Monde

Ankara n'a pas sa place en Europe

Christopher Hitchens, mis à jour le 25.04.2009 à 13 h 55

Les turpitudes turques lors du sommet de l'OTAN démontrent que ce pays n'a pas sa place dans l'Union Européenne.

La nouvelle la plus mésestimée du mois est certainement l'annonce faite par le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, qu'il n'était plus partisan de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Ses raisons, simples et parfaitement compréhensibles, devraient amener Obama à réfléchir sur la diplomatie conciliante qu'il entend exercer.

Au sommet de l'OTAN qui s'est déroulé à Strasbourg au début du mois d'avril, l'approbation d'Anders Fogh Rasmussen, premier ministre du Danemark, comme nouveau secrétaire général de l'Alliance, ne devait être qu'une formalité. Jusqu'à ce que la délégation turque menace soudainement d'y opposer son veto.

Cette opposition était fort révélatrice. Tout d'abord, elle renvoyait à la publication, dans des journaux danois, de caricatures controversées de Mahomet, en 2005. Malgré l'appel à la violence et au boycott lancé contre son pays, et l'intercession d'une délégation d'ambassadeurs de pays dits «islamiques», Rasmussen n'avait pas cédé: la loi danoise ne l'autorisait pas à intervenir dans les affaires de la presse. Des années plus tard, poussée par la rancœur, la Turquie, qui selon sa constitution, n'est pas un État «islamique», a profité de cette réunion pour s'immiscer de nouveau dans les affaires intérieures d'un pays membre de l'OTAN.

La Turquie justifiait son opposition à cette nomination par un autre motif, tout aussi éloquent: depuis le Danemark est émise une chaîne de télévision en langue kurde destinée aux Kurdes de Turquie et d'autres pays. Le gouvernement d'Ankara, qui pense visiblement que tous les pays européens sont aussi décomplexés que lui, insiste pour que le Danemark fasse ce qu'il ferait, à savoir interdire cette chaîne. Si, comme le soutient Ankara, celle-ci offre une tribune au terrorisme, il existe des procédures à suivre dans ces cas-là. Mais, toujours aussi flottantes sur les notions de société ouverte et de prévalence des lois, les autorités turques exigent tout simplement qu'on se plie à leur volonté.

Comme Kouchner l'a fait remarquer dans une interview, ce manège entraîne de sérieuses conséquences : «J'ai été très choqué par cette forme de pression exercée sur nous. (...) L'évolution de la Turquie dans le sens, disons, d'une religion plus renforcée, d'une laïcité moins affirmée, m'inquiète.» Et le vocabulaire du ministre restait pour le moins diplomatique. Le problème ne se limite pas à un parti politique turc qui tenterait de saper la laïcité historique de son pays. Le problème est que la Turquie cherche à imposer sa politique islamiste et nationaliste à un État européen et, en l'espèce, à toute l'Alliance atlantique. Si telle est sa façon d'agir alors qu'elle ne fait pas partie de l'Union Européenne (UE), on imagine ce que cela donnerait si elle y détenait un droit de veto.

À titre de comparaison, il suffit d'observer l'attitude de l'Allemagne fédérale, aujourd'hui moteur économique le plus puissant d'Europe. Après la réunification et une mise à niveau douloureuse, qui est passée par l'abandon du deutsche mark et l'adoption de l'euro, le pays a tourné le dos à l'idée d'une Europe germanisée pour embrasser celle d'une Allemagne européanisée. Avec la Turquie, il semble que ce soit l'inverse. Non contente d'occuper le tiers du territoire d'un pays membre de l'UE (Chypre), elle se sert maintenant de l'OTAN pour tyranniser l'un de ses plus petits membres, avec lequel elle est censée assurer la défense commune de l'Alliance. Pour faire cependant bonne figure, elle cultive l'ambiguïté quant à la reconnaissance du peuple kurde à l'intérieur de ses frontières.

Obama a su faire jouer ses vertus apaisantes lors de ce sommet, puisqu'il a finalement convaincu les Turcs de renoncer à bloquer la nomination de Rasmussen. Si l'on ignore la teneur exacte du marché passé, plusieurs postes clés ont été accordés à des Turcs au sein de l'Alliance. Mais le plus important reste le revirement du ministre français des Affaires étrangères : «Ce n'est pas aux Américains de décider qui entre en Europe ou pas. Nous sommes patrons chez nous.» Autrement dit, la «diplomatie conciliante» d'Obama est parvenue à assagir temporairement les Turcs, mais en s'aliénant, peut-être pour longtemps, la bonne volonté française, et en desservant l'objectif américain de voir la Turquie adhérer un jour à l'Union européenne. Voilà ce qu'a obtenu l'administration qui a tant misé sur la restauration de la légitimité américaine de l'autre côté de l'Atlantique. Apparemment, douceur et conciliation n'y suffiront pas.

Jusqu'à présent, j'étais partagé sur la question de l'adhésion turque. D'un côté, l'entrée dans l'Union européenne pourrait encourager la modernisation du pays, tandis que l'exclusion risquerait d'alimenter ressentiment et animosité, voire de favoriser la résurgence d'un régime militaire nostalgique d'Atatürk. De l'autre côté, l'adhésion placerait l'Europe aux frontières de l'Iran, de l'Irak et du bouillonnant Caucase, et la Turquie, de fameux «pont» entre l'Orient et l'Occident, en deviendrait le tunnel.

Ce qui s'est passé à Strasbourg lève tous les doutes et a le grand mérite de nous avoir prévenus à temps. La Turquie veut tous les privilèges de l'appartenance à l'OTAN et à l'Union européenne, sans renoncer à occuper Chypre, à bafouer les droits des Kurdes et à mentir sur le génocide arménien. Elle voudrait en prime se faire le héraut de l'islamisation en Occident, et elle ose faire perdre son temps à une alliance militaire en cherchant à censurer les médias d'un État membre !

Kouchner a eu parfaitement raison de se prononcer comme il l'a fait. Les autorités turques pourront à présent imputer l'échec de leur candidature non plus aux incessants complots ourdis par leurs ennemis, mais au réveil tardif de leurs anciens amis.

Christopher Hitchens
Article traduit par Chloé Leleu

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