Monde

L'avenir d'al-Qaida

Daniel Byman, mis à jour le 08.09.2011 à 5 h 58

Comment le réseau terroriste va-t-il évoluer ces dix prochaines années?

Dans un marché de Quetta, au Pakistan, le 5 septembre 2011. La photo de Ben Laden est en vente. REUTERS/Naseer Ahmed

Dans un marché de Quetta, au Pakistan, le 5 septembre 2011. La photo de Ben Laden est en vente. REUTERS/Naseer Ahmed

Ayman al-Zawahiri, le nouveau chef d’al-Qaida depuis la mort d’Oussama ben Laden, a hérité d’une organisation assaillie de toutes parts. Lui et les autres dirigeants du réseau doivent redouter de connaître le même sort que Ben Laden. Pire encore, ses excès valent à al-Qaida d’être condamnée dans les cercles islamistes, et elle risque d’être mise sur la touche dans le contexte du Printemps arabe. Pourtant, al-Qaida est aussi le groupe terroriste le plus célèbre du monde, et ses membres restent forts. Quelles sont ses perspectives d’avenir?

Le défi le plus immédiat que Zawahiri doit relever est interne. S’il est depuis longtemps reconnu comme le poulain de Ben Laden et qu’al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) s'est engagée à lui être loyal, unifier la très fissipare communauté djihadiste est une tâche ardue. Zawahiri n’a pas le charisme de Ben Laden, et c’est une personnalité qui divise l’opinion.

Il est particulièrement difficile d’atteindre unité et coopération quand une pluie de missiles de drones américains complique tout rassemblement ou même communication entre dirigeants terroristes.

Zawahiri doit aussi affronter les séismes politiques qui secouent le Moyen-Orient. Les événements en Tunisie, en Égypte, au Yémen, en Libye et dans d’autres pays mettent en question le message d’al-Qaida selon lequel seule la violence anti-américaine peut apporter le changement à la région.

Le double effet des révolutions arabes

Heureusement pour Zawahiri, il est aujourd’hui plus facile d’opérer librement dans le monde arabe qu’au cours des dernières décennies. Le soulèvement libyen et la révolution égyptienne ont eu pour conséquence l’ouverture de prisons et la libération de nombreux djihadistes.

Certains ont déposé les armes, mais d’autres sont susceptibles de rejoindre les rangs des combattants. Au Yémen, l’effondrement du régime de Saleh a augmenté la liberté de mouvement d’AQPA et lui a permis d’étendre son action à de nombreuses zones.

Même dans des pays où les régimes sont épargnés, les services de sécurité se concentrent désormais sur les manifestations d’étudiants et d’intellectuels et pas sur les djihadistes —parce que ce sont les activistes démocrates, et pas les terroristes, qui menacent le plus leur mainmise sur le pouvoir.

Heureusement pour Zawahiri, il sera très facile de continuer à démolir les États-Unis. Bien que l’administration Obama ait donné un coup de main non négligeable aux Égyptiens pour les aider à se débarrasser de leur président, Hosni Moubarak, et que les forces américaines aient participé au renversement de Kadhafi en Libye, les États-Unis restent très impopulaires dans le monde arabe.

Même si les soldats américains sont officiellement supposés se retirer d’Irak à la fin de l’année, il en restera probablement un certain nombre à un titre ou un autre. Certes, ces forces joueront un rôle bien moindre dans la protection du pays et les responsables américains espèrent qu’elles sauront rester discrètes, mais leur présence irrite encore beaucoup d’habitants de la région. Et naturellement, les États-Unis vont rester en Afghanistan dans les prochaines années.

Les États-Unis n’envisagent pas non plus de mettre un terme à leur confortable relation avec les dictateurs de la région dans un avenir proche. Ils ont déjà consciencieusement ignoré les tentatives de l’Arabie saoudite d’empêcher les manifestants de renverser la famille al-Khalifa du Bahreïn.

