Quand la droite fait de la pub au genre
Lorsque des députés demandent la modification des chapitres sur la sexualité de certains manuels de SVT, le grand gagnant pourrait bien être la théorie du genre elle-même.
- La chaussure d'un participant à la course sur talons hauts de la Gay Pride de Madrid, le 30 juin 2011. REUTERS/Susana Vera -
«Merci la droite populaire!» devraient se dire en chœur les militants queer et les partisans des gender studies.
«Merci d'avoir créé une polémique autour d'un courant largement ignoré du grand public et d'avoir provoqué une levée de boucliers pour défendre la théorie du genre.»
A quelques exceptions près –comme le livre King Kong théorie de Virginie Despentes– ce courant de pensée était jusque-là cantonné au milieu universitaire. La notion de genre fait aujourd’hui son entrée dans le débat public français à l’occasion de la controverse initiée par une partie de la droite.
Une identité sexuelle construite socialement
A quelques jours de la rentrée des classes, 80 députés de la majorité, emmenés par la Droite Populaire, ont demandé au Ministre de l'Education, Luc Chatel, de retirer certains manuels de Sciences de la vie et de la terre (SVT) destinés aux classes de 1ères L et ES. L’Association des Familles Catholiques a adressé ce lundi 5 septembre une lettre de soutien aux députés, et l'un des députés est allé jusqu'à saisir la Miviludes, mission de lutte et de vigilance contre les dérives sectaires, de l'affaire. En cause, le chapitre «Devenir homme ou femme -Vivre sa sexualité», qui évoquerait la «théorie du genre». Selon celle-ci, les individus sont d'un sexe biologique donné à la naissance (homme/femme), mais leur genre (masculin/féminin) se construit tout au long de la vie.
Reprenant une critique que l’enseignement catholique avait déjà formulé en mai, les députés ont fustigé dans leur courrier adressé au Ministre [PDF], «une théorie philosophique et sociologique qui n'est pas scientifique, qui affirme que l'identité sexuelle est une construction culturelle».
Si les manuels en question ne citent pas nommément cette théorie, le manuel Hachette énonce, page 191, que:
«Le sexe biologique nous identifie mâle ou femelle mais ce n'est pas pour autant que nous pouvons nous qualifier de masculin ou de féminin. Cette identité sexuelle, construite tout au long de notre vie, dans une interaction constante entre le biologique et contexte socio-culturel, est pourtant décisive dans notre positionnement par rapport à l'autre.»
La transsexualité et l’orientation sexuelle sont aussi abordées dans le même chapitre.
Face à l’intervention des députés, le PS est intervenu pour dénoncer une droite qui montre «une nouvelle fois sa vision totalement rétrograde des identités de genre», tandis que le syndicat d’enseignants SNES-FSU dénonce quant à lui «une croisade contre l’homosexualité». Ainsi longtemps après sa naissance aux USA, la théorie du genre fait son entrée en grande pompe dans le débat public français.
Gender studies
Cette théorie est apparue aux Etats-Unis notamment sous la plume de Judith Butler, qui publie en 1990 Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion. La théorie du genre fait la différence entre le sexe biologique et le sexe social (ou le genre masculin et féminin) et cherche à démontrer que les comportements sexués ne sont pas innés mais résultent d’une construction culturelle. Ce n’est pas le fait d’avoir deux chromosomes X qui pousse à mettre du rouge à lèvres et faire la cuisine, mais des interactions psychiques avec l’entourage et la société qui assigne des rôles à chacun.
Dans la lignée de Simone de Beauvoir qui écrivait en 1949 dans Le deuxième sexe, «on ne naît pas femme, on le devient», la théorie du genre semble déclarer «on ne naît ni homme, ni femme, on le devient».
