Un Mondial qui a un sacré blase

Des joueurs de l'équipe nationale d'Italie le 2 février 2008, REUTERS/Russell Cheyne

Des joueurs de l'équipe nationale d'Italie le 2 février 2008, REUTERS/Russell Cheyne

Retour sur l'origine et la signification des blasons des 20 équipes présentes à la Coupe du monde de rugby.

Pendant quasiment deux mois, vous allez entendre ces expressions quotidiennement. «Des Wallabies bondissants», «Les coq ne chantent plus», «Un quinze du chardon guère piquant» etc. Les 20 équipes présentes à la Coupe du monde néo-zélandaise ont toutes un symbole, qui figure en bonne place sur leur blason. Une manière d’afficher leur identité, leur histoire, mais également un artifice bien utile aux journalistes du monde entier afin de donner de la couleur à leurs reportages. Pour vous permettre de briller en société, on vous explique la signification de tous ces symboles. De quoi également parfaire vos connaissances animalières et botaniques.

Poule A

La fougère de Nouvelle-Zélande



Plus qu'un symbole, la fougère argentée est devenue une marque, l’image associée aux All Blacks. Elle orne le maillot noir depuis la première tournée des Néo-Zélandais à l’étranger, en 1884. Elle est alors dorée et brodée sur un maillot bleu nuit. En 1893, le maillot devient noir et la fougère, argentée, à l’occasion de la première réunion du comité directeur de la fédération. Les forêts humides originelles de Nouvelle-Zélande comptent plusieurs centaines de variétés de fougères. L’une, la Cyathea dealbata, a le dessous des feuilles argenté, ce qui en fait la plus belle et la plus recherchée des touristes. La fougère est aussi présente dans de nombreuses légendes maories et sa jeune pousse en spirale, dite «koru», représente l’éveil, l’énergie et la croissance.

Le coq français



A l’origine, les premières équipes de France portaient deux anneaux bleu et rouge enlacés. En 1911, cinq ans après le premier match des Bleus, le capitaine Marcel Communeau proposa d’imposer le coq gaulois comme emblème. Ce symbole est associé à notre pays depuis l’invasion romaine, puisqu’en latin, gallus se réfère aux habitants de la Gaule tout comme au gallinacé chanteur. A l’évidence, la dimension nationaliste n’a pas échappé à Communeau, centralien, futur poilu et enfant de cette IIIe République revancharde et en quête de symboles «France éternelle» non royaliste. Le coq étant un animal fier et possiblement agressif, il fait l’affaire. Sans oublier une autre dimension franchouillarde, celle de chanter les deux pattes dans la fiente (à la différence du coq wallon qui a une seule patte au sol).

L’érable canadien



Le logo de la fédération canadienne se veut moderne, avec un joueur de rugby stylisé blanc sur fond de feuille d’érable rouge et noir. L’érable fut pendant longtemps l’une des principales ressources du Canada, à la fois comme bois et pour la teneur en sucre de sa sève (pensez à vos pancakes). Sa feuille à 11 pointes est au centre du drapeau depuis son adoption dans les années 60, et représente le «fait français» du Québec au milieu du rouge et blanc, couleurs de l’Empire britannique. Les rugbymen canadiens sont aussi appelés les «canucks», ce qui, en vieil argot, désigne les Canadiens francophones proches du cliché du rude bûcheron, et par extension, les orques.

Les colombes tongiennes



Ne vous fiez pas aux apparences, les valeureux rugbymen tongiens ne sont pas des colombes. C’est pourtant cet animal qui orne leur maillot, avec un rameau d’olivier dans le bec. Le tout enchâssé dans une croix rouge sur fond jaune. La croix rouge est le motif du drapeau national, le fond jaune et la colombe viennent du drapeau de la royauté, qui diffère. La colombe est un animal commun dans ce petit royaume du Pacifique. La dimension religieuse apparaît également puisqu’il s’agit d’un pays très croyant, et que le roi représente l’unité nationale et assure la paix entre ses sujets. Les joueurs sont surnommés «les aigles de mer» depuis que le roi a rêvé une nuit que ses joueurs avaient des traits d'aigles planant au-dessus de l'océan. On peut penser que pour se démarquer, il vaut mieux avoir une colombe comme blason qu’un aigle. Ce qui est sûr, c’est que ce ne sont pas des colombes qui sont parties avec le pécule du dernier Mondial.

