RUGBY

Coupe du monde de rugby: la der des der pour la Nouvelle-Zélande

François Mazet et Sylvain Mouillard, mis à jour le 11.09.2011 à 8 h 58

Les All Blacks doivent absolument remporter «leur» Coupe du monde. Non seulement parce qu’ils jouent à domicile, mais surtout parce que c’est la dernière fois que leur pays est en mesure d’accueillir une compétition de cette importance.

Eden Park stadium d'Auckland, le 5 septembre. REUTERS/Bogdan Cristel

Eden Park stadium d'Auckland, le 5 septembre. REUTERS/Bogdan Cristel

Les kiwis aiment à penser que leur place dans le monde est bien supérieure à celle que leur situation géographique leur assigne. Hélas pour eux, la réalité est en train de les rattraper. La Coupe du monde de rugby est très probablement le dernier événement sportif de premier plan que le pays est en capacité d’accueillir. Avec 4,4 milions d’habitants et une place au bout du monde, la Nouvelle-Zélande va subir le passage définitif du rugby dans le giron du sport spectacle.

«Il n’y a aucun doute sur le fait que la Nouvelle-Zélande est un bien plus petit marché que tous les autres pays ayant accueilli la Coupe du monde jusque-là», note Sam Richardson, professeur à l’université de Massey et auteur d’une étude sur l’impact économique des compétitions sportives organisées par le pays depuis une douzaine d’années. En 1987, l’Eden Park d’Auckland était certes l’antre de la finale du premier Mondial, mais la compétition, encore officiellement amateure, avait été co-organisée avec l’Australie.

En 1991, pour la première coupe en Europe, les matchs avaient été répartis entre les quatre nations britanniques et la France. De même qu’en 1999. En 1995, 2003 et 2007, la coupe William Webb Ellis a fait escale dans des «grands» pays, comprendre capables d’investir massivement dans des installations sportives de qualité, de gérer un flux de visiteurs bien plus important qu’à l'accoutumée, et de représenter un marché intéressant pour les diffuseurs et les sponsors.

Si l’Afrique du sud, l’Australie et la France font partie de cette catégorie, ce n’est pas le cas de la Nouvelle-Zélande. Qui doit en plus faire face à un décalage horaire désastreux (+10 ou 11 heures) pour le marché européen.

Les limites d’une candidature traditionnelle

Immense terre de rugby, la Nouvelle-Zélande a relevé le pari de cette Coupe du monde en se basant sur une candidature «traditionnelle», faisant valoir sa place privilégiée dans l’histoire de ce sport. Mais la réalité économique a vite rattrapé le pays, qui a lui aussi subi le contre-coup de la crise. Même pour le rugby, l’heure est aux restrictions budgétaires.

D’ordinaire, l’organisation d’une compétition internationale de cette envergure est l’occasion d’investissements publics massifs dans les infrastructures, sportives mais aussi dans les transports. Dans le cas présent, 1,2 milliard de dollars néo-zélandais (720 millions d’euros) ont été dépensés, dont 555 millions (330 millions d’euros) dans les stades.

A titre d’exemple, et même si le rugby est très loin du football et que les deux pays ne sont pas au même stade de développement, l’Afrique du Sud a consacré l’an dernier 4,7 milliards d’euros à son Mondial de foot.

La Nouvelle-Zélande n’a construit pour le Mondial 2011 qu’un seul stade neuf, le Forsyth-Barr Stadium de Dunedin, qui vient remplacer l’historique mais désuet Carisbrook pour 198 millions de dollars locaux (environ 118 millions d’euros). Pour le reste, l’argent est passé dans des améliorations d’infrastructures existantes.

Malheureusement, ces mises à niveau ne sont pour la plupart du temps que temporaires, des tribunes démontables qui disparaîtront une fois le grand cirque ovale déménagé. Comment une ville comme Nelson, qui compte 40.000 habitants, pourrait-elle entretenir à l’année un stade de 20.000 places?

L’Eden Park d’Auckland, symbole de moyens limités

L’exemple le plus flagrant est celui de l’Eden Park, jardin des All Blacks et qui accueillera la finale. Le comité d’organisation avait le choix entre construire une nouvelle arène dédiée au rugby sur le port d’Auckland, et rénover son vieux stade situé en périphérie et partagé avec le cricket. «Je ne m’explique vraiment pas comment le choix de l’Eden Park a été fait», s’interroge d’ailleurs Sam Richardson.

C’est pourtant très simple: retaper sa vieille maison coûte bien moins cher (256 millions de dollars, un peu plus de 150 millions d’euros), que d’investir le double dans un complexe neuf. Dans un premier temps, le gouvernement avait apporté son soutien au projet «Stadium New Zealand», avant de faire volte-face sentant le vent du boulet de la crise économique.

Aujourd’hui, l’Eden Park compte 60.000 places, soit 15.000 de mieux qu’auparavant. Mais il n’est pas entièrement couvert. Ses deux tribunes latérales n’ont pas reçu de toit. Les spectateurs auront donc le droit de prendre quelques douches printanières en septembre et octobre. Autre point négatif, la concession reste partagée entre les fédérations de rugby et de cricket. Les manieurs de battes y accueilleront d’ailleurs le Mondial 2015.