Reprise à la fois par les féministes –car explorant l’assignation des rôles sociaux selon les sexes– et les militants homosexuels –car déconstruisant l’hétérosexualité comme norme– la théorie du genre connaît un développement considérable outre-Atlantique. Elle a ainsi donné naissance à un courant d’étude en sciences humaines, les «gender studies» (études de genre) qui se déclinent en plusieurs autres: les men studies (qui étudie la construction du masculin et de la virilité), les gay and lesbian studies…
Un développement récent en France
Se réclamant de travaux de Foucault et de Derrida, les études de genre trouvent souvent un écho dans les débats de société et les évolutions contemporaines comme la reconfiguration de la famille ou les nouveaux rôles sociaux masculin et féminins.
L’histoire, la sociologie, la psychologie ou encore les sciences politiques: de nombreuses disciplines sont revisitées par les études de genre qui analysent les différences hommes-femmes, les inégalités, les statuts, les identités ou les stéréotypes.
Comment les représentations de chacun des sexes ont-elles contribué à la domination masculine, aux inégalités dans la société ou à l’exclusion politique des femmes? Autant de questions auxquelles s’attellent les études de genre comme par exemple, le livre de l’historienne Joan Scott La citoyenne paradoxale. Les féministes françaises et les droits de l’homme qui analyse les difficultés des Françaises à obtenir le droit de vote et mettre fin à leur exclusion de l’espace public.
Si elles sont beaucoup moins développées qu’aux Etats-Unis, les études de genre existent en France depuis les années 1980 dans quelques universités pionnières, comme Paris 8. Mais elles ont vraiment pris leur essor au cours des années 2000.
La recherche dans ce domaine est à la mode et prend de plus en plus de place au sein de l’université. Sciences-Po vient de rendre obligatoire en 1er cycle un enseignement de gender studies et de lancer un programme de recherches sur le genre. En 2010, paraît «Sous les sciences sociales, le genre» [PDF] un ouvrage collectif français qui propose de redécouvrir les grands auteurs sous le prisme du genre.
Une publicité inattendue
Si la théorie du genre avait pu être citée auparavant dans les débats sur le Pacs ou sur l’homoparentalité, elle n’avait jamais été aussi médiatisée. Avant cette polémique à propos des manuels de SVT, la théorie du genre, c’était quelque chose qui était cantonné à l’université et dont presque personne ne parlait.
Mais paradoxalement, l’intervention des députés de droite avec la focalisation médiatique et la multiplication des intervenants sur le sujet (psychologues, sociologues, neurobiologistes…) ont sans doute fait beaucoup plus de publicité à ce courant que quelques lignes dans des manuels scolaires.
«Pour la première fois dans une information de la presse grand public, on aborde ce thème», se réjouit Stéphane Corbin, porte-parole de la Fédération LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres).
«Ceux qui nous rendent le plus grand service dans la compréhension de la notion de genre au quotidien, finalement, ce sont les "anti". La réaction de ces députés fait qu’on en a plus parlé dans la presse que si nous avions lancé ce sujet.»
Au-delà d’une opposition idéologique (essentialisme/existentialisme) quelque peu caricaturale entre une frange conservatrice représentée par la droite et les catholiques et un courant progressiste –voire bien-pensant?– porté par la gauche et les enseignants, c’est bien l’irruption d’une théorie, jusque-là marginale, dans le débat public qui est à retenir de cette polémique.
Clément Guillet
Mis à jour le 08/09/2011 à 9h04
















































Il ya un besoin, manifestement : "Selon celle-ci, les individus sont d'un sexe biologique donné à la naissance (homme/femme), mais leur genre (masculin/féminin) se construit tout au long de la vie. "
Non pas homme/femme, le sexe biologique est mâle/femelle, pas homme/ femme, votre phrase est dans le droit fil des députés effarouchés.
La question n'est-elle pas pourquoi tolère-t-on mieux dans certains cas, pour un sexe biOlogique et pas l'autre, des comportements s'éloignant de l'animalité, et pourquoi ce sont des députés de droite qui ont fait cette ânerie ?
Je ne vous félicite pas pour avoir relayé le « buzz », mais merci de l’avoir remis dans son contexte. J’imagine que cela va inciter beaucoup de monde à faire part de sa petite idée sur le sujet. A commencer par moi, qui n’ai jamais étudié les sciences sociales.
Avant même l’évènement qu’est notre naissance, il existe des cultures qui chacune à sa façon, énonce des codes de conduite sans cesse remis en question, définit des modèles sans cesse rediscutés, adopte des idéaux pas toujours partagés, adapte une organisation sociale sans cesse en mutation, et tout cela en tenant (forcément) compte des diktats de la nature… bien !
Puis on nait dans l’une d’elle avec une donnée biologique indiscutable (saufs quelques cas hypermarginaux) : notre sexe.
La théorie du genre, d’après ce que je comprends, dit : ce sexe ne suffit pas à dire qu’on est masculin ou féminin, il faut aussi voir comment l’on se comporte vis-à-vis des normes culturelles en vigueur en la matière. J’imagine que ce résumé cache que cette théorie accepte que l’on soit plus ou moins masculin ou féminin au regard de l’ensemble. Je dis d’accord, même si ça doit être beaucoup plus compliqué que ça étant donnée l’intercausalité entre identité sexuelle et rapports sociaux. Autrement dit, les détentrices de vagins seraient plus ou moins féminines selon qu’elle portent ou pas du rouge à lèvre. Difficile de le nier, et pas besoin de cette théorie pour le découvrir…
En tout cas, la citation du livre de SVT me parait pertinente.
Les féministes profitent de la théorie pour dire qu’il est infondé que la société et sa culture assigne des rôles aux femmes. C’est dire que la culture devrait revoir ses normes sans égard au contexte de l’humanité : la nature, qui dicte son essence. Pardon, mais ça me parait un peu stupide, et surtout irréalisable. Et puis l’existence même des féministes, de leur discours et de leur portée culturelle prouve à elle seule que la société remet constamment ses modèles en question.
Les homosexuels profitent de la théorie pour dire que les normes sociales en terme de pratiques sexuelles doivent être d’autant plus remises en cause que l’on n’est parfaitement ni femme ni homme mais plutôt plus ou mois féminin ou masculin. Mais deux remarques ici : d’abord, ils défendent une pratique par la moindre définition de l’identité sexuelle qu’induit la théorie, alors que le corps de la théorie, à l’inverse, redéfinit l’identité par rapport aux pratiques (on est en plein dans le problème de l’intercausalité évoquée précédemment, et qui rend cette théorie quelque peu infirme). Ensuite et encore une fois, on n’a pas attendu cette théorie, ni pour s’apercevoir de son énoncé, ni pour redéfinir constamment les modèles culturels ; qu’ils veuillent accélérer le mouvement, c’est leur affaire… et je comprends que ce buzz les arange bien !
Et nos pauvres petits députés dans tout ça ?
Eh bien derrière la théorie, ils veulent tirer sur les féministes et les homosexuels. Pour ma part, je les comprends un peu ; et ça fera du grain à moudre à tout partisan de l’envahissante bonne pensée commune qui voudra attaquer mon commentaire. Mais bien sur, attaquer la théorie et les livres qui la rapporte (assez fidèlement je trouve), n’était pas à mon sens une excellente idée.
Si je comprends bien, on n'est pas homme mais on le devient. Selon quels critères???
Pour être plus clair, devient-on femme en apprenant à passer l'aspirateur ou à mettre du rouge à lèvres (exemple dans le texte)?
Si c'est ça la théorie du genre, ça signifie que l'on enferme le genre dans des cases ce qui est contraire au féminisme.
Étonnante définition et étonnant soutien des féministes.
Pourquoi vouloir toujours tout compliquer? On a un sexe et ensuite il y a une société.
Le sexe est fixé (sauf opération et encore toutes les caractéristiques biologiques ne sont pas respectées). On a des gênes différents. Point. C'est factuel et c'est par définition ce qui définit un mâle et une femelle (voir commentaire de Sophie).
