Le grand champ de bataille du XXIe siècle sera aquatique

Marins américains et vietnamiens dans le port de Tien Sa port, en juillet 2011.

Marins américains et vietnamiens dans le port de Tien Sa port, en juillet 2011. REUTERS/Kham

Le conflit du futur se joue en Mer de Chine méridionale.

L’Europe est un paysage; l'Asie de l'Est est une marine. C'est en cela que réside une différence cruciale entre les XXe et XXIe siècles. Les zones les plus contestées du globe, au siècle dernier, se trouvaient sur la terre ferme d'Europe, en particulier dans ses larges plaines qui faisaient des frontières orientales et occidentales de l'Allemagne des notions artificielles, sujettes à la marche inexorable des armées. Mais au cours des décennies, l'axe démographique et économique de la Terre s'est considérablement déporté vers l'autre extrémité de l'Eurasie, là où l’écrasante majorité des espaces séparant les plus importants foyers de peuplement sont maritimes.

Parce que la géographie éclaire et définit certaines priorités, ces contours physiques de l'Asie de l'Est augurent un siècle naval – le terme étant utilisé ici dans son sens le plus large, incluant à la fois les formations de combat aériennes et maritimes, de plus en plus inextricables désormais. Pourquoi?

A cause de la Chine, dont les frontières n'ont jamais été aussi sûres depuis l'apogée de la dynastie Qing, à la fin du XVIIIe siècle et qui se lance aujourd'hui dans une incontestable expansion navale. C'est par sa maîtrise des mers que la Chine effacera psychologiquement deux siècles d'incursions étrangères sur son territoire – et forcera tous les pays qui l'entourent à réagir.

Il y a de considérables différences entre un engagement militaire sur terre ou en mer, et chacun se gagne – ou se contrecarre – par une stratégie spécifique. Sur terre, les combats compromettent des populations civiles et font des droits de l'homme un élément fondamental des études polémologiques. En mer, l'affrontement devient une affaire clinique et technocratique, la guerre se réduit à un calcul et contrarie fortement les batailles intellectuelles, comme celles qui ont contribué à la caractérisation des conflits précédents.

La Seconde Guerre Mondiale était une lutte morale contre le fascisme, une idéologie responsable du meurtre de dizaines de millions de non-combattants. La Guerre Froide était une lutte morale contre le communisme, une idéologie tout aussi oppressive et régnant sur les vastes territoires conquis par l'Armée Rouge.

Absence de dilemmes moraux

Tout juste après la fin de la Guerre Froide, une lutte morale s'opposa au génocide dans les Balkans et en Afrique Centrale, deux lieux où les conflits terrestres et les crimes contre l'humanité semblent consubstantiels. Plus récemment, une lutte morale s'est engagée contre l'islam radical et a mené les États-Unis aux confins des montagnes afghanes, où un point crucial du succès des opérations se joue dans le traitement humain de millions de civils.

Dans toutes ces interventions, la guerre et la politique étrangère n'impliquent pas seulement des soldats et des diplomates, mais aussi des humanistes et des intellectuels. De fait, c'est dans la contre-insurrection que l'union des officiers sans uniforme et des experts en droits de l'homme semble trouver un point d'accomplissement. Tel est le bilan de la guerre terrestre, devenue guerre totale à l'âge moderne.

L’Asie de l'Est, et plus précisément le Pacifique occidental, devenant actuellement le nouveau centre mondial de l'activité navale, présage une dynamique fondamentalement différente. Les dilemmes moraux récurrents du XXe siècle et du début du XXIe siècle y seront très probablement bien moins nombreux, avec la lointaine possibilité d'un conflit terrestre dans la péninsule coréenne comme exception notable.

Le Pacifique occidental replacera les questions militaires dans le giron étroit des experts de la défense. Ce n'est pas seulement parce que nous avons affaire avec une réalité navale, dans laquelle les civils ne sont pas présents. Cela s'explique aussi par la nature-même des pays de l'Asie de l'Est qui, comme la Chine, sont certes fortement autoritaires mais, dans la plupart des cas, ne sont pas tyranniques ni profondément inhumains.

La lutte pour la suprématie dans le Pacifique occidental n'impliquera pas forcément des combats; la plupart des péripéties se déroulera calmement, sur une mer d'huile et un horizon dégagé, à un rythme glacial, ce qui s'accordera parfaitement à la marche lente, inexorable et historique des pays de la région vers une puissance économique et militaire de premier plan.

La guerre est loin d'être inévitable, même si la compétition est un prérequis. Et si la Chine et les États-Unis réussissent leur prochain transfert de pouvoir, l'Asie, et le monde, gagneront en sûreté et en prospérité. Que peut-on imaginer de plus moral? Souvenez-vous: au cours de l'histoire, c'est le réalisme mis au service de l'intérêt national – dont l'objectif est d'éviter la guerre – qui a sauvé le plus de vies, bien plus que l'interventionnisme humaniste.

La mer, un rempart contre l'agression

L'Asie de l'Est est un vaste et béant territoire, qui s'étend quasiment de l'Arctique à l'Antarctique – des îles Kouriles au nord, à la Nouvelle-Zélande au sud – et qui se caractérise par un ensemble disloqué de rivages isolés et d'archipels clairsemés. Même en prenant en compte la compression spectaculaire que la technologie impose sur les distances, la mer, en elle-même, fait toujours office de rempart contre l'agression, comparé du moins au niveau de protection que permet la terre ferme.

La mer, contrairement à la terre, crée des frontières clairement délimitées, ce qui réduit les conflits potentiels. La vitesse est un autre paramètre. Les navires de guerre les plus rapides avancent relativement lentement, à 35 nœuds, ce qui diminue les risques de mauvais calculs et offre aux diplomates des heures – voire des jours – supplémentaires pour repenser les décisions.

Les forces navales et aériennes n'occupent tout simplement pas le territoire de la même manière que les armées terrestres. C'est grâce aux mers qui entourent l'Asie de l'Est – le centre industriel, et de plus en plus militaire, du monde actuel – que le XXIe siècle a beaucoup plus de chances, comparé au XXe siècle, d'éviter les chocs guerriers majeurs.

Evidemment, l'Asie de l'Est a été le théâtre de conflits majeurs au XXe siècle, et les mers ne les ont pas empêchés: la guerre russo-japonaise; le quasi demi-siècle de guerre civile en Chine, qui s'est soldée par le lent effondrement de la dynastie Qing; les diverses conquêtes du Japon impérial, suivies par la Seconde Guerre Mondiale dans le Pacifique; la guerre de Corée; les guerres au Cambodge et au Laos; et les deux guerres du Vietnam, impliquant les Français et les Américains.

Le fait que la géographie de l'Asie de l'Est soit principalement maritime n'a eu que peu d'impact sur de telles guerres, car elles étaient fondamentalement des conflits de consolidation ou de libération nationales. Mais cette époque, en grande partie, est derrière nous. Aujourd'hui, les militaires est-asiatiques ne se tournent plus vers l'intérieur, avec des armées rudimentaires, mais vers l'extérieur, avec des forces navales et aériennes ultra-sophistiquées.

Quant à la comparaison entre la Chine actuelle et l'Allemagne à la veille de la Première Guerre Mondiale, que l'on retrouve chez beaucoup, elle est fallacieuse: si l'Allemagne était principalement une puissance terrestre, en raison de la géographie européenne, la Chine sera principalement une puissance navale, en raison de la géographie est-asiatique.

La Corée du nord, seule raison d'une guerre terrestre

L'Asie de l'Est peut être divisée en deux zones principales: l'Asie du Nord-Est, dominée par la péninsule coréenne, et l'Asie du Sud-Est, dominée par la mer de Chine méridionale. L'Asie du Nord-Est gravite autour du destin de la Corée du Nord, un État totalitaire isolé, dont les perspectives  s'estompent dans un monde gouverné par le capitalisme et les communications électroniques.

Si la Corée du Nord implosait, les bataillons chinois, américains et sud-coréens pourraient se retrouver sur la moitié nord de la péninsule pour participer à la mère de toutes les interventions humanitaires, et ce même si chaque pays cherche à se façonner sa propre sphère d'influence. Dans ce cas, les questions navales seraient secondaires. Mais une éventuelle réunification de la Corée pourrait les pousser sur le devant de la scène, avec une Grande Corée, la Chine et le Japon dans un délicat équilibre, séparés par la Mer du Japon, la Mer Jaune et la Mer de Bohai.

Néanmoins, parce que la Corée du Nord existe toujours, l'époque de la Guerre Froide n'est pas encore complètement révolue dans l'histoire de l'Asie du Nord-Est, et une manifestation de force terrestre pourrait très bien faire les gros titres avant son analogue naval.

L'Asie du Sud-Est, a contrario, a d'ores et déjà bien entamé la phase post-Guerre Froide de l'histoire. Le Vietnam, qui contrôle la côte occidentale de la Mer de Chine méridionale, est un colosse capitaliste malgré son système politique et cherche à resserrer ses liens militaires avec les États-Unis. La Chine, dont l’État dynastique a été renforcé par Mao Zedong après des décennies de chaos, et qui est devenue l'une des économies les plus dynamiques du monde grâce aux libéralisations de Deng Xiaoping, cherche à s'étendre par sa puissance navale jusqu'à la «première chaîne d'îles», selon la terminologie chinoise.

L’Indonésie, un mastodonte musulman, après avoir enduré plusieurs dizaines d'années de joug militaire, a finalement réussi à s'en libérer et est aujourd'hui en passe de devenir une seconde Inde: une démocratie vigoureuse et stable, capable d'étaler son pouvoir à mesure que son économie se développe.

Singapour et la Malaisie connaissent aussi dans un vif élan de développement économique, dans un dévotion au modèle cité-Etat/cité marchande, via divers de gré de démocratie et d’autoritarisme. Le portrait de famille est celui d'un chapelet d’États qui, ayant laissé derrière eux les problèmes de légitimité et de construction politiques, sont prêts à étendre leurs droits territoriaux subjectifs par-delà leurs propres côtes.