La conséquence de ce partage se fait sentir car un terrain de cricket est ironiquement ovale, et bien plus grand que le rectangle vert des rugbymen. Pour satisfaire tout le monde, l’aire de jeu est immense et les tribunes bien lointaines de la pelouse, ce qui devrait faire grogner les voyageurs britanniques, habitués à une vue imprenable sur l’action.

Un troisième écueil est aussi à franchir: celui des transports. La capacité des trains desservant la gare voisine reste faible et c’est donc un ballet de bus qui devra amener les fans au stade, là où le nouveau projet sur la baie permettait de s’y rendre à pied ou de prendre les transports publics classiques.

L’Eden Park rénové est donc has been avant même d’avoir servi son grand dessein. Ce qui fait dire au magazine spécialisé “NZ Rugby World” qu’il s’agira de «la pire enceinte à avoir jamais accueilli la finale de la Coupe du monde de rugby».

Les organisateurs vont perdre de l’argent

Le tournoi en lui-même va être en déficit. Une perte de 40 millions de dollars (24 millions d’euros) a été budgétée: le gouvernement l’épongera aux deux tiers, le reste sera à la charge de la fédération néo-zélandaise. Un chiffre qui a gonflé en raison des tremblements de terre à Christchurch: neuf matches qui devaient être organisés dans la capitale de l’île du Sud ont été délocalisés, avec tous les frais que cela engendre, et le manque à gagner en terme de billetterie.

Côté recettes, la banque centrale néo-zélandaise les a estimées à 700 millions de dollars (420 millions d’euros), grâce aux ventes de billetterie, aux recettes fiscales et à la venue de quelque 95.000 visiteurs étrangers (contre 350.000 en France en 2007).

Mais même le ministre des Finances, Bill English, préfère tempérer les ardeurs des plus optimistes: «A mon avis, l’impact économique direct de ces événements est surestimé. Vous pouvez toujours trouver un consultant qui vous dira qu’accueillir un événement international ou construire un nouveau stade vous rendra plus riche, ce n’est pas vrai.»

Le New Zealand Herald, le principal quotidien du pays, a vite fait le calcul: selon le journal, la Coupe du monde coûtera 500 millions de dollars à l’économie néo-zélandaise (0,33% du PIB). Réponse furibarde de Martin Snedden, le patron du comité d’organisation, qui dénonce de grossières erreurs et explique que les investissements consentis serviront encore plusieurs années au pays. L’essentiel n’est pas dans cette querelle de chiffres.

Ce qui est bel et bien vrai, c’est que la Nouvelle-Zélande aura du mal à accueillir une nouvelle compétition de cette ampleur, du moins en solo. «Notre meilleur espoir serait de co-organiser l’événement avec l’Australie, comme nous allons le faire lors de la Coupe du monde de cricket 2015, explique Sam Richardson. Auckland est plus proche de Sydney que Sydney de Perth!»

Autre débouché possible: une spécialisation dans les compétitions de jeunes, à l’image du Mondial de foot des moins de 20 ans, qui y sera organisé en 2015. «Ces événements n’attirent pas le même nombre de visiteurs que les grandes compétitions. Mais ils sont plus jeunes, et davantage susceptibles de revenir visiter le pays dans le futur», veut croire Sam Richardson.

Et ils coûtent aussi beaucoup moins aux diffuseurs. Avec ses heures de décalage avec l’Europe à cette période de l’année, la Nouvelle-Zélande est au bout du monde télévisuel. A moins d’être un mordu de rugby, vous ne vous lèverez pas sans doute pas à 8 heures du matin samedi pour regarder France-Japon ou France-Tonga. Et encore moins à 2h30 pour Australie-Italie ou Fidji-Namibie. Pas étonnant dès lors que TF1 ait refilé pas mal de rencontres à France Télévisions et Canal Plus.

Le manque à gagner est très clair. L’International Rugby Board (IRB), qui encaisse les droits médias et sponsoring du Mondial, ne cache pas que cette édition est probablement un adieu au pays des All Blacks. «Par rapport au mondial 2007 en France, nous aurons 30% d’argent en moins à redistribuer aux 117 fédérations membres, mesure Mike Miller, le directeur exécutif de l’IRB. C’est énorme. Nous avons organisé cette compétition ici pour l’histoire du rugby plutôt que pour des raisons financières. C’était une bonne décision, mais je pense que les gens seront réticents à revenir sur un aussi petit marché à court terme.»

Et même la perspective d’une co-organisation avec l’Australie n’enchante guère les pontes de Dublin, qui souhaitent désormais favoriser les compétitions dans un seul pays. Pour preuve, ils ouvriront grand leur tiroir-caisse lorsque la Coupe du monde se déplacera en Angleterre (2015) et au Japon (2019).

François Mazet et Sylvain Mouillard

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