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Le grand champ de bataille du XXIe siècle sera aquatique

Marins américains et vietnamiens dans le port de Tien Sa port, en juillet 2011.

Marins américains et vietnamiens dans le port de Tien Sa port, en juillet 2011. REUTERS/Kham

Le conflit du futur se joue en Mer de Chine méridionale.

L’Europe est un paysage; l'Asie de l'Est est une marine. C'est en cela que réside une différence cruciale entre les XXe et XXIe siècles. Les zones les plus contestées du globe, au siècle dernier, se trouvaient sur la terre ferme d'Europe, en particulier dans ses larges plaines qui faisaient des frontières orientales et occidentales de l'Allemagne des notions artificielles, sujettes à la marche inexorable des armées. Mais au cours des décennies, l'axe démographique et économique de la Terre s'est considérablement déporté vers l'autre extrémité de l'Eurasie, là où l’écrasante majorité des espaces séparant les plus importants foyers de peuplement sont maritimes.

Parce que la géographie éclaire et définit certaines priorités, ces contours physiques de l'Asie de l'Est augurent un siècle naval – le terme étant utilisé ici dans son sens le plus large, incluant à la fois les formations de combat aériennes et maritimes, de plus en plus inextricables désormais. Pourquoi?

A cause de la Chine, dont les frontières n'ont jamais été aussi sûres depuis l'apogée de la dynastie Qing, à la fin du XVIIIe siècle et qui se lance aujourd'hui dans une incontestable expansion navale. C'est par sa maîtrise des mers que la Chine effacera psychologiquement deux siècles d'incursions étrangères sur son territoire – et forcera tous les pays qui l'entourent à réagir.

Il y a de considérables différences entre un engagement militaire sur terre ou en mer, et chacun se gagne – ou se contrecarre – par une stratégie spécifique. Sur terre, les combats compromettent des populations civiles et font des droits de l'homme un élément fondamental des études polémologiques. En mer, l'affrontement devient une affaire clinique et technocratique, la guerre se réduit à un calcul et contrarie fortement les batailles intellectuelles, comme celles qui ont contribué à la caractérisation des conflits précédents.

La Seconde Guerre Mondiale était une lutte morale contre le fascisme, une idéologie responsable du meurtre de dizaines de millions de non-combattants. La Guerre Froide était une lutte morale contre le communisme, une idéologie tout aussi oppressive et régnant sur les vastes territoires conquis par l'Armée Rouge.

Absence de dilemmes moraux

Tout juste après la fin de la Guerre Froide, une lutte morale s'opposa au génocide dans les Balkans et en Afrique Centrale, deux lieux où les conflits terrestres et les crimes contre l'humanité semblent consubstantiels. Plus récemment, une lutte morale s'est engagée contre l'islam radical et a mené les États-Unis aux confins des montagnes afghanes, où un point crucial du succès des opérations se joue dans le traitement humain de millions de civils.

Dans toutes ces interventions, la guerre et la politique étrangère n'impliquent pas seulement des soldats et des diplomates, mais aussi des humanistes et des intellectuels. De fait, c'est dans la contre-insurrection que l'union des officiers sans uniforme et des experts en droits de l'homme semble trouver un point d'accomplissement. Tel est le bilan de la guerre terrestre, devenue guerre totale à l'âge moderne.

L’Asie de l'Est, et plus précisément le Pacifique occidental, devenant actuellement le nouveau centre mondial de l'activité navale, présage une dynamique fondamentalement différente. Les dilemmes moraux récurrents du XXe siècle et du début du XXIe siècle y seront très probablement bien moins nombreux, avec la lointaine possibilité d'un conflit terrestre dans la péninsule coréenne comme exception notable.

Le Pacifique occidental replacera les questions militaires dans le giron étroit des experts de la défense. Ce n'est pas seulement parce que nous avons affaire avec une réalité navale, dans laquelle les civils ne sont pas présents. Cela s'explique aussi par la nature-même des pays de l'Asie de l'Est qui, comme la Chine, sont certes fortement autoritaires mais, dans la plupart des cas, ne sont pas tyranniques ni profondément inhumains.

La lutte pour la suprématie dans le Pacifique occidental n'impliquera pas forcément des combats; la plupart des péripéties se déroulera calmement, sur une mer d'huile et un horizon dégagé, à un rythme glacial, ce qui s'accordera parfaitement à la marche lente, inexorable et historique des pays de la région vers une puissance économique et militaire de premier plan.

