Je n'ai pas vu la guerre en Libye
Il n’est pas question de rejouer ici le célèbre «La guerre du Golfe n’a pas eu lieu» de Jean Baudrillard, la guerre de Libye a bien eu lieu. Mais est-ce celle qu’on nous a montrée? Le point de vue de Jean-Michel Frodon.
- Des combattants anti-kadhafistes, le 1er septembre 2011. REUTERS/Goran Tomasevic -
Alors que s’achève la guerre en Libye revient une question. Qu’avons-nous vu? Le renversement de Kadhafi aura donné lieu à une longue période d’actions militaires, couverte par les reporters d’images du monde entier. Riche en suspens et en rebondissements, le déroulement du conflit de cinq mois et demi –à partir de la résolution 1973 de l’ONU du 17 mars autorisant les actions armées des Occidentaux qui commencent immédiatement les bombardements– a massivement occupé nos écrans de télévision. Massive, la représentation de cette guerre laisse pourtant un étrange sentiment: celui de n’avoir pas vu la guerre, la véritable guerre.
Si on y repense, du terrain, qu’avons-nous vu? De manière systématique, des gens qui crient «Allah o akbar», font le signe de la victoire, et tirent en l’air.
Aucun doute sur la réalité des pertes subies par les Chebabs, sur le fait qu’ils se sont fait énormément tirer dessus par les kadhafistes, et qu’ils ont en de multiples occasions manifesté leur courage et leur détermination à en finir avec le régime.
Mais le combat face à l’ennemi? La réelle conquête des villes et des points stratégiques? Vous l’avez vue? Pas moi.
Il n’est pas question de rejouer ici le célèbre La guerre du Golfe n’a pas eu lieu de Jean Baudrillard, la guerre de Libye a bien eu lieu. Mais est-ce celle qu’on nous a montrée?
Comme spectateur, l’impression persistante était celle d’une mise en scène, mise en scène réelle, dangereuse, où de nombreuses personnes ont risqué leur vie, et où beaucoup l’ont perdue, mais qui néanmoins ne figurait pas la réalité du processus militaire en cours –plutôt sa réalité politique, à condition d’en percevoir le décalage par rapport au discours énoncé. Comme spectateur, l’impression est que ce sont d’autres, ailleurs, qui ont marqué des points, militairement ou par des négociations, tandis qu’on avait confié des armes en grandes quantités à une population dont il importait politiquement qu’elle ait l’air de s’être libéré elle-même.
Ces armes, nous les avons tous vues à satiété, mais pratiquement jamais dans le cadre d’opérations des combattants. Et s’il y a apparemment bien eu quelques unités libyennes très efficaces lors d’opérations précédant la prise de Tripoli, surtout venues de l’ouest du pays, malgré le lyrisme des commentaires et le boucan des rafales de mitrailleuses lourdes sur les pick-up, les images de la «guerre populaire» n’auront guère témoigné d’actions de combat significatives.
A en juger par ce qu’ont montré, et n’ont pas montré les chaînes de télévision, revient avec insistance l’impression que la guerre sur le terrain a été davantage le fait d’unités de services spéciaux d’autant plus discrets que leur action, elle, n’était pas autorisée par l’ONU. Il est peu probable que cela soit explicité: le «Grand Récit» de la libération du peuple libyen par ses propres forces est un socle indispensable à l’édification de l’avenir du pays.
Jean-Michel Frodon
Mis à jour le 06/09/2011 à 8h21















































Ce n'est pas parce que le discours anti-militariste primaire de quelques-uns coupe court à tout débat que ça n'aurait pas eu du succès, ni qu'il ne faut pas en parler.
Un mort, ça laisse une famille éplorée. Et le numérique laisse tout le loisir à une population locale de saisir l'inhabituel. Qu'il y ai eu une présence de cadres formateurs, pourquoi pas, mais suggérer qu'une armée invisible a libéré à elle-seule un pays tout entier, cela relève du fantasme selon moi.
Je suis d'accord avec la remarque sur l'absence chronique de documents sur l'action des rebelles, mais l'explication qui est donnée ici ne me satisfait pas.
Mais en y réfléchissant bien je me demande si ce sentiment ne vient pas à la fois d'une mauvaise compréhension du reportage de guerre (qui n'a rien à voir avec ma profession, je le précise) et d'une confusion avec ce que nous donne à voir le cinéma.
Au fond, quelles sont les guerres dont on peut vraiment dire qu'on les a "vues à la télé" ? De fait il y en a peu, pour ne pas dire pas du tout. Pour voir la guerre il faut des reporters au coeur de l'action ce qui est de fait assez rare, d'une part parce que c'est très dangereux, d'autre part parce que contrairement à ce qu'on imagine, l'action est rare dans une guerre. La plupart du temps, c'est de l'attente ou des déplacements.
La seule guerre qu'on a vue en direct était l'invasion de l'Irak en 2003, mais cela s'est fait au prix de journalistes "embeded" ce qui a été fort critiqué, mais qui semble la seule solution. Quel journaliste serait prêt à monter au coeur des combats tout seul ou dans un pick-up conduit par des ados ?
Enfin, je pense que d'autres guerre nous semblent avoir été largement couverte alors qu'on les a essentiellement vues représentées sur grand écran. Je pense à la WWII, dont les images d'action sont finalement relativement rares. Peut-être aussi est-ce le cas du Vietnam.
