France

La France pourrait-elle avoir son Anders Behring Breivik?

Stéphanie Plasse et Laura Guien, mis à jour le 07.09.2011 à 15 h 53

Le climat politique français pourrait-il donner naissance à un terrorisme d'extrême droite?

Hommage aux victimes des attentats de Norvège, 28 juillet 2011. REUTERS/Stoyan Nenov

Hommage aux victimes des attentats de Norvège, 28 juillet 2011. REUTERS/Stoyan Nenov

Quelques jours après l’attentat contre le siège du gouvernement et de la fusillade sur l’île d’Utoya, Jacques Coutela, candidat du FN dans l’Yonne postait sur son blog baptisé La valise et le cercueil un texte faisant l’apologie d’Anders Behring Breivik, le suspect présumé des attaques en Norvège. Dans son billet, l’élu qualifiait le Norvégien de «résistant», d’«icône», de «premier défenseur de l’Occident» et de «Charles Martel 2».

Quelques heures après ce post, Marine Le Pen, par l'intermédiaire de son secrétaire général Steeve Briois, suspendait le candidat. Un recadrage rapide mais qui n’a pas empêché de poser la question: la France pourrait-elle connaître un attentat semblable à ce qui s’est produit en Norvège? Le climat politique français pourrait-il donner naissance à un terrorisme d'extrême droite?

Pour Erwan Lecoeur, sociologue et politologue spécialiste de l'extrême droite, «il y a clairement une montée de ces mouvement extrémistes. On le voit avec l’accaparation par la scène politique de thèmes chers au FN comme le triptyque frontiste qui consiste en la liaison des concept de chômage, insécurité et immigration. Le président Sarkozy a d’ailleurs, avec le discours de Grenoble, aidé à populariser et à rendre visible ce triptyque lancé par le parti en 1978».

Depuis quelques années, les discours dans le débat public tendent à se radicaliser. A droite, les thèmes sécuritaires foisonnent et les débats portant sur l'immigration, le voile et l'identité nationale font l'actualité de même que les dérapages racistes des membres de l'UMP. Parmi les derniers, celui de la députée Chantal Brunel s'exclamant au sujet des migrations de population de Méditerranée «après tout, remettons-les dans les bateaux!».

«Qualitativement, on constate en France et dans le monde une radicalisation dans le discours. Ceci s’explique par une droitisation des arguments dans le débat public, et dans l’approche des problèmes internationaux en général», analyse l'islamologue Mathieu Guidère.

Le paradoxe du FN

Pour autant, si les idées du FN ont été introduites dans le débat public, peut-on dire que le parti encourage les actions terroristes? Pour Erwan Lecoeur, «le paradoxe, c’est que l’encadrement quasi militaire des partisans du FN peut presque permettre de ne pas mener à des issues aussi dramatiques. Un parti qui essaie de se construire une respectabilité tente d’éviter ce genre de drames».

Preuve encore que cet encadrement sévère s'applique réellement: la réponse ultra-rapide et sans appel de la suspension du candidat FN ayant soutenu Anders Behring Breivik.

Mais il existe un autre corollaire au paradoxe du FN. «Si l’encadrement du parti permet d’éviter les catastrophes, il fait également vivre des idées pouvant conduire à ce type de drame, poursuit Erwan Lecoeur. Des individus, dans un premier temps séduits par leur idéologie, s’en détournent pour aller chercher des actions plus radicales et plus efficaces.»

Un risque de radicalisation à prendre en compte, notamment avec l’arrivée de Marine Le Pen, nouveau visage d’une extrême droite qui se veut apaisée. «On peut penser que des individus déçus de cette normalisation à la sauce Marine pourraient par la suite se radicaliser de façon indépendante.» Une analyse confirmée par une source proche du ministère de l'Intérieur:

«Des personnes comme Anders Behring Breivik rejoignent des groupuscules dans le but de trouver des réponses à leurs interrogations. Quand ils n’en trouvent pas, ils décident de se radicaliser tout seul. On observe ce même procédé chez les terroristes islamistes.»