La guerre est loin d'être inévitable, même si la compétition est un prérequis. Et si la Chine et les États-Unis réussissent leur prochain transfert de pouvoir, l'Asie, et le monde, gagneront en sûreté et en prospérité. Que peut-on imaginer de plus moral? Souvenez-vous: au cours de l'histoire, c'est le réalisme mis au service de l'intérêt national – dont l'objectif est d'éviter la guerre – qui a sauvé le plus de vies, bien plus que l'interventionnisme humaniste.

La mer, un rempart contre l'agression

L'Asie de l'Est est un vaste et béant territoire, qui s'étend quasiment de l'Arctique à l'Antarctique – des îles Kouriles au nord, à la Nouvelle-Zélande au sud – et qui se caractérise par un ensemble disloqué de rivages isolés et d'archipels clairsemés. Même en prenant en compte la compression spectaculaire que la technologie impose sur les distances, la mer, en elle-même, fait toujours office de rempart contre l'agression, comparé du moins au niveau de protection que permet la terre ferme.

La mer, contrairement à la terre, crée des frontières clairement délimitées, ce qui réduit les conflits potentiels. La vitesse est un autre paramètre. Les navires de guerre les plus rapides avancent relativement lentement, à 35 nœuds, ce qui diminue les risques de mauvais calculs et offre aux diplomates des heures – voire des jours – supplémentaires pour repenser les décisions.

Les forces navales et aériennes n'occupent tout simplement pas le territoire de la même manière que les armées terrestres. C'est grâce aux mers qui entourent l'Asie de l'Est – le centre industriel, et de plus en plus militaire, du monde actuel – que le XXIe siècle a beaucoup plus de chances, comparé au XXe siècle, d'éviter les chocs guerriers majeurs.

Evidemment, l'Asie de l'Est a été le théâtre de conflits majeurs au XXe siècle, et les mers ne les ont pas empêchés: la guerre russo-japonaise; le quasi demi-siècle de guerre civile en Chine, qui s'est soldée par le lent effondrement de la dynastie Qing; les diverses conquêtes du Japon impérial, suivies par la Seconde Guerre Mondiale dans le Pacifique; la guerre de Corée; les guerres au Cambodge et au Laos; et les deux guerres du Vietnam, impliquant les Français et les Américains.

Le fait que la géographie de l'Asie de l'Est soit principalement maritime n'a eu que peu d'impact sur de telles guerres, car elles étaient fondamentalement des conflits de consolidation ou de libération nationales. Mais cette époque, en grande partie, est derrière nous. Aujourd'hui, les militaires est-asiatiques ne se tournent plus vers l'intérieur, avec des armées rudimentaires, mais vers l'extérieur, avec des forces navales et aériennes ultra-sophistiquées.

Quant à la comparaison entre la Chine actuelle et l'Allemagne à la veille de la Première Guerre Mondiale, que l'on retrouve chez beaucoup, elle est fallacieuse: si l'Allemagne était principalement une puissance terrestre, en raison de la géographie européenne, la Chine sera principalement une puissance navale, en raison de la géographie est-asiatique.

La Corée du nord, seule raison d'une guerre terrestre

L'Asie de l'Est peut être divisée en deux zones principales: l'Asie du Nord-Est, dominée par la péninsule coréenne, et l'Asie du Sud-Est, dominée par la mer de Chine méridionale. L'Asie du Nord-Est gravite autour du destin de la Corée du Nord, un État totalitaire isolé, dont les perspectives  s'estompent dans un monde gouverné par le capitalisme et les communications électroniques.

Si la Corée du Nord implosait, les bataillons chinois, américains et sud-coréens pourraient se retrouver sur la moitié nord de la péninsule pour participer à la mère de toutes les interventions humanitaires, et ce même si chaque pays cherche à se façonner sa propre sphère d'influence. Dans ce cas, les questions navales seraient secondaires. Mais une éventuelle réunification de la Corée pourrait les pousser sur le devant de la scène, avec une Grande Corée, la Chine et le Japon dans un délicat équilibre, séparés par la Mer du Japon, la Mer Jaune et la Mer de Bohai.

Néanmoins, parce que la Corée du Nord existe toujours, l'époque de la Guerre Froide n'est pas encore complètement révolue dans l'histoire de l'Asie du Nord-Est, et une manifestation de force terrestre pourrait très bien faire les gros titres avant son analogue naval.

L'Asie du Sud-Est, a contrario, a d'ores et déjà bien entamé la phase post-Guerre Froide de l'histoire. Le Vietnam, qui contrôle la côte occidentale de la Mer de Chine méridionale, est un colosse capitaliste malgré son système politique et cherche à resserrer ses liens militaires avec les États-Unis. La Chine, dont l’État dynastique a été renforcé par Mao Zedong après des décennies de chaos, et qui est devenue l'une des économies les plus dynamiques du monde grâce aux libéralisations de Deng Xiaoping, cherche à s'étendre par sa puissance navale jusqu'à la «première chaîne d'îles», selon la terminologie chinoise.

L’Indonésie, un mastodonte musulman, après avoir enduré plusieurs dizaines d'années de joug militaire, a finalement réussi à s'en libérer et est aujourd'hui en passe de devenir une seconde Inde: une démocratie vigoureuse et stable, capable d'étaler son pouvoir à mesure que son économie se développe.

Singapour et la Malaisie connaissent aussi dans un vif élan de développement économique, dans un dévotion au modèle cité-Etat/cité marchande, via divers de gré de démocratie et d’autoritarisme. Le portrait de famille est celui d'un chapelet d’États qui, ayant laissé derrière eux les problèmes de légitimité et de construction politiques, sont prêts à étendre leurs droits territoriaux subjectifs par-delà leurs propres côtes.

Cet empressement collectif vers l'extérieur se joue dans le cockpit démographique du globe, car c'est en Asie du Sud-Est, avec ses 615 millions de personnes, que la Chine et ses 1,3 milliard d'habitants convergent avec les 1,5 milliards du sous-continent indien. Et le point de rencontre de tous ces pays et de leurs militaires est maritime: c'est la Mer de Chine méridionale.

La Mer de Chine méridionale lie les pays de l'Asie du Sud-Est au Pacifique occidental, et fait office de passage obligé pour toutes les routes maritimes du monde. Nous sommes ici au centre de l'Eurasie maritime, ponctuée des détroits de Malacca, la Sonde, Lombok et Macassar. Par an, plus de la moitié du trafic maritime marchand mondial passe par ces goulets d'étranglements, ce qui représente le tiers de l'ensemble du trafic maritime.

Une zone mastodonte pour la population, le commerce, et les réserves énergétiques

Le transport de pétrole via le détroit de Malacca, en provenance de l'Océan Indien et destiné à l'Asie de l'Est en passant par la Mer de Chine méridionale, est six fois plus important que celui qui transite par le canal de Suez, et dix-sept fois plus important que via le canal de Panama. En gros, les 2/3 de l'approvisionnement énergétique de la Corée du Sud, 60% du Japon et de Taïwan, et environ 80% des importations chinoises en brut passent par la Mer de Chine méridionale.

De plus, la Mer de Chine méridionale renferme une réserve attestée de pétrole de 7 milliards de barils, et un stock estimé à 25 mille milliards de m3 de gaz naturel, soit un trésor potentiel plus que considérable.

Mais ce n'est pas simplement sa position et ses réserves énergétiques qui promettent à la Mer de Chine méridionale une importance géostratégique de premier plan, mais aussi les différends territoriaux sans pitié agitant ses eaux depuis bien  longtemps. Nombreux différends concernent les  Îles Spratly, un archipel microscopique au sud-est de la Mer de Chine méridionale.

Le Vietnam, Taïwan et la Chine revendiquent tous la souveraineté d'une partie, voire de la totalité de la Mer de Chine méridionale, et aussi des Îles Spratly et Paracels. Pékin, en particulier, y ajoute un argument historique: sa revendication du cœur de la Mer de Chine méridionale se fonde sur le dessin d'une grande boucle (en chinois, la «langue de bœuf») liant l'Île de Hainan à l'extrémité nord de la Mer de Chine méridionale, en frôlant à 1930 kilomètres au sud les côtes de Singapour et de Malaisie.

Un des confettis qui compose les Spratly. REUTERS

Le résultat, c'est que les neuf Etats jouxtant la Mer de Chine méridionale sont plus ou moins ligués contre la Chine et dépendent ainsi du soutien militaire et diplomatique des États-Unis. Ces conflits territoriaux ont toutes les chances de se crisper encore plus avec l'explosion des demandes énergétiques asiatiques – la consommation énergétique est censée doubler d'ici 2030, avec la Chine comptant pour la moitié d'un tel accroissement – ce qui confirmera davantage le rôle de garant de la force économique régionale que joue actuellement la Mer de Chine méridionale.

Tous contre la Chine

La Mer de Chine méridionale ressemble d'ores et déjà à une garnison flottante, suivant la formation et la modernisation navales des différents postulants à la souveraineté, et ce même si les querelles pour les archipels et les récifs sont pour la plupart résolues. Pour l'instant, la Chine a confisqué 12   parcelles géographiques, Taïwan une, le Vietnam 25, les Philippines 8, et la Malaisie 5.

La géographie-même de la Chine l'oriente vers la Mer de Chine méridionale. Au Sud, la Chine se tourne vers un bassin d'eau formé, dans le sens des aiguilles d'une montre, par Taïwan, les Philippines, l'Île de Bornéo divisée entre la Malaisie et l'Indonésie (et aussi le minuscule Brunei), la Péninsule malaise, divisée entre la Malaisie et la Thaïlande, et la longue côte serpentine du Vietnam: un ensemble d’États globalement faibles, comparés à la Chine. Comme la Mer des Caraïbes, ponctuée de petits États insulaires et enveloppée par les États-Unis aux dimensions continentales, la Mer de Chine méridionale est une zone de projection évidente pour la puissance chinoise.


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Et de fait, la position de la Chine dans cette région est par de nombreux aspects similaire à celle de l'Amérique vis-à-vis des Caraïbes, au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Les États-Unis reconnaissaient alors la présence et les prétentions des puissances européennes dans les Caraïbes, mais ont tout de même cherché à contrôler cette région.

Ce fut la guerre hispano-américaine, en 1898, et le percement du Canal de Panamá entre 1904 et 1914 qui signifièrent l'accession des États-Unis au rang de puissance mondiale. De plus, le contrôle du grand bassin caribéen a offert aux États-Unis la maîtrise effective de l'hémisphère occidental et leur a permis d’agir sur l'équilibre des puissances dans l'hémisphère oriental. Et aujourd'hui, la Chine se retrouve dans une situation comparable dans la Mer de Chine méridionale, une antichambre de l'Océan Indien, où la Chine désire à son tour une présence navale qui lui permettra de protéger ses approvisionnements énergétiques en provenance du Moyen-Orient.

Et pourtant, quelque chose de plus profond et de plus sentimental que la géographie propulse la Chine vers la Mer de Chine méridionale, et même vers le Pacifique: il s'agit, dans un passé récent, et après avoir été une grande puissance et une civilisation majeure pendant des millénaires, de la désagrégation partielle de la Chine par les puissances occidentales.

Tenir tête à la Chine avec le soutien américain

Au XIXe siècle, la dynastie Qing était devenue l'homme malade de l'Asie de l'Est. La Chine perdit le gros de son territoire au profit de la Grande-Bretagne, de la France, du Japon et de la Russie. Au XXe siècle, ce fut le temps de la sanglante mainmise des Japonais sur la péninsule du Shandong et la Mandchourie. Et tout cela en plus des humiliations subies par la Chine et causées par les traités d'extraterritorialité du XIXe et du début du XXe siècle, par lesquels les pays occidentaux s'étaient octroyé le contrôle de certains quartiers chinois – ce qu'on appelait les «ports à traité».

En 1938, comme l'historien Jonathan D. Spence (Université de Yale) nous l'explique dans The Search for Modern China [A la recherche de la Chine moderne], à cause de ces déprédations, mais aussi de la guerre civile chinoise, il y avait à l'époque une crainte latente que «la Chine soit sur le point d'être démembrée, qu'elle cesse d'exister en tant que nation, et que les quatre mille ans de son histoire vivent leurs derniers soubresauts». La Chine, avec son désir d'expansion actuel, déclare aussi qu'elle n'a plus jamais l'intention de laisser des étrangers profiter d'elle.

Tout comme le sol allemand constituait le front miliaire de la Guerre Froide, les eaux de la Mer de Chine méridionale pourraient constituer le front militaire des prochaines décennies. La puissance navale chinoise ne cessant de s’accroître, et ses prétentions territoriales en Mer de Chine méridionale étant contradictoires avec celles d'autres États côtiers, ces États se verront aussi obligés de développer leurs capacités navales.

Pour tenir tête à la Chine, ils devront aussi s'assurer de plus en plus du soutien de la flotte américaine, dont la force, en termes relatifs, atteint probablement des sommets, même si elle doit engager des ressources considérables au Moyen-Orient. La multipolarité est d'ores et déjà présente dans les débats diplomatiques et économiques, mais la Mer de Chine méridionale pourrait nous montrer ce que la multipolarité signifie, dans un sens militaire.  

Il n'y a rien de romantique dans ce nouveau front, fondamentalement vide de luttes morales. Dans les conflits navals, sauf en cas de bombardements à terre, substantiellement, il n'y a pas de victimes; ni d'ennemi philosophique à combattre. Il est très peu probable qu'on assiste à quelque chose de comparable à un nettoyage ethnique dans ce nouveau théâtre des opérations.

Nationalisme et réalisme implacable

La Chine, nonobstant la souffrance de ses dissidents, n'est tout simplement pas en mesure de devenir un objet de fureur morale. Le régime chinois n'est qu'une version basses calories de l'autoritarisme, avec une économie capitaliste, et très peu d'idéologie politique à se mettre sous la dent. De plus, la Chine a beaucoup plus de chance de devenir une société ouverte, que fermée, dans les années qui viennent.

Loin du fascisme ou du militarisme, la Chine, comme de nombreux autres pays d'Asie de l'Est, se définit bien davantage par son nationalisme: une idée, certainement, mais pas de celles qui ont attiré les intellectuels depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Et même si la Chine devient plus démocratique, elle a toutes les chances de conforter son nationalisme, comme le montre le moindre sondage fait auprès d'internautes chinois relativement libres.

Le nationalisme nous fait souvent l'effet d'un sentiment réactionnaire, une relique du XIXe siècle. Et pourtant, c'est un nationalisme traditionnel qui mène aujourd'hui, globalement, la politique asiatique, et qui continuera à le faire. Un tel nationalisme provoque, sans scrupule aucun,  l'expansion des militaires de la région – leurs forces navales et aériennes, avant tout – défendant leur souveraineté et cherchant à contrôler des ressources naturelles contestées. Ce qui n'a aucun attrait philosophique. Tout est question d'équilibre des puissances, et de sa froide logique. Et si ce réalisme implacable, allié au nationalisme, avait une maison, ce serait la Mer de Chine méridionale.

Qu'importe les drames moraux qui se joueront en Asie de l'Est, ils prendront la forme d'une austère politique du rapport de force, de celles qui laissent de nombreux intellectuels et journalistes sans voix. Selon une formule célèbre de Thucydide, narrant l'assujettissement par les anciens Athéniens de l'île de Mélos, «Le fort fait ce qu'il peut faire et le faible subit ce qu’il doit subir».

Dans une relecture du XXIe siècle, avec la Chine dans le rôle d'Athènes et de sa prééminence maritime régionale, les faibles devront toujours subir la loi du plus fort – c'est ainsi. Telle sera la stratégie tacite, et les petits pays d'Asie du Sud-Est pourront peut-être se servir des États-Unis pour parer le sort des Méliens. Mais de massacre, il n'y en aura point.

Un éventuel conflit épuré, limité à la bataille navale

La Mer de Chine méridionale présage une forme de conflit différente de celle à laquelle nous avons été habitués. Depuis le début du XXe siècle, nous avons été traumatisés par des engagements terrestres massifs et conventionnels, d'une part, et par des petites guerres sales d'autre part. Parce que ces deux types de guerre ont provoqué des pertes civiles considérables, la guerre est autant devenue un sujet pour humanistes que pour généraux. Mais dans le futur, nous pourrions assister à une forme de conflit beaucoup plus épurée, limitée au domaine naval.

C'est un scénario positif. Le conflit ne peut être totalement éliminé de la condition humaine. Dans le Discours sur la première décade de Tite-Live, Machiavel soutient que le conflit, s'il est convenablement contrôlé, est un chemin plus sûr vers le progrès humain qu'une stabilité trop rigoureuse. Une mer encombrée de navires de guerre ne contredit pas les promesses de développement de l'Asie. L'insécurité est souvent mère de dynamisme.

