RUGBY

Coupe du Monde de rugby: «Le terrain était trop gras» ou le petit guide des excuses françaises

François Mazet et Sylvain Mouillard, mis à jour le 09.09.2011 à 17 h 50

Perdants magnifiques, habitués aux exploits sans lendemains, les rugbymen français ont toujours une petite justification en stock. Petit guide des meilleures excuses tricolores en Coupe du monde.

Olivier Milloud et Sébastien Chabal après la défaite contre l'Angleterre lors de la demi-finale de la Coupe du monde 2007. REUTERS/Philippe Wojazer.

Olivier Milloud et Sébastien Chabal après la défaite contre l'Angleterre lors de la demi-finale de la Coupe du monde 2007. REUTERS/Philippe Wojazer.

Poule A — France-Japon, le samedi 10 septembre à 8 heures (heure française), à Auckland.

Le rugbyman français partage un certain nombre de points communs avec le footballeur français pré-1998, capable de sortir le plus beau des jeux contre la plus belle des équipes du monde avant de se faire manger par les Allemands, ou notre cycliste national, adepte de raids solitaires de 200 bornes, qui aime se faire mal à en mourir pendant une étape avant de se faire cueillir sous la flamme rouge.

En Coupe du monde tout particulièrement, les quinzistes tricolores cultivent avec un acharnement magnifique leur exception culturelle: une victoire flamboyante contre le favori de la compétition, au hasard les All Blacks, avant de sombrer quelques jours plus tard contre de besogneux mais efficaces Anglais. Le tout sous des trombes d’eau, pour rajouter au pathétique de la situation.

Les Morgan Parra, François Trinh-Duc et autres Louis Picamoles seront-ils les dignes héritiers de leurs glorieux aînés, Abdelatif Benazzi, Fabien Galthié & co? Cultiveront-ils avec la même passion ce goût pour les exploits sans lendemains, pour les envolées romantiques conclues par une foirade monumentale? Parions que oui.

La Nouvelle-Zélande étant située dans l’hémisphère sud, le cycle des saisons est inversé. Joël Collado vous le dirait mieux que nous: «Un printemps austral, c’est à coup sûr une dépression généralisée et des averses régulières.» Pas de bol, les Français détestent la pluie. C’est ballot. Autant dire qu’au lieu de potasser le livre du jeu de Marc Lièvremont, ils feraient mieux de réviser le livre des excuses. Bons princes, on leur résume les principales leçons à en retenir.

1 — «Le terrain était gras et il pleuvait des cordes»

La fameuse poignée de centimètres de Durban est entrée au panthéon du rugby français. Essai ou pas essai, personne ne le sait. Ni Abdel Benazzi qui dira que non, puis qui dira que oui, mais qu’il avait dit non d’abord pour ne pas plomber le moral de l’équipe; ni Derek Bevan, l’arbitre gallois confronté à la marche de l’Histoire sous la pression de millions de Sud-Africains; et encore moins Pierre Berbizier, qui ne pouvait pas mieux voir que n’importe qui d’autre, même si évidemment il pense savoir.

Au final, ce sont toujours les Springboks qui gagnent et les Bleus qui perdent. Le jour de cette demi-finale de 1995, des trombes d’eau s’abattent sur la ville du Natal. La prudence aurait été de reporter le match, mais dans un tel contexte —le retour des Boks dans le concert des nations après la fin de l’apartheid— et avec une pression si forte pour les deux équipes, on a joué. Et on a perdu.

Satanée pluie, satanées flaques de boue, satané ballon glissant, et tant pis pour ce qui était peut-être la meilleure génération du rugby français. A noter pour cette édition 1995 décidément pleine de surprises, la jolie excuse trouvée par les Blacks à l’issue de leur finale perdue contre les Boks: «On a été empoisonnés par une serveuse locale!» (une dénommée Susie).

C’est bien connu, en France, on aime le jeu au large sous un soleil printanier. Sinon, on n’est pas bons. Comme dans Astérix aux Jeux olympiques: «Le terrain était lourd.» Une excuse qu’on ressortira avec plaisir en 2003, quand douchés par les Anglais, les Bleus de Laporte jusque-là superbes se sont retrouvés comme des cons à apprendre qu’en Australie, au printemps, il pleut... Et bien sûr, «on n’avait pas de plan B».

La seule bonne nouvelle, c’est qu’avec un jeu de ligne aussi efficace que celui de la Roumanie depuis deux ans, les Français auront tout intérêt à ce qu’il pleuve en Nouvelle-Zélande. Les temps changent mais l’excuse sera toujours bidon.

2 — «L’arbitrage était partial»

Tout Français normalement constitué sait que l’homme en noir est son ennemi naturel, qu’il fera toujours tout pour favoriser la consanguinité anglo-saxonne et transformer les coqs gaulois en dindons de la farce. Le tout grâce au fameux «deux poids, deux mesures» dans le coup de sifflet et l’application des règlements. Le fantôme de 1995 est toujours bien là dans le placard de Berbizier, qui crie encore à «l’escroquerie sportive». La preuve, Derek Bevan recevra après le tournoi une montre en or d’une valeur de 1.000 livres offerte par la fédé sud-af.