Les cerisiers nippons

Les cerisiers en fleur au printemps sont une des cartes postales classiques du Japon, avec le mont Fuji, les boulevards lumineux de Tokyo et les femmes en habits traditionnels. Enfin, avant Fukushima. Le côté mélancolique et gentillet de ces fleurs dites «sakura» ou «cherry blossoms» a d’ailleurs fini par lasser, et les Japonais se réfèrent désormais aux «brave blossoms». La bravoure doit être une valeur privilégiée par rapport à une fleur qui représente traditionnellement le côté beau et éphémère de l'existence dans le bushido, le code d’honneur des samouraïs. Ce qui explique pourquoi certains kamikazes en peignaient sur leurs carlingues...

Poule B

Les Argentins en Jag’


Voici la preuve que les journalistes racontent un bon lot de conneries. Le cas des Pumas est une erreur historique avérée passée dans l’imagerie populaire. C’est en effet un jaguar qui orne le logo de la fédération argentine. Selon la mythologie établie, un journaliste sud-africain cherchant une métaphore animalière pour éviter les répétitions dans un article à rendre de toute urgence confondit les deux animaux lors d’une tournée des Argentins dans son pays en 1965. Les visiteurs, tout heureux d’être élevés au même rang que les Springboks et autres Wallabies, s'accommodèrent fort bien de la confusion. Si les deux félins se promènent en Argentine, sachez que le puma a toujours une robe unie, au contraire du jaguar, moucheté de noir. Pour le reste, les Français savent depuis longtemps que pumas ou jaguars, les Argentins savent sortir les griffes.

Rose Save the Queen


Selon les saisons, et parfois d’un week-end à l’autre, la rose anglaise est soit fanée, soit piquante. La rose est un emblème royal remontant à la guerre que se livrèrent les maisons de Lancaster et d’York pour le trône d’Angleterre à la fin du XVe siècle. Un mariage servant à en finir avec les effusions de sang, la rose royale est à la fois rouge et blanche, mais surtout rouge. Elle fut adoptée comme armoirie par le collège de Rugby, où un imbécile eut un jour l’idée de prendre un ballon de foot à la main et de courir avec.

Tout naturellement, au moment de se trouver un emblème pour aller affronter les Écossais lors du premier match international en 1871, la fédération choisit la rose comme symbole, plutôt que les trois lions de la fédération de football. Ajoutez à cela les couleurs rouge et blanche de la croix de Saint Georges, et vous comprendrez la psyché foncièrement orgueilleuse et arrogante du XV de la rose.

Le chardon, fleur de l’Ecosse


Selon la légende, des envahisseurs vikings tentant d’attaquer de nuit un château des Scots lors des invasions du VIe siècle se piquèrent dans des chardons. Criant leur surprise et leur douleur, ils réveillèrent les gardes et furent repoussés. La fleur est devenue le symbole de la résistance des hommes des Highlands à l’envahisseur, et fut donc choisie avec astuce pour leur premier match face à l’Angleterre en 1871. Allez comprendre pourquoi...

Au soleil de Géorgie


«Bortskhali». Voila comment s’appelle ce blason, une forme solaire stylisée par les guerriers caucasiens, représentant des rayons qui jaillissent au crépuscule. Le soleil est un symbole universel de pouvoir. Vous entendrez plus sûrement parler des Géorgiens sous le terme de «Lelos». Cela réfère à un jeu de ballon et de lutte pratiqué de manière ancestrale dans le pays. Les trois lettres sous le symbole sont S.R.K, les initiales de la Georgian rugby union.

