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Le bar gay (6/6): A-t-il un avenir?

June Thomas, mis à jour le 04.09.2011 à 10 h 52

Les bars gay et lesbien vont-ils survivre, malgré les menaces qui s’amoncèlent?

Un barman prépare un «ultimate gin & tonic» dans un bar de Beverly Hills, le 6 janvier 2009. REUTERS/Mario Anzuoni

Un barman prépare un «ultimate gin & tonic» dans un bar de Beverly Hills, le 6 janvier 2009. REUTERS/Mario Anzuoni

Il est difficile de trouver des données sur les bars gays américains. Il n’existe pas d’organisation nationale recensant les ouvertures et les fermetures, et lorsqu’un bar baisse définitivement le rideau, la nouvelle se répand rarement hors du quartier. Le meilleur moyen de se tenir au courant (des bars, mais aussi des chambres d’hôtes et des librairies), c’est de consulter les excellents guides de voyage Damron (depuis 1964) et les pages jaunes gays, les Gayellow Pages (depuis 1973). Damron répertorie actuellement 1.405 bars et clubs à destination de la population LGBT, et les Gayellow Pages, 1.332.

Un peu de data!

Comment ont évolué ces chiffres? Malheureusement, ni Damron ni les Gayellow Pages n’ont conservé ceux des décennies passées. (Ce sont des éditeurs, pas des statisticiens.) La présidente de Damron, Gina Gatta, a quand même réussi à mettre la main sur une sauvegarde de la base de données de 2005. Elle montre que le nombre de bars gays aux États-Unis a chuté de 12,5% en 6 ans, passant de 1.605 à 1.405.

Mais sans plus de précisions, il est difficile de savoir si cette baisse est spécifique aux bars gays ou si elle s’explique par la récession qui a touché tous les commerces. Alors, je me suis rendue dans la somptueuse salle de lecture de la Bibliothèque publique de New York pour consulter les anciennes éditions des Gayellow Pages. (J’ai choisi les Gayellow Pages, parce que la Bibliothèque de New York les archive depuis leur création en 1973. J’ai ainsi pu relever les chiffres tous les cinq ans.)

Je me suis limitée à l’État de l’Iowa et à quatre grandes villes: Atlanta, New York (Manhattan uniquement), San Francisco et Seattle. Je n’ai pris en compte que les bars réservés aux gays et aux lesbiennes, en excluant les établissements mixtes (hétéros/homos). Par ailleurs, je me suis basée strictement sur les données des Gayellow Pages, même si je n’étais pas toujours d’accord avec leur classification (un bar classé gay-friendly que j’aurais dit purement gay par exemple) ou que certains bars passaient de gay à gay-friendly d’une année sur l’autre. Après tout, la direction ou la clientèle du bar avaient pu changer ou, horreur, je pouvais me tromper!

Des données partielles mais parlantes

Ces données ne sont pas parfaites, mais elles sont parlantes. Dans les grandes villes, les bars gays sont certes moins nombreux que dans les années 1970, mais ils sont loin d’avoir disparu. En 1973, les Gayellow Pages répertoriaient 118 bars gays à San Francisco; en 2011, 33. À Manhattan, le record a été atteint en 1978, avec 86 bars. Aujourd’hui, ils sont 44. Cette baisse dans ces deux villes gay-friendly s’explique par la grande tolérance qui y règne. Comme le dit Gina Gatta, qui vit dans la baie de San Francisco: «À San Francisco, tous les bars sont gays».

D’autres zones ont connu moins de variations. À part en 2005, il n’y a jamais eu plus de 7 à 9 bars gays dans l’Iowa depuis la création des Gayellow Pages en 1973. Sans doute que le marché ne peut en absorber plus. La ville d’Atlanta est tout aussi stable, malgré un pic en 1999. À Seattle, le record a été atteint en 1973, avec 26 bars gays, puis après quelques fluctuations, leur nombre est redescendu à 12. Seattle est pourtant une ville très gay, mais elle compte essentiellement des bars gay-friendly comme le Tommy Gun ou le Bottleneck.

Une population plus recluse

Ces données partielles révèlent donc une tendance qui n’a rien de catastrophique. En effet, la société américaine dans son ensemble sort beaucoup moins qu’avant. Apparemment, nous vivrions désormais en reclus.

Dans Bowling Alone, paru en 2000, Robert D. Putnam démontre clairement que les Américains entretiennent beaucoup moins de relations informelles qu’autrefois. Il cite trois séries d’enquêtes menées du milieu des années 1970 à la fin des années 1990, qui prouvent que «la fréquence avec laquelle les Américains, mariés ou célibataires, fréquentent les bars, les boîtes de nuit, les discothèques, etc, a baissé de 40 à 50% en vingt ans. Qu’il habite seul ou non, l’Américain reste chez lui le soir».

Notons tout de même que l’étude de Putnam date d’avant l’apparition des smartphones et qu’elle ne tient quasiment pas compte d’Internet. Or, selon une enquête de janvier 2011 du Projet «Internet et vie sociale» du centre de recherches Pew, 75% des Américains sont membres de quelque chose, et les utilisateurs d’Internet sont plus impliqués dans le milieu associatif (80%) que les autres (56%).

Il est vrai que Robert D. Putnam ne parle que de sociabilité informelle, alors que l’étude de Pew prend en compte un large éventail d’activités, allant des groupes religieux aux réunions Tupperware aux championnats de fantasy foot.