Il faut dire que la France du rugby avait encore en travers de la gorge l’élimination face à l’Angleterre en quart de finale, quatre ans plus tôt au Parc des Princes. Un match très tendu, pour ne pas dire horrible, notamment marqué par un attentat en règle non sanctionné contre Serge Blanco après une chandelle. Les règlements de compte se poursuivent pendant 80 minutes et David Bishop, arbitre néo-zélandais complètement dépassé par les évènements, a les Français dans le nez. Au final, les Bleus se font sortir à la maison et Dubroca, l’entraîneur, «attrape» Bishop dans le tunnel pour lui dire sa façon de penser. On dit aussi que l’arbitre, comme la pluie, fait partie du jeu...

3 — «On s’est fait voler par les Anglais»

Voir les deux paragraphes précédents. 1991, 2003, sans oublier le match ridicule de 2007. Et encore, on ne parle que de la Coupe du monde... Dans tous les cas, c’est toujours la même stratégie: campagne de presse haineuse, mensongère et quasi insultante contre les bouffeurs de grenouilles, déstabilisation par petites phrases interposées, pression sur l’arbitre, etc.

Le tout avec une pincée de condescendance assumée et énervante, et surtout beaucoup d’engagement pour faire péter un boulon aux Français assez bêtes pour tomber dans le piège. Globalement, ça marche trois fois sur quatre, et la plupart du temps on rumine parce qu’on a le sentiment d’être meilleur alors que ce n’est juste pas le cas.

4 —«On était cuits»

On vous le dit tout de suite. Si, sur un malentendu, la France tape l’Angleterre en quart de finale, ce ne sera même pas la peine de regarder la demie. Longue tradition française: le coup d’éclat suivi d’une semaine de rodomontades cocardières et d’un coup de bambou derrière les oreilles. Voir: 1987, exploit en Australie, raclée contre les Blacks.

1999, match d’anthologie contre les Blacks, leçon australienne. 2003, récital contre l’Irlande, douche anglaise. 2007, convergence tellurique favorable contre les néo-z, pitoyable sortie contre les Anglais (et les Argentins pour le double effet kiss-cool). En même temps, quand on est juste moins bons que les autres, c’est dur de faire le match de la décennie tous les week-ends. Sans oublier toute la bière et le gras accumulés entre les deux.

5 — «Les autres sont chargés»

A la fin des années 90, un mot jusqu’alors inconnu fait son apparition dans la presse: créatine. Le nom d’une poudre blanche qui favorise l’activité et le développement musculaire, et particulièrement utile pour la gonflette et la récup’, puisqu’elle permet l’augmentation des charges de travail. Cette créatine est bien sûr commercialisée partout sauf en France, où on la considère comme un vulgaire produit dopant. Donc, pour expliquer nos retards de développement sur les Australiens et les Anglais principalement, on sort l‘argument massue de la créatine.

Quand Jean-Claude Skrela, alors sélectionneur, dit tout haut après la finale de 1999, «l’équipe australienne est plus forte physiquement. On s'est usés là, dans le défi physique qu'ils ont su nous imposer», il pense tout bas: «On avait en face de nous quinze golgoths nourris à la créatine, donc nous, les esthètes, on ne pouvait rien faire.» C’est un peu ce que dira aussi Imanol Harinordoquy peu avant le Mondial 2003:

«C’est vrai que quand on joue les Anglais, j’ai l’impression de rentrer dans un mur...»

Le même syndrome que les cyclistes français qui se considèrent sur le podium du Tour de France alors qu’ils sont 12e. Manque de pot, Thomas Voeckler ne gagne pas le Tour et le XV de France se fait bouffer sur les impacts.

6 — «Bah, ils étaient juste meilleurs que nous»

Parfois, le rugbyman français ne s’étouffe pas dans sa mauvaise foi et s'accommode fort bien de sa deuxième place, se drapant toujours instinctivement dans les habits du perdant magnifique. La fin de la génération 1999 ressemble quand même à un vilain gâchis. En demie-finale, les Bleus de Dourthe, Tournaire et Brouzet font subir mille maux aux All Blacks. Fourchettes, déblayages furieux... tout y passe. Douze ans après, les Néo-Zélandais en sont encore tout chose, effrayés par la violence des Français.

Pourtant, une semaine après l’exploit, les bêtes féroces semblent avoir laissé place à de sympathiques communiants en goguette. Apathiques en finale face aux Australiens, les joueurs de Jean-Claude Skrela rendent les armes. Défaite 12-35 et deuxième titre pour une Australie certes peu spectaculaire, mais trop solide pour un quinze tricolore plus habitué à réagir qu’à agir.

La même explication peut être avancée à propos de la Coupe du monde 1987. En demi-finale, les Français réussissent l’exploit d’éliminer l’Australie, chez elle à Sydney, sur un essai inscrit à la dernière minute par Serge Blanco. La finale laisse le même goût d’inachevé qu’en 1999. Une défaite 9-29 face aux All Blacks, nette et sans bavures. Une mansuétude toute à notre honneur, quand on voit à quel point les Kiwis galèrent en Coupe du monde depuis ce premier et unique titre. Presqu’une victoire.

François Mazet et Sylvain Mouillard

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