En outre, Washington va se retrouver coincé entre son désir de conserver de bonnes relations avec d’autres sympathiques dictateurs, comme le roi Abdallah de Jordanie, et la nécessité de travailler avec les tout nouveaux démocrates. Cette épreuve d’équilibrisme ne satisfera personne et donnera du grain à moudre à al-Qaida pour ses offensives de relations publiques. Et naturellement, les États-Unis et Israël vont rester bons amis.

Les inévitables déceptions des islamistes du monde arabe fourniront aussi à al-Qaida une ambiance propice au recrutement. En Égypte, les islamistes devraient faire un bon score aux prochaines élections. Mais personne ne s’attend à ce qu’ils abrogent le traité de paix avec Israël, ou qu’ils imposent une islamisation forcée à la société.

Comment gérer le Pakistan?

Un tel pragmatisme, s’il est approuvé par la communauté internationale, pourrait bien irriter les membres les plus radicaux et les plus idéalistes de ces groupes. Les dirigeants islamistes modérés finiront par être accusés de se vendre, accusations que Zawahiri a déjà proférées et qu'il renouvellera.

Gérer le Pakistan va s’avérer difficile pour al-Qaida. Quand le réseau terroriste a essayé de s’emparer du pouvoir dans certaines régions d’Irak, les habitants ont pris leurs distances. Au Pakistan, al-Qaida s’est mieux débrouillée en aidant les djihadistes pakistanais à se battre et en les orientant systématiquement vers son programme plus radical et international plutôt qu’en prenant elle-même les manettes.

Et le gouvernement pakistanais titube faiblement de crise en crise. Pourtant, la position d’al-Qaida au Pakistan est délicate. Le gouvernement pakistanais est inconstant —il coopère, il tolère et il s’oppose aux djihadistes, souvent tout à la fois. De même, une situation trop chaotique dans le pays risque d’obliger al-Qaida à se consacrer à la protection de sa position au Pakistan au détriment de ses autres objectifs.

Quoi qu’il en soit, al-Qaida doit se battre pour prouver sa pertinence —tâche particulièrement ardue pour Zawahiri dont le manque de charisme lui permet difficilement d’exercer une influence au-delà des rangs étroits des djihadistes.

Cet objectif pourrait pousser al-Qaida à lancer des attaques prématurées ou sur des cibles non gardées et purement civiles. Si ce genre d’attentats provoque le type de couverture médiatique dont al-Qaida est friande, il génère moins d’engouement que les «superproductions» terroristes comme le 11-Septembre, même pour ceux qui considèrent les États-Unis comme l’ennemi des musulmans du monde entier.

Le noyau dur d’al-Qaida doit aussi prouver sa pertinence aux musulmans d’Europe et des Etats-Unis —et s’assurer que des branches comme AQPA n’éclipsent pas l’organisation-mère.

Zawahiri peut trouver un peu de réconfort en songeant qu’au moins, les idées et les objectifs d’al-Qaida sont aujourd’hui intégrés au débat dans les cercles islamistes, même s’ils ne sont pas largement acceptés.

Plus important encore, des musulmans d’Europe et des États-Unis sont venus se battre dans des foyers djihadistes comme le Yémen et la Somalie, ainsi qu’au Pakistan. Transformer ces combattants étrangers en terroristes internationaux est la spécialité d’al-Qaida, et la familiarité de ces Occidentaux avec les États-Unis les rend particulièrement dangereux.

Ne pas tenir compte de Zawahiri et d’al-Qaida serait une erreur. La mort d’al-Qaida a été annoncée plusieurs fois déjà, pour à chaque fois mieux renaître de ses cendres, et le long passé militant de Zawahiri mérite le respect. Certes, une pression constante peut pousser al-Qaida plus près de l’effondrement et l’empêcher d’exploiter toute opportunité future. Mais ce genre de campagne ne débouchera pas sur une victoire immédiate.

Daniel Byman

Traduit par Bérengère Viennot

Daniel Byman
Daniel Byman (11 articles)
Directeur du Centre d'Études de la Paix et de la Sécurité à l'université américaine de Georgetown
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