Culture

Photo: l'art s'ouvre au LOL

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 13.09.2011 à 14 h 07

Le robinet à images du Net est-il un terreau fertile pour la création? 4Chan et Flickr sont-ils l’avenir de l’art contemporain? Retour sur «From Here On» à Arles, expo qui prend les LOListes au sérieux et donne à l’artiste une fonction d’éditeur bienveillant ou critique des flux visuels amateurs.

«Vue de l'exposition From Here On, Rencontres d'Arles 2011» – JL Cassely

«Vue de l'exposition From Here On, Rencontres d'Arles 2011» – JL Cassely

Des dizaines de sexes masculins placardés sur un mur, des captures d’écran de vidéos de karaoké, des reproductions d’images de webcam ou encore des tirages de qualité dégueulasse issus de vidéos amateures trouvées sur le web… Le tout annoncé en grande pompe sous la forme d’un manifeste aux accents révolutionnaires, From Here On A partir de maintenant»).

Au-delà de cet aspect un peu provoc’ et des réactions de rejet ou d’indifférence d’une partie du public et de la presse, From here on, présentée aux Rencontres d’Arles jusqu’au 18 septembre, a un grand mérite: prendre cet immense stock de production visuelle comme point de départ de la création pour, selon la formule obligée, interroger les pratiques amateures qui s’y développent.

On peut lire avec intérêt le cours d’histoire de l’art des commissaires d’expo, plus encore cette analyse sur l’image à l’heure de sa reproductilibité infinie et de l’augmentation exponentielle de ses flux. Ici on se contentera d’isoler trois pistes de création issues de la rencontre des artistes avec les flux d’images «vernaculaires».

1. L’artiste pasticheur

Première tendance repérée dans ce patchwork d’expériences en prise avec l’image en ligne, celle qui s’amuse de l’esthétique artisanale et souvent foireuse du Net, faite de bricolages plus ou moins subtils réalisés par des internautes plus ou moins inspirés.

Les artistes confortent alors nos a priori sur un Internet bordélique, anarchique voire menaçant, en tout cas dérisoire car centré sur le LOL et le moche. On oscille entre sarcasme d’artiste et réhabilitation de l’esthétique amateure, comme avec ces compositions du hacker britannique James Howard qui rendent hommage au style pictural pompier et grotesque du spam. Beurk…


«Vues de l'exposition From Here On, Rencontres d'Arles 2011» – JL Cassely

«L'Internet est plein d'inspirations, du profond, du beau, du dérangeant, du ridicule, du trivial, du vernaculaire et de l'intime», rappelle le manifeste de From Here On.

Howard va chercher les éléments de ce qu’il nomme «l’Internet secret», celui que personne ne visite, dans sa poubelle à spams, il les capture aussi sur les alertes pop-up et s’amuse à bricoler le tout sur Photoshop.

Autre clin d’œil au kitsch numérique, ces navrantes captures d’écran de vidéos de karaoké par l’artiste Laurence Aëgerter (il s'agit d'arrêts sur image de vidéos existantes, la combinaison texte et image est donc pré-déterminée). Re-Beurk…

«LA LA LA LA» © Laurence Aëgerter

Ce e-mauvais goût et ce LOLisme puéril sont portés à leur plus haut niveau dans les montages de Thomas Mailaender, artiste français qui s’est amusé lui aussi, dans sa série Extreme Tourism, à parodier le folklore digital désormais associé à l’imagerie du web, fait de blagounettes un peu balourdes qui pullulent sur le réseau et encombrent quotidiennement nos boîtes email, mais qu’un de nos potes qui s’ennuie au boulot trouve toujours sympa de nous envoyer…

TOURISME EXTRÊME © Thomas Mailaender Tirage Lambda, 75x100 cm 

La culture populaire expressive des années de massification du web inspire donc nombre d’artistes en prise avec leur époque. Pour eux, Internet c’est un style bricolé, joyeux, bête et à l’esthétique souvent déroutante.

2. L’artiste éditeur et agrégateur

Parmi les 36 artistes présentés à Arles, certains vont se concentrer sur une fonction d’édition, de sélection des stocks disponibles. From Here On témoigne de cette fonction d’agrégateur d’un genre nouveau, un agrégateur de flux orienté, qui pratique l’«appropriationisme digital» en chinant dans tous les recoins du monde numérique.

A partir du moment où l’artiste décide d’orienter son regard, par exemple en choisissant les mots-clé de sa recherche, le résultat est une photographie d’un micro-détail du cyberespace.

Plutôt que de photographier un coucher de soleil, Penelope Umbrico, qui se présente comme une archiviste, choisit d’exposer une série sélectionnée sur le site de partage d’images Flickr.

Penelope Umbrico «8.799.661 Soleils de Flickr (Détail) 8/3/11» / 2011. Avec l'aimable autorisation de l'artiste

Cette œuvre est évolutive car son titre tient compte d’un paramètre spécifique: le nombre de résultats que donne la recherche «Sunset» sur Flickr, le jour de l’impression des images par l’artiste.

Derniers titres de Suns From Flickr:

  • 6,069,633 Suns from Flickr (Partial) 8/27/09
  • 7,626,056 Suns from Flickr (Partial) 7/17/10
  • 7,707,250 Suns from Flickr (Partial) 7/30/10
  • 8,146,774 Suns from Flickr (Partial) 10/15/10
  • 8,309,719 Suns From Flickr (Partial) 11/20/10
  • 8,313,619 Suns from Flickr (Partial) 11/21/10
  • 8,730,221 Suns from Flickr (Partial) 02/20/11

On ne sait trop, au final, s’il faut y voir un hommage au travail bénévole de ces millions d’amateurs, ou un propos plus critique sur la surproduction d’images souvent interchangeables.

A y regarder de plus près, From Here On n’est peut-être pas cette célébration un peu naïve du do it yourself, cette ode au talent créatif de mon voisin de palier connecté à sa Freebox et muni de Photoshop…

Plutôt une illustration des contradictions engendrées par la valorisation de la subjectivité de chacun: à mesure que les techniques d’expression de soi se multiplient et que la propagation de ces productions artisanales est décuplée par les technologies numérique et de publication en ligne, l’uniformisation devient manifeste.

«Je remets en question l’idée de la démocratisation des médias, l’idée que des images mises en scène avec des outils préréglés encourageraient la subjectivité ou l’individualité», écrit ainsi Penelope Umbrico, qui a par ailleurs réalisé des séries de photos de télés vendues sur eBay…

C’est ce paradoxe que révèlent aussi les compositions et superpositions de Corinne Vionnet, réalisées à partir de centaines de clichés des monuments touristiques les plus photographiés, tous depuis le même point de vue: le touriste est allé chercher confirmation d’une image qu’il avait en tête, c’est déjà une image de la réalité qu’il re-photographie…

Arles 2011, série «Photo Opportunities» de Corinne Vionnet - Corinne Vionnet

3. L’artiste animateur et perturbateur des réseaux

From Here On pose aussi des questions politiques plus classiques: critique de la société de consommation ou inquiétude face à l’augmentation des dispositifs de sur- et sous-veillance. Une «esthétique de la caméra de surveillance» émerge ainsi de certaines œuvres.

Ci-dessous, Jens Sundheim a parcouru le monde et posé sur des centaines de webcams dans une position identique.

«Vue de l'exposition From Here On, Rencontres d'Arles 2011» – JL Cassely

D’autres artistes ont choisi d’utiliser l’œil de Google Street View, de Google Earth ou… d’un chat équipé d’une webcam se baladant librement dans son quartier pavillonnaire.

En marge de l’expo, les sélections du Prix découverte présentent le travail de David Horvitz. Son approche ne consiste pas à tamiser le web mais au contraire à impulser une production de masse d’images sur la Toile.

Son œuvre est faite d’interventions dans le réseau. David Horvitz donne ainsi de courtes instructions à ses contacts via son Tumblr. Beaucoup d’instructions dont celle donnée en 2009:

«Photographiez-vous la tête dans un congélateur, partagez cette photo sur Internet et nommez ce fichier 241543903. L’idée est que quiconque tape une recherche sur ce nombre tombera exclusivement sur des photos de gens mettant leur tête dans leur congélateur.»

Pour la petite histoire, 241543903 est une combinaison du numéro de série de son réfrigérateur et de codes barre de produits alimentaires.

On estime à plusieurs milliers le nombre d’internautes ayant joué le jeu. L’artiste explique dans une interview qu’une centaine de flyers distribués par des amis au Brésil sont à l’origine d’un formidable engouement pour ce mème sur les sites communautaires du pays.

Si cette hypothèse de propagation était avérée, on serait en présence d’un des premiers mèmes diffusé dans la vraie vie, précise-t-il dans une interview.

«Vue de l'exposition From Here On, Rencontres d'Arles 2011» – JL Cassely

Horvitz est coutumier de la perturbation en ligne, son précédent projet de photos sur la côte californienne avait pour cible les notices Wikipedia, qu’il illustrait avec ses propres clichés. Distillation de doute et brouillage des pistes permettent de rappeler que plus il y a d’images disponibles, moins on a de chance d’y voir clair.

En cours d’expo, on a progressivement oublié qu’il s’agissait de photographie (cela fait encore débat et divise les professionnels), pour accepter ce témoignage inédit sur les manières dont la révolution numérique et les réseaux sociaux changent la perception du monde et le regard de l’artiste.

Jean-Laurent Cassely

Article modifié le 13/09/2011 après précisions apportées par Laurence Aëgerter

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