insouciance, une confiance en soi qui semblait inébranlable, née de ses victoires contre les deux plus grands totalitarismes de l'histoire, le nazisme et le communisme, et de sa réussite économique, culturelle et technologique.

Les Américains ont soudain pris conscience de leur vulnérabilité, de leur fragilité et que tout n'est pas possible même s'ils ont élu sept ans plus tard Barack Obama et son «yes, we can» («oui, nous pouvons»).

Mais l'illusion nostalgique n'a pas duré bien longtemps et à Washington, New York et Los Angeles, le débat à la mode depuis des mois est celui sur le déclin. Comme l'illustre un sondage réalisé par Gallup, les Américains ne croient plus en l'Amérique. Le pourcentage d'Américains satisfaits de la façon dont les choses se passent dans leur pays, qui avait atteint un sommet de 71% en 1999, est tombé aujourd'hui à 11%...

La décennie suivant les attaques s'est conclue symboliquement, le 5 août 2011, par la perte par les Etats-Unis de la note triple A sur leur dette souveraine. Une humiliation.

Si l'Amérique a abandonné le 11-Septembre ses illusions d'invulnérabilité et de toute puissance, Oussama ben Laden n'a pas gagné. En fait, il a perdu.

Il aura survécu presque dix ans à la gloire soudaine d'al-Qaida, mais son organisation a été presque anéantie. Surtout, elle n'est jamais parvenue à faire souffler le vent du Djihad (la guerre sainte) dans le monde musulman.

Ce ne sont pas les Etats-Unis qui ont vaincu Ben Laden

Les attaques spectaculaires contre New York et Washington, contre le coeur du capitalisme et le centre de la puissance militaire et politique des Etats-Unis, ont été conçues brillamment pour enflammer et radicaliser les masses musulmanes contre le Grand Satan. Et l'administration Bush, de la guerre en Irak aux prisons de Guantanamo et d'Abou Ghraib a apporté quelques arguments supplémentaires à la propagande islamiste.

Pour autant, Oussama ben Laden n'a pas réduit l'influence et la présence américaines au Moyen-Orient. Mais ce ne sont pas les Américains qui l'ont vaincu. C'est son propre nihilisme et sa terreur aveugle.

Les jeunes musulmans ne veulent pas se retirer du monde tel qu'il est, renouer avec un passé imaginaire et recréer un califat. Ils sont trop occupés sur Facebook et Twitter. Ils manifestent en risquant leurs vies dans les rues de Damas, de Tunis ou du Caire pour la liberté, non pour chanter la gloire de Ben Laden.

Bien sûr l'islamisme n'a pas disparu. Sous une forme hybride, il est au pouvoir en Turquie et pourrait y parvenir en Egypte via les Frères musulmans. La rue arabe reste schizophrène: dans le discours, violemment hostile à l’Occident et, dans la réalité, aspirant à un mode de vie qui s'en rapproche.

Mais l'impact le plus profond du 11-Septembre a été aux Etats-Unis. Il a fait de la peur et de son corollaire, la guerre contre le terrorisme, la pièce maîtresse de la politique d'une administration pendant près de huit ans.

Pour le président George W. Bush, les Etats-Unis étaient «under attack» le 11-Septembre. C'était factuellement vrai et… trompeur. C'était le langage de la guerre traditionnelle contre un ennemi qui n'était pas un Etat et n'avait pas d'armée. Le 11-Septembre a été présenté comme la répétition de l'attaque surprise de Pearl Harbor par la flotte japonaise en décembre 1941, qui a conduit les Etats-Unis à entrer dans la Seconde Guerre mondiale. Cela avait marqué le début d'une guerre totale et mondiale, qui n'a aucun point commun avec la lutte contre une organisation terroriste dont les moyens limités ne pouvaient à aucun moment menacer l'existence ou le mode de vie de la première puissance planétaire…

La peur, constante de la société américaine

Quelques milliers d'islamistes ont réussi à répandre une grande peur irrationnelle dans la société américaine. Pour le cinéaste et écrivain Michael Moore, qui a dénoncé à de multiples reprises cette «culture de la peur», c'est une constante de la société américaine qui a resurgi.