Le terrorisme d'extrême droite

Cette radicalisation n’est donc pas propre aux mouvements d'extrême droite. Elle s'inscrirait dans un phénomène plus global et les modes d'action ainsi que les discours employés par les terroristes d'extrême droite ne seraient pas différents de ceux des terroristes islamistes.

Pour Mathieu Guidère, «l'individualisation du terrorisme est née de la pression sécuritaire. Aujourd’hui, il est très difficile de faire partie d’un groupe parce que les risques d’arrestation sont plus importants. Leur mode d’action est donc isolé. L’attentat à la voiture piégée est un mode d’action utilisé par les terroristes islamistes, de même que la fusillade dans un endroit confiné. Les islamistes avaient adopté ce même procédé lors de l’attentat de Luxor».

Dans son manifeste intitulé 2083, Anders Behring Breivik emprunte son vocabulaire aux croisades. «Au même titre que les islamistes se croient envahis par les croisés, les fondamentalistes chrétiens estiment qu’ils sont envahis par les musulmans. Ils ont le même paradigme. Les islamistes et les fondamentalistes chrétiens sont médiévalistes. Ils vénèrent le Moyen-Âge et l’aspect guerrier de cette époque. Ils font souvent référence à cette période dans leur mode de pensée. Comme au Moyen-Âge, les individus ne sont pas définis par leur identité mais par leur religion», observe Mathieu Guidère.

Verrou psychologique

Ainsi, avec l'affaire Anders Behring Breivik, un verrou psychologique vient de sauter. «Pour la première fois, le terrorisme n’est pas associé aux islamistes. C’est un tournant. Cela montre qu’il existe dans chaque religion des fondamentalistes capables de tels actes. Cet attentat perpétré par un Norvégien remet les choses en perspective», ajoute l'islamologue. Un changement de perspective que confirme la source proche du ministère de l’Intérieur:

«On surveille tous les partis extrémistes, sans exception. Avec les attaques et les prises d’otage perpétrées par l’Aqmi, on se concentre plus sur le terrorisme islamiste. Mais je pense que le gouvernement prendra prochainement des dispositions pour intensifier la surveillance des mouvements d’extrême droite. Pour l’instant, on suit les commentaires postés sur Internet en lien avec les événements d’Oslo.»

Une surveillance qui devra s'opérer à la fois au sein du gouvernement et dans les rangs des partis d'extrême droite: «Ces partis ont une responsabilité comme les autres: accueillir et encadrer les gens qui les soutiennent. Il ont la responsabilité de faire attention à ce que deviennent leurs membres. Dans le cas du FN, Marine Le Pen ne va pas pouvoir affirmer qu’aucun militant passé par son parti ne pourrait finir comme le Norvégien», analyse Erwan Lecoeur.

Pour autant, un tel scénario en France reste peu probable. Dans notre société, on ne retrouve pas de tueur de masse. «Même si tout est possible, ce type de procédé ne se retrouve pas dans la culture française», confirme la même source proche du ministère de l'Intérieur.

La classe politique française remise en question

En France, si aucun acte de ce genre n'a été référencé, Erwan Lecoeur pointe du doigt le FN et la classe politique française, responsables selon lui «du climat délétère qui règne dans notre société».

«Le parti d'extrême droite véhicule la vision d'un monde coupé en deux, avec des ennemis venant de l'extérieur et une lutte contre l'islam. Toutefois, il a raison de souligner qu'il n'est pas le seul en cause. Ses idées ont une audience plus large que le FN. D’autres sont responsables de ce climat de désespérance pour l’avenir et de cette volonté d’en venir aux actes.»

Le spécialiste n'exclut pas que le cas Anders Behring Breivik ait donné «un mauvais exemple à des gens qui se sentent abandonnés et qu’il s’en suive quelque chose de l’ordre d’une mauvaise série». Sans forcément penser au pire, ces attentats risquent d'avoir des conséquences sur la politique française.

«Il va falloir revoir l'argumentaire des sujets abordés. Avec ce qui s'est passé en Norvège, on ne pourra plus dire que les discours politiques ne peuvent pas être instrumentalisés.»

Stéphanie Plasse et Laura Guien

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