Il n’est pas ridicule de se poser cette interrogation quand on est face à des ‘’bizarreries’’ qui ornent les événements en Libye. Alors qu’en Tunisie et en Egypte, les dictateurs de ces deux pays ont été déboulonnés à la suite d’une longue mobilisation réellement populaire et uniquement politique, en Libye on a assisté à un soulèvement armée qui s’empare très rapidement de la deuxième ville du pays. En Tunisie et en Egypte, on a assisté à des soulèvements sans leaders ni partis dirigeants. En Libye très vite on a vu apparaître une direction composée du panel politique de la société y compris des ‘’kadhafistes’’ qui furent des serviteurs du régime comme le président du fameux CNT et le général Youness liquidé par des partenaires qui avaient sans doute leurs raisons de se méfier de lui. Les pays occidentaux avaient été surpris par les inattendues et fracassantes irruptions populaires dans les deux pays réputés ’’amis’’, ce qui a facilité leurs pressions sur les pouvoirs en place jusqu’à les abandonner à leur triste sort. En revanche, ces mêmes pays semblent avoir accompagné sinon anticipé les événements en Libye où Kadhafi (un ennemi de longue date) n’était pas disposé à se laisser faire. Il ne restait que la force pour le débusquer de son château de cartes. Comme la CIA et les services secrets anglais entretenaient d’étroites relations avec les services de Kadhafi, on comprend pourquoi Moussa Koussa , le ministre des affaires étrangères libyen, ex-patron des services secrets, se retrouva très rapidement au chaud à Londres, alors que des généraux et ministres de Kadhafi se retrouvent eux à Benghazi à la tête du CNT. A travers ces quelques points de comparaison entre les révolutions du Jasmin et la guerre des sables, on est en droit de déduire que la Libye ne connaît pas véritablement un processus révolutionnaire mais subit plutôt une sorte de Coup d’Etat. On a constaté en Libye qu’une bonne partie de l’appareil d’Etat avec des ministres, des généraux et colonels avec armes et bagages se sont mis au service ou plutôt à la tête de la rébellion. La différence est de taille entre un peuple qui se soulève et qui n’a pour arme que son courage et le sacrifice de sa vie et une force armée qui affronte une autre force armée. La nature des armes utilisées pour renverser un régime n’est pas sans conséquences sur la suite des événements. Aussi bien en Tunisie qu’en Egypte, le processus révolutionnaire a déjà débouché sur des acquis appréciables, ne serait-ce que l’improbable émergence d’un nouveau Ben Ali ou Moubarak. En Libye, rien n’est moins sûr car la chute de Kadhafi aura nécessairement des effets qui ressemblent plus à ceux d’un Coup d’Etat. Un nouveau dictateur sans le côté bouffon de Kadhafi n’est pas impossible d’autant que ce dernier serait arrivé avec l’appui d’armées étrangères qui nécessairement sera interprété comme une humiliation dans un pays travaillé par un nationalisme ombrageux. Le second danger réside dans la configuration tribale du pays qui peut mener à une dislocation de la société et donc à la partition du pays. Les effets maléfiques se font sentir déjà sur le terrain contre les Africains noirs et les Touaregs… Ces quelques remarques faites, il est intéressant de se pencher sur l’étrange flirt des occidentaux avec les islamistes. Ce flirt n’est pas nouveau mais remonte loin dans l’histoire. Les anglo-saxons n’ont eu aucune mauvaise conscience de venir en aide à des monarchies moyenâgeuses pour débouter les Ottomans d’un Orient promis aux fabuleuses découvertes pétrolières. Plus près de nous, la hantise de L’URSS avait poussé les occidentaux à armer les futurs talibans pour couper à cet Etat rival sinon ennemi la route des mers chaudes vers des pays où l’on sent encore une fois les odeurs du pétrole. Les pays occidentaux semblent rééditer le même ‘’pragmatisme’’ en Libye où le soulèvement armé est noyauté par des islamistes. La liquidation du général Youness a-t-elle été ordonnée pour laisser la direction militaire de la prise de Tripoli à un certain Belhadj, djihadiste et ancien prisonnier de la CIA avant d’être remis à Kadhafi qui le libérera par la suite. Quant aux islamistes, pourquoi acceptent-ils ces aides ou alliances avec des pays dont le mode de vie et le système politique leur procurent des nausées ? Sur le plan idéologique ces mêmes islamistes partagent avec leurs alliés de circonstances, leur déni de la lutte des classes, leur amour pour la liberté du commerce, deux matrices qui incitent à faire un bout de chemin ‘’ensemble’’. Il est évident que le pragmatisme qu’il semble partager ne fait pas d’eux des naïfs. Chacun d’eux se donne pour tâche d’atteindre ses propres objectifs tout en fermant les yeux sur les aspects peu ragoûtants du partenaire (permissivité et autres ‘’débauches’’ des uns et violation des droits de l’homme des autres). Mais cette alliance temporaire ne pourra résister aux mouvements contradictoires qui irriguent leurs pays respectifs. La position géopolitique de la Libye et ses richesses qui se conjuguent avec les problèmes des pays voisins mais aussi avec la présence de groupes islamistes et mafieux dans tous le Sahel, laissent présager un avenir sombre dans la région. Les ‘’cerveaux’’ qui sont à la tête de ces bouleversements travaillent pour ne pas réitérer les erreurs commises par les naïfs américains en Irak. Il n’est pas sûr que ces cerveaux aient le bon logiciel capable de neutraliser les ruses, les impondérables et les mystères de l’histoire… cette Histoire qui est la meilleure boussole des hommes.
Ali Akika cinéaste