Après, la société définit des rôles, des comportements. Ce que l'on doit certainement combattre, c'est quand ces rôles sont définis en fonction de critères physiques sans relation avec l'objet : exclusion de la pratique d'un métier en fonction d'un sexe, d'une couleur, d'un comportement sexuel, ... au lieu de la force, la compétence, ...
En gros, le problème, ce sont les étiquettes. Mais la théorie des genres semble encore plus enfermer dans les étiquettes.
D'ailleurs, personnellement, le texte cité du manuel me choque aussi car il n'indique pas une théorie en discussion mais affirme que cette théorie est LA réalité. C'est tout aussi peu scientifique et peu ouvert que les députés de droite populaire ou les intégristes religieux!
Bizarre cette indignation de la droite réac (héritière de la droite catho la plus réac également)
Car si je suis bien le raisonnement de la théorie du genre, elle donne du grain à moudre à un autre cheval de bataille de cette frange de la droite: la lutte contre l'adoption par des parents homosexuels.
L'argument avancé est le risque de reproduction du comportement sexuel des parents vers les enfants et qui ne serait donc pas inée ... or la théorie du genre laisse clairement entendre que les interactions sociales peuvent orienter la sexualité de chacun et serait donc acquise ....
Mais alors.. si la sexualité est inée pourquoi se révolter contre l'homoparentalité ?
et si elle est acquise, pourquoi perdre son temps à beugler contre l'enseignement de cette théorie ????
La droite catho ne sait donc plus à quel saint se vouer: inée ou acquis ?
Oui, nous sommes différents. En tant qu'homme hétérosexuel, je me crois différents d'une femme au niveau de mes gènes (qui relève de ma naissance), moins au niveau de ma culture (bien que malheureusement ou heureusement, de petites différences existent). De même, je me crois différent d'un homosexuel au niveau de mes pratiques et de ma culture.
Nier cette différence relève du fanatisme. Cependant, je veux préciser ma vision des choses en deux points. Premièrement, je ne suis pas FONDAMENTALEMENT différent d'une femme ou d'un homosexuel, dans mes aspirations, mes droits et mes devoirs. De deux, avoir des différences n'exclut pas d'être équivalent. Oui, je suis différent d'une personne allochtone, d'une femme hétérosexuelle, homosexuelle, blonde ou rousse. Mais ces différences sont positives.
L'égalité des sexes est un leure, je ne suis pas l'égal d'une femme. Par contre, l'équivalence doit être de mise - refuser le déséquilibre et la mainmise d'un sexe sur l'autre.
Votre réponse me semble tomber un peu à côté de l'article et de la théorie du genre. Il ne s'agit pas de statuer sur, si oui ou non hommes et femmes, hétéros ou homos ou bis, sont "différents" dans une société donnée, à un moment donné.
Il s'agit de savoir si ces différences relèvent de l'inné ou de l'acquis, cf. l'article : "(la théorie du genre) cherche à démontrer que les comportements sexués ne sont pas innés mais résultent d’une construction culturelle."
Pour ce qui est de "L'égalité des sexes est un leurre", c'est un peu trop vague : dans quel domaine ? Dans le domaine intellectuel ? Dans le domaine physique ? Dans le domaine émotionnel ? Il faut se méfier de ce genre de discours qui peut cantonner, justement, l'un comme l'autre sexe dans certains domaines professionnels par exemple.
Dernier point, sur le sujet des différences : je pense que l'idée n'est pas de gommer toute différence entre hommes et femmes (ce qui reviendrait à gommer toute différence entre tout le monde, ce qui est absurde et impossible). Il s'agit de faire comprendre que les individus sont avant tout des individus avant d'être un homme ou une femme conditionné dans son rôle de mâle ou de femelle. Donc donner la primeur à l'individualité vs. le sexe au sens culturel et construit du terme (mais je reconnais que ça peut effrayer certaines personnes qui manquent d'imagination et sont bien au chaud dans leur rôle sexué tout préparé :) )