La feuille de chêne roumain


 La Roumanie a rejoint le concert des nations rugbystiques en 1919. Grande puissance jusque dans les années 80, l’équipe nationale périclite depuis le début de l’ère professionnelle. Elle a été la dernière qualifiée pour le Mondial 2011. On retrouvera malgré tout le maillot or frappé de la feuille de chêne sur les pelouses néo-zélandaises.

Le chêne, Stejarii dans la langue natale de Ionesco, est un symbole universel de force, de solidité, de fierté et de majesté. Ce qu’il faudra bien aux coéquipiers de Marius Tincu pour briller dans une poule B très relevée.
 

Poule C

Australie


Un Wallaby pour l’Australie, faute de mieux. Dur dur de passer derrière les All Blacks. En 1908, une sélection australienne participe à une tournée dans les îles britanniques. Juste après leurs voisins néo-zélandais, ils sont sommés de trouver un emblème pour leur île. Une manière de mieux vendre leurs matchs, du marketing préhistorique en quelque sorte. Les dirigeants de la fédération auraient proposé le lapin, une idée refusée par les joueurs pour qui l’animal est un nuisible importé d’Angleterre. Le kangourou étant déjà pris par les treizistes, les Aussies se rabattent alors sur un autre marsupial bondissant, le wallaby, de plus petite taille. Comme un symbole d’un rugby à XV qui ne rattrapera jamais le XIII dans la culture australienne.

Le trèfle, la trinité irlandaise


Sûrement un des plus anciens symboles du rugby mondial: le trèfle à trois feuilles accompagne la destinée de la fédération irlandaise depuis 1874. En plus d’un siècle, très peu de changements ont été effectués. Principale modification: le passage de cinq à trois brins dans les années 20. Ce trèfle bien particulier est un shamrock, un terme qui vient du gaélique seamróg.

Considérée comme sacrée par les druides, la plante serait à l’origine de l’arrivée du catholicisme en Irlande. Ainsi, au Ve siècle, Saint Patrick se servit du shamrock pour enseigner la Sainte Trinité aux Irlandais, chacune des feuilles représentant le Père, le Fils, et le Saint Esprit. C’est du moins ce que raconte la légende, car aucun écrit ne vient confirmer cette version. Mais après tout, peu importe, le shamrock devient au XIXe siècle un symbole de lutte contre l’oppresseur anglais. Quiconque l’arborait risquait la peine de mort.

Minimum cum laude


Les Italiens ne s’embarrassent pas: leur logo est très classique, avec les traditionnelles couleurs du drapeau national, le sigle de la fédération, et les couronnes de laurier. Du genre de celles qu’on donnait aux généraux vainqueurs dans l’Antiquité.

L'ours de Russie


L’ours symbolise depuis longtemps la Russie. Le plantigrade est reconnu comme un emblème national, même s’il n’en aura jamais le titre officiel. A l’occasion des Jeux de Moscou en 1980, le pouvoir soviétique intronise Mishka, un ourson à l’allure fort sympathique, comme mascotte. Une manière de contrer cette image de puissance violente et dangereuse. La fédération russe de rugby a préféré une version beaucoup plus virile, d’ailleurs très voisine du logo de Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine. Est-ce que cela sera suffisant pour terroriser les adversaires de la 19e nation du rugby mondial? Pas sûr...

L’aiglon américain


Un logo qui pète, avec un aigle à l’air vindicatif tenant un ballon de rugby, le tout aux couleurs traditionnelles des Etats-Unis... De quoi se souvenir qu’un jour, en effet, les Eagles furent champions olympiques de rugby à XV. C’était en 1920 et 1924. Depuis, le rugby outre-Atlantique a perdu de sa superbe, et les coéquipiers de Takudzwa Ngwenya devraient encore encaisser quelques belles roustes en Nouvelle-Zélande.

