France

Bandes: la confusion des genres

Alexandre Lévy, mis à jour le 24.04.2009 à 19 h 02

L'ultraviolence et le jeune âge des protagonistes représentent un véritable défi pour les policiers et les magistrats.

Les bandes de jeunes n'ont qu'à bien se tenir. Depuis ce printemps, le ton est monté d'un cran contre ce phénomène de société que l'on considère souvent comme l'antichambre de la criminalité organisée.

Inaugurant, le 23 mars, le nouveau commissariat du XXème arrondissement de Paris, la ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie, a juré qu'elle ne permettrait pas à «des bandes de délinquants de mettre en cause la sécurité et la tranquillité des citoyens». La ministre a annoncé des moyens supplémentaires pour «aller chercher les bandes là où elles sont (...) et faire un peu de ménage dans le trafic auquel elles se livrent».

Cette offensive de « MAM » était prévisible : une semaine auparavant, le chef de l'Etat avait annoncé de nouvelles mesures judiciaires pour combattre les bandes violentes. Le 24 mars, Nicolas Sarkozy a révélé la principale - et la plus controversée - de ces mesures : «Désormais, la seule appartenance à une bande pourra être sanctionnée pénalement d'une peine pouvant aller jusqu'à trois ans de prison», a-t-il dit.

Le 21 avril, à Nice, « la » ville de l'un de ses plus fidèles supporters, le député-maire UMP Christian Estrosi - qui sera d'ailleurs chargé de rédiger la proposition de loi sur les bandes - le chef de l'Etat a de nouveau martelé sa volonté de pénaliser l'appartenance à une bande. «Je ne suis pas un homme à accepter ce qui se passe», a tranché un Sarkozy qui a retrouvé ses airs martiaux de ministre de l'Intérieur.

Accusé par la gauche d'instrumentaliser  les questions de sécurité à l'approche d'une échéance électorale (les élections européennes de juin), le chef de l'Etat n'a pas choisi par hasard de faire de la question des bandes son cheval de bataille. Durant le premier semestre de l'année 2009, les services de police ont constaté une forte recrudescence des affrontements entre bandes dans Paris : 25 bagarres entre le 1er janvier et le 28 mars. En 2008, leur nombre était de 35, en 2007 de 37. Avec 51 bagarres violentes, c'est l'année 2006 qui apparaît, pour l'instant, comme la plus turbulente même si les policiers estiment que 2009 sera également «un bon cru».

Très médiatisés, ces bastons entre bandes se sont également beaucoup «durcies» selon les policiers, qui notent une banalisation de l'utilisation d'une large panoplie d'armes, allant des objets tranchants (couteaux, hachoirs, machettes...) aux pistolets à grenaille en passant par les barres à mine. Ce qui peut expliquer les morts, de plus ne plus fréquents, dans ce genre de situations.

Idées reçues

L'ultraviolence et le jeune âge des protagonistes représentent un véritable défi pour les policiers et les magistrats qui ne savent pas encore quelle réponse donner à ce phénomène qui s'inscrit désormais dans la durée. Son enracinement dans le tissu urbain de la capitale - notamment dans l'axe gare du Nord-Châtelet - ont conduit le Procureur de la République Paris, Jean-Claude Marin, a commander début 2008 un rapport spécifique sur les bandes parisiennes.

Ce travail d'enquête, confié à une juriste, Françoise Duvignau (directrice à la Protection judiciaire de la jeunesse) et à un commissaire de police, François-Michel Delécolle, balaie quelques idées préconçues, notamment sur l'origine «ethnique» des bandes répandue un temps par les RG. «L'intégration à un groupe ne repose que très rarement sur des bases ethniques», notent les auteurs. Pour eux la dimension générationnelle et sociale, l'appartenance à un quartier et l'intéressement financier priment largement sur les critères d'ordre ethniques ou religieux.

Autre surprise: la plupart des bandes parisiennes sont éphémères, elles se forment et se désagrègent au fur et à mesure des événements sans aucune obligation ni contrainte pour ses membres. «Les actions groupées se limitent à des spasmes contre les autres quartiers ou contre les policiers qui sont considérés, au mieux, comme les membres d'une bande rivale», diagnostique le rapport.

Au fond, c'est le concept même de bande qui semble poser problème, ce qui peut expliquer les réactions contrastées dans le milieu de la police aux propositions de Nicolas Sarkozy. Si pour certains policiers ces mesures sont les bienvenues, d'autres les jugent inapplicables, voire superflues, le Code pénal sanctionnant déjà durement l'association de malfaiteurs.

«Il faut distinguer les équipes du grand banditisme, les gangs de rue et les petites bandes issus de quartiers d'habitat modeste», estime le sociologue Thomas Sauvadet, chercheur et spécialiste des bandes de l'Université de Paris-V. Pour lui, ces dernières sont avant tout des espaces de sociabilité que les jeunes investissent pour fuir le climat délétère des familles difficiles. Ces jeunes se réunissent autour de la pratique du sport, de l'usage de l'alcool ou des stupéfiants ou encore de la délinquance d'acquisition. Le problème, selon lui, est que si à l'époque des «loubards» des années 70 il fallait passer par la case prison pour se frotter aux caïds du grand banditisme, aujourd'hui la frontière entre les criminels endurcis et petite délinquance est beaucoup plus poreuse, les premiers exerçant une fascination sans bornes pour les seconds.

Les nouvelles mesures contre les bandes présentées par le gouvernement comprennent également la création d'un fichier des violences urbaines, la mise en place d'états-majors de police à l'échelle des agglomérations et la création de groupes de renseignements spécialement dédiés aux bandes. Enfin, elles prévoient une augmentation du nombre des dispositifs de vidéosurveillance.

Dans la foulée, Nicolas Sarkozy a annoncé la création de deux nouveaux délits : l'intrusion dans un établissement scolaire et celui de port de la cagoule dans une manifestation. Ces deux mesures font écho à l'actualité, avec d'une part l'attaque d'un lycée par un groupe d'individus masqués et armés de couteaux et de bâtons, le 10 mars et, d'autre part, les violences qui ont émaillé les manifestations anti-OTAN à Strasbourg. Violences scolaires, ultragauche, délinquance ordinaire... L'extrême variété de ces situations n'a fait que brouiller un peu plus le message de dureté et d'intransigeance que le gouvernement a voulu adresser aux bandes.

C'est quoi exactement une bande, se demandent les auteurs du rapport remis au Procureur de Paris, pour aussitôt reconnaître qu'il s'agit d'un concept extrêmement flou. Les sociologues Marwan Mohammed et Laurent Mucchielli, auteurs du livre Les Bandes de jeunes (La Découverte, 2007), sont les seuls à tenter une définition : «Des formes multiples d'agissements et de regroupements qui semblent unifiés par la peur qu'ils suscitent».
Alexandre Lévy

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