«La première phrase que vous apprenez à l’école sur l’histoire des Etats-Unis est celle des pèlerins arrivant pour fuir la peur et les persécutions. Ensuite, ils rencontrent les Indiens, ont peur d’eux et donc les tuent. Ils commencent aussi à avoir peur les uns des autres, à démasquer des sorcières, et à les brûler. Ils gagnent la révolution, mais ont toujours peur des Britanniques. Quelqu'un écrit alors le second amendement de la Constitution qui dit en substance “gardons nos fusils, les Anglais peuvent revenir”. Cette peur vient aussi, et surtout, du racisme et de l’esclavage. Entre 1775, la révolution, et 1861, la Guerre de Sécession, la population noire passe de 700.000 à quatre millions de personnes. Dans de nombreux endroits dans le sud rural, les noirs sont plus nombreux que les blancs et les révoltes fréquentes. Alors en 1836, Samuel Colt invente le “six coups” (le célèbre revolver des cow-boys)», m'expliquait-il il y a quelques années.

On peut y ajouter la grande peur sociale lors de la Dépression des années 1930 ou celle du communisme au sortir de la Seconde Guerre mondiale illustrée par le maccarthysme et, encore aujourd'hui, celle de l'Etat «tentaculaire, liberticide et dispendieux» que montre l'irruption du Tea party dans la vie politique américaine.

La peur est mauvaise conseillère. Elle aura donné un temps carte blanche à un président et une administration à la fois idéologues et incompétents. Au lieu de rassurer et de calmer la population, George W. Bush l'a terrifiée en prenant des mesures de sécurité drastiques qui soulignaient l'ampleur et la gravité de la menace.

Des dommages considérables en termes de droits

Quand de mystérieuses enveloppes contenant des spores d'anthrax sont apparues dans les boîtes aux lettres, quand les contrôles de sécurité dans les aéroports sont devenus interminables et anarchiques, qu'un code couleur angoissant a été mis en place pour décrire l'état de la menace, que les alertes se sont succédées, qu'une immense organisation bureaucratique (le Département de la sécurité intérieure) a vu le jour et qu'un système de torture systématique a été mis en place dans les prisons de Guantanamo ou d'Abou Ghraib, les Américains ont eu le sentiment, dans leur grande majorité, que leurs vies étaient toutes menacées. Ils ont accepté, au début sans trop rechigner, de voir bafouer certains de leurs droits constitutionnels.

Une poignée d'islamistes fanatiques a ainsi fait plus de dommages à la Constitution des Etats-Unis et aux droits élémentaires des personnes sur le territoire américain que la lutte contre l'Allemagne nazie et l'URSS. Dick Cheney, l'homme élu à la vice-présidence des Etats-Unis en 2000 comme une figure paternaliste et rassurante, est devenu le prophète de malheur. Il a réussi à accréditer l'idée terrifiante qu'al-Qaida était sur le point de mettre la main sur des armes de destruction massive. La justification de l'invasion en Irak était toute trouvée.

Au final, le nombre d'Américains tués dans les guerres en Afghanistan et en Irak est supérieur aux près de 3.000 personnes mortes le 11-Septembre.

Selon les calculs du Washington Post, 4.442 soldats américains sont morts en Irak et 1.584 en Afghanistan. Le nombre de blessés américains est environ dix fois supérieur et les pertes civiles en Irak et en Afghanistan ont été évidemment considérablement supérieures aux pertes américaines.

Selon le «Cost of War project» mené par la Brown University, le coût des guerres pour les Etats-Unis atteint 4.000 milliards de dollars. Cela explique en grande partie la faiblesse de l'économie américaine et la perte de son triple A.

La dette totale de l'Etat américain est passée de 5.800 milliards de dollars au début de l'année 2001 à près de 15.000 milliards de dollars aujourd'hui.

Autres pertes majeures pour les Etats-Unis nées de ces guerres, son leadership moral et sa capacité de dissuasion. La puissance militaire américaine a montré ses limites et sa difficulté à contrôler des pays comme l'Irak ou l'Afghanistan.

Quant aux services de renseignements, notamment la CIA (Agence centrale de renseignements), non seulement ils ont étalé le 11 septembre 2001 leur incompétence, mais, en ayant recours à la torture, ils ont mis à mal la supériorité morale dont les Etats-Unis pouvaient se prévaloir contre les islamistes.

Après la réélection de George W. Bush en 2004, le peuple américain a fini par émerger de sa torpeur et se rendre compte que la guerre contre la terreur était une mystification. Il a tourné le dos au mythe du choc des civilisations en élisant Barack Obama en novembre 2008.

Pour autant, le retour à la candeur du 10 septembre 2001 est devenu tout simplement impossible.

Eric Leser

Eric Leser
Eric Leser (67 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte