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Le délire autour des phéromones a-t-il un quelconque fondement?

Slate.com, mis à jour le 30.09.2011 à 6 h 39

Ne croyez pas ce qu'on vous raconte sur les phéromones et l'attirance sexuelle.

Le créateur de mode Elie Saab à une conférence de presse pour le lancement de son parfum, à Beirut, le 20 mai 2011. REUTERS/Jamal Saidi

Le créateur de mode Elie Saab à une conférence de presse pour le lancement de son parfum, à Beirut, le 20 mai 2011. REUTERS/Jamal Saidi

L’idée que nos odeurs corporelles sont des signaux puissants et chimiquement chargés –les fameuses phéromones– est à tel point martelée dans les magazines et les sites Internet féminins que l’on finirait par croire qu’il suffit d’une bonne goutte de sueur pour faire tomber le bon gars dans vos filets.

Au printemps dernier, le magazine Shape affirmait que travailler ensemble permet de pimenter une relation, parce que lorsque vous êtes en sueur et excitée «vous continuez de produire des phéromones une heure après avoir fini de travailler». Vous souhaitez transformer un dîner ordinaire en «une expérience sexuelle débridée»? Tout ce que vous avez à faire, selon le magazine YourTango, site Internet expert en conseil matrimonial, est d’éviter de mettre du parfum sur votre cou, vos seins ou vos parties génitales, car le parfum «masque ces phéromones qui rendent les hommes fous». L’an dernier, Cosmopolitan –autre source reconnue de stratégie médicalement orientée pour les rencontres– suggérait de vous rendre à votre rendez-vous sans culotte afin que «l’odeur de vos phéromones –ce produit chimique naturel que vous émettez et qui attire les hommes– se disperse plus facilement dans l’air afin que la partie reptilienne de son cerveau la capte plus facilement».

Le mythe des phéromones

Si seulement c’était vrai. Les phéromones, scientifiquement parlant, sont des produits chimiques aromatiques émis par un membre d’une espèce ayant des effets sur les autres membres de la même espèce, en altérant ses hormones ou en le contraignant à changer ses habitudes. Lorsqu’ils fonctionnent, ils sont véritablement ensorcelants. Par exemple, lorsqu’un ver à soie femelle cherche son mâle, elle émet, avec sa glande abdominale,  un produit chimique appelé bombykol, qui transforme sa cible en esclave sexuel et le pousse à suivre son odeur jusqu’à ce qu’il s’accouple avec elle. Voilà un remarquable exploit.

Mais c’est un sacré pas que de s’imaginer que les gens –ou même, pour commencer, les souris de labo– pourraient se comporter comme des insectes. Aucune étude sérieuse n’est parvenue à démontrer de manière indiscutable que les mammifères produisent des phéromones.

«Les mass médias se sont emparés de cette histoire de phéromone», dit Richard Doty, directeur du Smell and Taste Research Center de l’université de Pennsylvanie et auteur d’un livre, The Great Pheromone Myth. Elle renforce notre besoin de croire que «des tas de phénomènes subliminaux affectent nos choix de partenaires». C’est une vision totalement mythique. Les spécialistes du marketing, comme les magazines féminins, se sont empressés d’exploiter ce mythe. L’industrie de la science bidon des parfums aux phéromones, des savons aux phéromones et des produits cosmétiques aux phéromones est le produit d’un étrange salmigondis, né d’études mal digérées sur les mammifères.

La copuline, une substance sans effet sur le choix du partenaire

Il y a près de cinquante ans de cela, Richard Michaels, psychiatre anglais et spécialiste des primates, affirmait avoir trouvé des substances chimiques présentes dans le vagin de singes femelles qui attiraient les mâles de la même espèce. Lui et ses collègues donnèrent à cette substance le nom de «copuline», (comme dans «copulation»). Quelques temps plus tard, Michaels produisait, sous licence, une copuline –mélange d’acides vaginaux aliphatiques issus des sécrétions de singes– qui est aujourd’hui la base des parfums et savons féminins censés contenir les «phéromones» attirant des individus du sexe opposé.

Pourtant, même Michaels avait compris que la question de l’odeur ne jouait probablement qu’un rôle mineur dans le choix des partenaires. Dans une autre étude, dont les résultats furent publiés dans le Journal of Endocrinology en 1982, il avait mis ensemble une douzaine de mâles singes avec quatre femelles. Certaines des femelles avaient subi un frottis de copuline dans le vagin; d’autres avaient reçu un placebo.

Les chercheurs comptabilisèrent les rapports, sachant que toutes les femelles avaient subi une ovariectomie afin que les effets des hormones naturelles ne puissent troubler le résultat de l’étude et avaient reçu des oestrogènes, dont on pensait qu’ils amélioraient les performances de la copuline. Les mâles s’avérèrent majoritairement peu attirés par la copuline. Ils étaient, le plus souvent davantage attirés par la présence d’une femelle dominante que par l’odeur seule. (La femelle alpha avait ainsi tendance à empêcher littéralement les autres mâles d’accéder aux trois autres femelles.)

Les rares études effectuées sur des humains ont consisté à déterminer si des volontaires masculins porteurs de masques chirurgicaux enduits de copuline de laboratoire étaient davantage excités par des photos de femmes que ceux portant des masques placebo. Ils ne l’étaient pas.

L'androstènedione ou comment rendre la sueur attirante

L’autre soi-disant phéromone humaine que l’on peut trouver dans certains produits de beauté est l’androstènedione, une substance chimique présente dans la sueur. Cette substance fascine les médias depuis des années. Les premières recherches, dans les années 1990, avaient déterminé que les femmes étaient excitées par son odeur musquée, mais les études qui suivirent brouillèrent les cartes.

Une étude fameuse, réalisée en 1995 –dans laquelle des femmes devaient renifler des t-shirts imprégnés de sueur et choisir celui qui leur plaisait le plus– montra que ce n’était pas ce produit qui attirait les femmes, mais la manière dont il se mélange avec les gènes d’un homme. (Les femmes choisirent en effet des T-shirts portés par des hommes dont le système immunitaire était le plus différent du leur, suggérant que les humains semblent pourvus d’un sens inné fondé sur l’odorat qui permet d’éviter de s’accoupler avec des individus trop semblables.)

En 2007, la réputation de l’androstènedione s’est davantage écroulée: Andreas Kellar, généticien à l’Université Rockfeller a découvert (site payant) qu’en fonction de la variation particulière du gène olfactif OR7D4, on peut ainsi trouver l’androstènedione particulièrement attirante, totalement repoussante voire être incapable de la sentir.

Une véritable phéromone humaine serait universellement sentie par tous les membres de l’espèce. Mais les dernières recherches en date sur l’odorat suggèrent que notre système olfactif est bien plus individualisé que nous ne l’avions imaginé. Les scientifiques estiment aujourd’hui que les humains possèdent environ 350 gènes olfactifs différents, qui varient d’une personne à une autre. Si l’on considère l’étendue de ces possibles, l’idée qu’un aphrodisiaque en bouteille soit réellement efficace semble stupide –ou, comme l’écrit Rachel Herz, psychologue de la Brown University et auteur du livre The Scent of Desire (le parfum du désir), «un fantasme commercial».

Ces découvertes ne changent rien au fait qu’il est aujourd’hui possible d’acheter en ligne tout un assortiment de fragrances à la copuline ou des lotions corporelles combinant des sécrétions vaginales et de la sueur. Une compagnie affirme que ses huiles essentielles concombre-melon contiennent de la copuline qui «bloque, chez les hommes, toute capacité à juger de l’attirance d’une femme sur son physique exclusivement et est reconnue pour augmenter de 100% les niveaux de testostérone chez les hommes»! Pour les acheteurs masculins, Dial vend un nouveau savon à androstènedione, Dial Magnetic, censé attirer les femmes.

L'odeur est moyen de séduction appris et non inné

Rien ne permet d’affirmer que les odeurs sont sans effet. Qui n’est pas mis en appétit par l’odeur de cookies au chocolat cuisant dans le four? Peut-être que l’eau de toilette de votre compagnon vous fait tourner la tête. Mais entre un produit permettant d’influer de manière décisive sur l’instinct et une odeur plaisante, il y a un très grand écart. Surtout, la plupart des études suggèrent que notre rapport aux arômes est de l’ordre de l’acquis et pas de l’inné, un acquis qui démarre dans notre vie intra-utérine.

Doty évoque, par exemple, une étude effectuée en 2004 sur des moutons, qui tentait de déterminer si l’hypothèse de l’ovulation des femelles en présence des mâles, en raison des phéromones, se vérifiait. Les chercheurs ont ainsi placé de la lavande sur les mâles et, au bout de quelques séances d’accouplement, les femelles commencèrent à ovuler en seule présence de la lavande. Cette découverte indique que le comportement hormonal des femelles est donc un acquis et n’est pas inné.

Ce basculement de la pensée est plutôt libérateur. Il signifie, pour commencer, que nous entretenons avec nos hommes des relations plus compliquées qu’une femelle ver à soie avec les siens. Il signifie également que nous ne sommes pas programmés pour réagir d’une seule manière mais que nous apprenons – et même nous nous entraînons – à répondre aux odeurs de la manière que nous jugeons adéquate. Pamela Dalton, scientifique du Monell Chemical Senses Center de Philadelphie pratique ce qu’elle appelle «l’appariement», en mariant une odeur à un état émotionnel particulier. Elle achète une nouvelle fragrance à chaque fois qu’elle part en vacances et, à son retour au travail, une pulvérisation de ce parfum la ramène à l’état d’esprit de ses vacances.

Nous ne pourrons sans doute jamais attirer ce bel étranger avec une fragrance universelle, mais nous pouvons peut-être faire en sorte que notre amoureux se montre plus réceptif en portant un nouveau parfum lors d’une jolie sortie romantique nocturne. Plus tard, une bouffée de ce parfum l’attirera à nous comme le papillon de nuit l’est par la flamme –je veux dire: comme le ver à soie mâle l’est par le bombykol.

Randi Hutter Epstein

Auteure de Get me out: story of childbirth from the garden of Eden to the Sperm Bank

Traduit par Antoine Bourguilleau

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