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Non, la pilule ne fait pas grossir

Slate.com, mis à jour le 08.09.2011 à 15 h 57

Les origines d’une idée fausse sur ce moyen de contraception.

Une femme enceinte avec son ventre peint à un évènement de la «semaine de la maternité en bonne santé» à Lima, le 21 mai 2010. REUTERS/Enrique Castro-Mendivil

Une femme enceinte avec son ventre peint à un évènement de la «semaine de la maternité en bonne santé» à Lima, le 21 mai 2010. REUTERS/Enrique Castro-Mendivil

Certaines femmes tombent enceintes pour ne pas grossir. Selon un rapport publié dans un récent numéro du journal Contraception, la peur de prendre du poids figure parmi les raisons le plus souvent évoquées par les femmes ayant décidé d’arrêter la pilule (ou de ne pas commencer à la prendre), sachant que la plupart de celles qui l’arrêtent adoptent un moyen de contraception moins efficace ou rien du tout. Certaines finissent par tomber enceintes sans le vouloir, simplement parce qu’elles craignaient de prendre quelques kilos.

Le mythe de la pilule grossissante

L’idée que la pilule contraceptive fait grossir relève de ce que le principal auteur de l’article en question, le docteur David Grimes de l’University of North Carolina, qualifie de mythe construit de toutes pièces, «alimenté par la rumeur, les ragots et des recherches de mauvaise qualité.» Il se trouve qu’aucune étude convaincante n’a jamais prouvé que la pilule sous aucune de ses formes ne provoquait une prise de poids.

Un autre récent rapport d’étude ne montre que peu de preuves d’une augmentation pondérale chez les utilisatrices de pilules ne contenant que des progestatifs, et une recherche similaire datant de 2008 ne trouve aucun lien entre prise de poids et pilule contenant progestatifs et œstrogènes.

Certaines études suggèrent même que la pilule pourrait avoir l’effet inverse. Un article de 1997 expose que les utilisatrices de pilules contraceptives ont un métabolisme de base supérieur de presque 5% à celui de celles qui n’ont jamais pris la pilule, et un petit test de 2009 conclut que la pilule réduit la masse graisseuse.

Une étude publiée l’année dernière a suivi presque 500 jeunes femmes entre 15 et 19 ans sur plusieurs années et découvert que si toutes les adolescentes avaient pris du poids, celles qui prenaient la pilule avaient pris environ 500 grammes de moins que les autres (les jeunes femmes utilisant des contraceptifs hormonaux injectables comme le Depo-Provera ont pris plus de poids —en moyenne deux fois plus que les autres).

Folklore hormonal

Si la pilule ne fait pas grossir, pourquoi en a-t-elle la réputation? On peut l’imputer en partie au folklore qui entoure les hormones, régulièrement incriminées —parfois à raison— pour tout et n’importe quoi, des sautes d’humeur aux ballonnements en passant par les seins douloureux.

Il n’y a pas que les gros lourds sexistes qui ricanent que les hormones féminines rendent les femmes insupportables et peu engageantes avant leurs règles; beaucoup de femmes aussi plaisantent sur le syndrome prémenstruel. On dit souvent que la pilule imite la grossesse, et tout le monde sait que le corps des femmes enceintes subit d’immenses changements, notamment une prise de poids.

Peut-être le facteur le plus décisif dans la diffusion de cette désinformation est-il la boîte de pilules elle-même. La notice de la plupart des contraceptifs oraux cite la «prise de poids» parmi les effets secondaires courants. Si les entreprises pharmaceutiques elles-mêmes nous disent que la pilule fait grossir, pourquoi ne les croirions-nous pas?

Les mises en garde sur les notices

En fait, les mises en garde sur les notices ne sont pas toujours totalement fiables; dans de nombreux cas elles sont simplement la conséquence de l’étrange manière dont les effets secondaires sont rapportés lors des essais cliniques. On demande aux participants de signaler tous les symptômes qu’ils remarquent pendant l’essai, et ceux qui apparaissent le plus souvent finissent sur la notice même s’il n’y a pas de preuve qu’ils aient été provoqués par le médicament. 

En conséquence, la quasi-totalité des études cliniques produisent tout un catalogue de ce que les médecins appellent des symptômes «non spécifiques» —de vagues plaintes qui ne désignent pas une maladie particulière. «Ce sont les bobos et les maux de la vie de tous les jours» explique Grimes, comme les maux de tête et les sautes d’humeur et, oui, la prise de poids aussi.

Celle-ci est particulièrement omniprésente —puisqu’en moyenne un adulte prend 500 grammes par an— et par conséquent il est difficile d’imputer quelques kilos de trop à un médicament en particulier. Les médicaments dont il est prouvé qu’ils provoquent une prise de poids, comme les antidépresseurs, les antipsychotiques, ceux qui traitent les allergies et les stéroïdes provoquent généralement des augmentations bien supérieures de la masse corporelle.

Pas de différence entre placebo et pilule

La seule manière de savoir si un symptôme existant déjà dans la vie quotidienne est provoqué ou aggravé par un médicament est d’organiser un essai clinique comparatif dans lequel des femmes prennent au hasard soit une pilule contraceptive, soit un placebo. Pas facile de recruter des femmes susceptibles de prendre un placebo dans le cadre d’un essai sur la contraception, mais les chercheurs sont quand même parvenus à venir à bout de trois études auxquelles ont participé plus de 1.200 femmes.

Ces travaux avaient pour but d’évaluer la capacité de la pilule à réduire l’acné ou les douleurs menstruelles, mais les chercheurs en ont profité pour recueillir des données sur la fréquence des maux de tête, des nausées, des douleurs mammaires, des vomissements et de la prise de poids.

Ils n’ont pas trouvé de différences significatives dans ces domaines entre les femmes qui prenaient des pilules contraceptives et celles à qui l’on avait donné un placebo (l’effet secondaire le plus courant de la pilule est en fait les saignements plus ou moins abondants entre les règles).

Enovid: la coupable originelle

Le lien perçu entre pilule contraceptive et prise de poids remonte en réalité au tout premier contraceptif américain, une pilule combinée appelée Enovid. Quand l’Enovid a été approuvée comme contraceptif en 1960, elle était fournie avec une brochure signalant que «une prise ou une perte de poids est occasionnellement signalée. Si vous prenez du poids et que cela est gênant pour vous, contrôlez votre alimentation et consommez moins de sel».

Andrea Tone, auteur de Devices and Desires: A History of Contraceptives in America, explique que de nombreuses femmes convaincues que l’Enovid les faisait grossir ont continué à la prendre parce qu’elles appréciaient d’avoir une vie sexuelle spontanée sans la peur de tomber enceinte. 

On n’est pas certain que l’Enovid, qui contenait une dose d’hormones bien supérieure à la pilule actuelle, ait réellement fait grossir les femmes, mais une fois que l’idée eut commencé à se répandre elle devint une prophétie qui se réalise par elle-même. Le pouvoir de l’autosuggestion est extraordinairement puissant, et dire aux femmes que la pilule peut les faire grossir (ou vomir ou rendre leurs seins douloureux) peut suffire à faire apparaître ces effets secondaires.

Prophétie auto-réalisatrice

Les scientifiques appellent ça l’effet nocebo. Si croire qu’un comprimé en sucre va vous soigner peut provoquer un effet placebo bénéfique, il se trouve que l’inverse est aussi vrai. Demandez à quelqu’un de surveiller l’apparition éventuelle d’un symptôme et il y a de fortes chances pour qu’il le ressente.

Dans une étude de 2007, une centaine d’Italiens souffrant de problèmes de prostate ont reçu un médicament couramment prescrit. La moitié d’entre eux a été prévenue qu’il était susceptible de provoquer une dysfonction érectile et une perte de libido. Les patients avertis ont connu au final un taux bien plus élevé d’effets secondaires que ceux qui n’en avaient jamais entendu parler.

La question est la suivante: si dire à une femme qu’elle peut prendre du poids est susceptible de vraiment la faire grossir, pourquoi les médecins et les compagnies pharmaceutiques ne gardent-ils pas le silence? Grimes avance que pour éviter les effets nocebo, les symptômes non spécifiques comme la prise de poids devraient être supprimés des notices à moins qu’ils ne soient définitivement liés au médicament, preuves à l’appui. Ce qui est peu susceptible de se produire bientôt.

La FDA [autorité américaine autorisant la commercialisation des médicaments] conseille les compagnies pharmaceutiques sur les effets secondaires potentiels à citer sur une notice, et les fabricants ont tendance à en rajouter et à citer tous ceux qui sont apparus pendant les essais cliniques, qu’ils soient causés ou non par le médicament en question. Ainsi, ils peuvent répondre à tout patient décidé à les poursuivre en justice qu’il avait été prévenu.

Être enceinte, meilleur moyen de prendre du poids...

Aux États-Unis, environ la moitié des grossesses ne sont pas voulues. La pilule ne convient pas à toutes les femmes, et elle comporte des risques minimes mais sérieux, comme l’éventuelle formation de caillots sanguins mortels. Et pourtant, prendre la pilule est moins dangereux que d'être enceinte.

Les études montrent également que les femmes qui prennent la pilule courent bien moins de risque que les autres d’avoir un cancer de l’endomètre ou des ovaires (et un risque un tout petit peu plus élevé, probablement insignifiant, de cancer du col de l’utérus et du foie). Et si vous voulez vraiment rester mince, la pilule contraceptive est un bon moyen de garder la ligne.

Prise correctement, elle a une efficacité proche de 99% pour éviter une grossesse, qui est sans doute le moyen le plus sûr au monde de prendre du poids. «De 12 à 14 kilos, quasiment à tous les coups» conclut Grimes.

Christie Aschwanden

Traduit par Bérengère Viennot

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