L’aigle est un des symboles officiels de la république américaine depuis le XVIIIe siècle. Soyons précis, il s’agit en réalité d’un pygargue à tête blanche («bald eagle» en anglais), qui figure notamment sur le sceau de la présidence américaine. Une bestiole pas du goût de Benjamin Franklin, qui la trouvait fainéante, et aurait préféré qu’un dindon, bien plus «respectable», eût été choisi. Comme quoi, un surnom ridicule, ça ne tient pas à grand chose.
 

Poule D

La gazelle et la fleur d'Afrique du Sud


En Afrique du Sud, les symboles sur le maillot ont une portée éminemment politique. Le premier emblème choisi fut le Springbok, littéralement «bouc sauteur» en afrikaan, en réalité une gazelle. Une décision qui remonte à 1906, lors de la première tournée de l’Afrique du Sud au Royaume-Uni. Marqué par la récente guerre des Boers, le capitaine Paul Roos décide d'apposer un Springbok sur le maillot, histoire d’éviter que la presse britannique n’invente un surnom ridicule pour son équipe. Pourquoi avoir choisi cet animal plutôt qu’un lion, par exemple, c’est une autre question...

En 1992, après la fin de l’apartheid, une fleur de protea — la plante emblème national — est ajoutée à côté du Springbok. Deux ans plus tard, après sa victoire aux élections, l’ANC décide d’éliminer définitivement la gazelle honnie, symbole de la domination des Afrikaners sur le rugby.

Il faut l’intervention de Nelson Mandela pour qu’elle puisse demeurer sur le maillot lors de la Coupe du monde 1995, organisée en Afrique du Sud. Désormais, les deux symboles cohabitent: le protea sur la gauche de la poitrine, le Springbok à droite. Pendant la Coupe du monde, la gazelle sera néanmoins obligée de déménager sur la manche gauche, pour faire de la place au logo du Mondial.

Du poireau aux plumes galloises


Les Diables rouges détestent leurs voisins anglais. Quand ils peuvent les empêcher de rafler un Grand Chelem, comme en 1999, ils ne s’en privent pas. Reste que sur leurs maillots, les Gallois font tout de même allégeance à la Couronne britannique.

Leur emblème? Les plumes d’autruche du Prince de Galles, préférées au poireau au XIXe siècle, pour signifier la loyauté à la monarchie. On trouve aussi le sigle de la fédération galloise, qui a remplacé l’expression «Ich dien» («Je sers», en allemand) au cours des années 1990. Pour l’anecdote, sachez que les plumes furent choisies comme emblème après la bataille de Crécy, au XIVe siècle.

Sous les palmiers, le rugby



Le style très épuré de l’emblème des «Flying Fijians» en fait sûrement un des plus efficaces: un palmier à l’intérieur d’une noix de coco (ou est-ce un ballon de rugby?) en forme d’hommage à ce qui constitue une des pierres angulaires du sport dans le pays. Cela a beau ressembler à un vilain cliché, c’est bien sur les plages fidjiennes que les gamins font leurs premiers pas avec une balle ovale dans les mains.

Un blason pour tout dire


Le logo un brin chargé de l’équipe des Samoa est celui de leur fédération. On y retrouve la constellation de la croix de Sud, un grand classique dans cet hémisphère, mais également une couronne de laurier, un palmier pour symboliser l’apport de la mer et de la nature, et enfin une croix catholique, probable hommage aux frères maristes qui ont importé le rugby dans cet archipel du Pacifique.

L’aigle pêcheur namibien


Les antilopes présentes sur le blason du pays étant déjà utilisées par leurs voisins sud-af’, les officiels du rugby namibien ont dû se rabattre sur un autre animal. Comme les Américains, ils ont choisi d’arborer sur leur maillot un aigle, mais pas n’importe lequel: un aigle pêcheur d’Afrique, une espèce que l’on retrouve sur tout le continent et qui met en lumière les ressources maritimes du pays. Un logo basique mais classe, tout comme les deux surnoms de l’équipe: les «Welwitschias», du nom d’une plante présente dans les déserts côtiers, et les «Biltongboere», qui signifie en gros les «viandards».

François Mazet et Sylvain Mouillard

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