Mais un conflit en Mer de Chine méridionale peut-il être convenablement contrôlé? Tout mon argument, jusqu'ici, présuppose qu'aucun affrontement majeur n'éclatera dans la région, que les pays concernés se contenteront plutôt de jouer des coudes avec leurs navires de guerre, tout en s'opposant sur la souveraineté des ressources naturelles, voire en se mettant d'accord sur une distribution équitable de ces richesses.

Mais si la Chine, contre toutes attentes, envahissait Taïwan? Et si la Chine et le Vietnam, dont l'intense rivalité remonte bien loin dans l'histoire, se déclaraient la guerre, comme ils l'ont fait en 1979, mais cette fois-ci avec des armes bien plus létales? Car il n'y a pas que la Chine qui accroît son budget militaire de manière spectaculaire; c'est le cas de tous les pays du Sud-Est asiatique.

Les Etats-Unis garants du statu quo

Leurs budgets de défense ont augmenté environ d'un tiers ces dix dernières années, et ce même si les budgets de défense européens ont décliné. Les importations d'armes, en Indonésie, à Singapour et en Malaisie, se sont accrues respectivement de 84%, 146% et 722% depuis 2000. Les dépenses concernent principalement des plateformes navales et aériennes: des navires de surface, des sous-marins dotés de systèmes de missiles sophistiqués, et des avions de combat à longue portée.

Le Vietnam a  récemment dépensé 1,4 milliard d'euros pour 6 sous-marins russes de classe Kilo ultra-sophistiqués, et 700 millions pour des avions de chasse russes. La Malaisie vient tout juste d'ouvrir une base de sous-marins à Bornéo. Quand les États-Unis avaient la tête tournée vers d'importantes offensives terrestres au Grand Moyen-Orient, la puissance militaire a calmement dévié de l'Europe vers l'Asie.

Les États-Unis sont aujourd'hui les garants de ce fragile statu quo en Mer de Chine méridionale, en contenant l'agression de la Chine dans ses limites terrestres, et en faisant office d'inspecteur de la diplomatie et de la Marine chinoises (même si cela ne veut pas dire que les actions de l'Amérique soient pures et que la Chine soit automatiquement le méchant).

Ce que les États-Unis offrent aux pays de la région de la Mer de Chine méridionale, c'est moins l'assurance de leurs valeurs démocratiques que celle de leurs gros muscles. Au final, c'est l'équilibre des puissances entre les États-Unis et la Chine qui permettent au Vietnam, à Taïwan, aux Philippines, à l'Indonésie, à Singapour et à la Malaisie d'être libres, et capables de faire jouer une grande puissance contre l'autre.

Redéfinir le nouveau paysage géopolitique

Et c'est dans cet espace de liberté que le régionalisme peut émerger en tant que puissance distincte, sous la forme de l'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN). Et pourtant, une telle liberté ne peut être tenue pour acquise. Car le bras de fer, solide et continu, qui oppose les États-Unis à la Chine – et qui implique des sujets aussi divers que variés, du commerce à la réforme monétaire, en passant par la cyber-sécurité et la  surveillance des activités de renseignement – pourrait bien tourner en la faveur de la Chine, et ce largement grâce à sa position géographique centrale dans la région.

Le résumé le plus complet de ce nouveau paysage géopolitique asiatique n'est pas venu de Washington ou de Pékin, mais de Canberra. Dans un article de 74 pages publié l'an dernier et intitulé «Power Shift: Australia's Future Between Washington and Beijing» [Transition des pouvoirs: l'avenir de l'Australie entre Washington et Pékin], Hugh White, professeur d'études stratégiques à l'Université nationale d'Australie, décrit son pays comme la quintessence d'une puissance du «statu quo» – de celles qui veulent désespérément que la situation en Asie reste exactement la même, avec une Chine qui continue son développement, pour que l'Australie puisse multiplier ses échanges avec elle, et une Amérique demeurant «la puissance la plus forte d'Asie», et de fait le «protecteur ultime» de l’Australie.

Mais le problème, comme l'écrit White, c'est que ces deux choses ne peuvent continuer éternellement. L'Asie ne peut pas persévérer sur la voie du changement économique sans changer politiquement et stratégiquement; en tant que mastodonte économique, la Chine ne pourra plus se satisfaire de la suprématie militaire américaine en Asie.

Le Japon n'acceptera pas l'hégémonie chinoise

Que veut la Chine? Selon White, les Chinois pourraient désirer pour l'Asie le style d'empire d'un nouveau genre que les États-Unis ont conçu pour l'hémisphère occidental, après que Washington a assis sa domination sur le bassin des Caraïbes (ce que Pékin espère pour la Mer de Chine méridionale).

Cet empire d'un nouveau genre, selon les termes de White, signifiait que les voisins de l'Amérique étaient «plus ou moins libres de gérer leurs pays comme ils l'entendaient», même si Washington insistait sur le fait que ses avis donneraient lieu à un «examen complet», et primeraient sur ceux des puissances extérieures. Le problème de ce modèle, c'est le Japon, qui n'acceptera certainement pas l'hégémonie chinoise, fût-elle douce.

Ce qui laisse le modèle du Concert européen comme autre éventualité, dans lequel la Chine, l'Inde, le Japon, les États-Unis et peut-être un ou deux autres pays, se partageront de manière équitable la puissance asiatique. Mais les États-Unis accepteront-ils un rôle aussi modeste, vu qu'ils ont attaché la prospérité et la stabilité asiatiques à leur propre suprématie? White suggère que face à la montée de la puissance chinoise, la prépondérance américaine pourrait désormais signifier instabilité en Asie.

La prépondérance américaine se fonde sur l'idée que, vu que la Chine est autoritaire dans son propre pays, elle agira de manière «inacceptable à l'étranger». Mais ce ne sera peut-être pas le cas, selon White. La Chine se conçoit elle-même comme une puissance bienveillante et non-hégémonique, de celles qui n'interfèrent pas dans les philosophies domestiques des autres pays, à l'inverse des États-Unis – et de leur morale de gendarme du monde. La Chine se définissant elle-même comme l'Empire du Milieu, la base de sa suprématie lui vient de sa propre centralité dans l'histoire mondiale, bien plus que d'un quelconque système qu'elle cherche à exporter.

Et si les problèmes futurs venaient des Etats-Unis

En d'autres termes, le problème futur pourrait bien davantage venir des États-Unis que de la Chine. Nous regardons peut-être d'un peu trop près la nature interne du régime chinois, et nous cherchons à limiter sa puissance à l’extérieur parce que nous n'aimons pas sa politique intérieure.

A l'inverse, le but de l'Amérique en Asie pourrait être l'équilibre, et pas l'hégémonie. C'est précisément parce qu'un pouvoir fort est toujours la clé des relations internationales que nous devons permettre à une Chine montante de trouver sa place. Les États-Unis n'ont pas besoin d'accroître leur puissance navale dans le Pacifique occidental, mais ils ne peuvent pas non plus se permettre de la diminuer de façon substantielle.

La perte d'un groupe aéronaval américain dans le Pacifique occidental, dûe à des compressions budgétaire ou à un redéploiement dans le Moyen-Orient, pourrait susciter dans la région d'intenses débats sur le déclin américain, ou sur la nécessité conséquente de faire amende honorable ou jeu commun avec Pékin.

La situation optimale est une présence aérienne et navale américaine à peu près équivalente à ce qu'elle est aujourd'hui, même si les États-Unis font tout leur possible pour nouer des liens cordiaux et prévisibles avec la Chine. C'est ainsi que l'Amérique pourra répondre, à long-terme, aux déploiements chinois en haute-mer. Dans les affaires internationales, avant toutes les questions de morale, il y a des questions de puissance.

L'intervention humanitaire dans les Balkans a été rendue possible uniquement par la faiblesse du régime serbe, contrairement au régime russe, qui a commis des atrocités similaires en Tchétchénie alors que l'Occident regardait ailleurs. Dans le Pacifique occidental des prochaines décennies, la morale pourrait signifier l'abandon de nos idéaux les plus chers, pour le bien de la stabilité. Sinon, comment pourrons-nous faire de la place à une Chine quasi-autoritaire, dont l'armée se développe?

L'équilibre des puissances, bien plus que les valeurs démocratiques de l'Occident, est souvent le meilleur refuge de la liberté. Telle sera, aussi, une des leçons de la Mer de Chine méridionale du XXIe siècle – encore une autre que les idéalistes ne voudront pas entendre.

Robert D. Kaplan   

Traduit par Peggy Sastre

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