De nos jours, l’isolement n’empêche pas l’interaction. Lorsque je regarde la télévision, j’échange des tweets sur l’émission avec des gens que je n’ai souvent jamais vus et, pendant les coupures pub, je commente les publications de mes amis sur Facebook.

Ainsi, mon besoin de communauté est comblé par ces interactions, et mon désir d’informations communautaires assouvi par les agrégateurs de flux RSS et les newsletters. Si je peux faire tout ça de mon canapé en sirotant de l’alcool non surtaxé et en grignotant ce qui me fait envie (et non pas des bretzels, ce biscuit apéritif diabolique servi dans tous les troquets d’Amérique, même les gays), pourquoi m’embêterais-je à aller dans un bar?

S'amuse-t-on toujours dans les bars?

La réponse est évidente: pour m’amuser. Pour écrire cette série d’articles, je me suis rendue seule dans plusieurs bars. L’expérience n’a pas été très concluante. Il faut une bonne dose d’assurance pour s’aventurer seule dans un bar, encore plus pour trouver l’expérience agréable.

À New York, personne n’est jamais venu me parler. (Même si j’ai bien conscience de ne pas être la cliente idéale, jeune et jolie.) Et quand j’arrivais à convaincre une amie de m’accompagner, on finissait toujours par regretter de n’avoir pas choisi un endroit plus adéquat pour discuter.

Et puis, à Seattle, j’ai passé trois soirées mémorables à explorer la vie nocturne gay. Chaque soirée a eu une tonalité différente: une tournée des bars bien arrosée avec un groupe de vieux potes fêtards (homos et hétéros), une soirée tranquille dans un bar goudou de la ville avec ma plus fidèle compagne de boisson, et un dimanche à enchaîner thés dansants et buffet mexicain en compagnie d’un joyeux trio (ma plus vieille amie, un homme charmant que j’ai appris à connaître au fil des années et une femme que je rencontrais pour la première fois).

Je ne ferais pas ça tous les week-ends, mais c’était merveilleux de discuter, de plaisanter, de boire et de s’amuser ainsi. Même une vieille ermite grincheuse comme moi ressent le besoin de sortir danser parmi les siens de temps en temps.

Les bars gays subsisteront

Quand j’ai demandé aux propriétaires de bar et aux spécialistes s’ils pensaient que les bars gays échapperait à la mort que leur prédisait la revue Entrepreneur, tous ont répondu oui, sauf un. Mais même ce dernier, pour fataliste qu’il était, estimait que les bars subsisteraient au moins sur les petits marchés.

Certes, en ville les gays préfèrent désormais les établissements hétéros ou mixtes. Mais l’industrie de l’alcool proposera toujours de nouveaux lieux pour écouler ses produits, et les jeunes gays auront toujours besoin d’un endroit où faire leur coming-out et apprendre à danser.

Par nos nouvelles habitudes de sortie, nous mettons en péril l’avenir du bar gay. Pourtant, nous sommes nombreux à avoir besoin de sa présence rassurante. Évidemment, c’est génial d’avoir le choix entre une multitude de fêtes et de soirées spéciales, mais nous voulons pouvoir compter sur le bon vieux bar gay, soir après soir, et ne pas avoir à consulter un calendrier et un plan juste pour sortir boire un verre.

Des amis qui ne sortent pourtant plus depuis longtemps gardent un souvenir ému du bar gay de leur jeunesse, et aiment à songer qu’ils pourraient toujours y trouver refuge au besoin. Une amie m’a confié:

«Inutile d’être en danger de mort permanent pour avoir besoin de se mettre à l’abri… Parfois, je ressens le besoin d’être entourée de gens comme moi.»

Pour Urvashi Vaid, les bars sont précieux car ce sont des lieux où les homos «peuvent être flamboyants, queers, extravagants et ridicules, sans être jugés».

Le besoin de communion queer

Ces mots me sont revenus en tête un vendredi soir, alors que je me trouvais au Club Basix, un bar gay de Cedar Rapids (Iowa). Trente ou quarante personnes y admiraient d’extravagantes drag-queens faire du play-back sur de vieux tubes de Tina Turner.

Des lesbiennes butch, des hommes d’âge mûrs en maillot de hockey, des couples apparemment hétéros et des petits minets faisaient sagement la queue devant la scène pour récompenser les artistes. (Le Club Basix étant un ancien McDonald’s, le mot «scène» est très imagé.)

Chacun leur tour, ils s’approchaient des drag-queens qui se pavanaient sur le «podium» (l’allée qui séparait autrefois la section fumeur de la non-fumeur), leur tendaient l’argent (ce n’était pas le genre d’endroit où on glisse les billets dans le string) et acceptaient leurs remerciements et un chaste baiser sur la joue. Les paroles échangées étaient publiques et extrêmement sincères.

Quasiment toutes les personnes présentes ont mis la main à la poche. Peut-être était-ce par solidarité de classe ou esprit de camaraderie, mais j’avais l’impression que le public voulait avant tout remercier les drag-queens de les avoir réunis. Il règne un esprit très familial au Club Basix.

Dans l’Iowa, beaucoup de restaurants et de bars affichent des photos des candidats à la présidentielle venus faire campagne. Pas le Basix. Sa vitrine expose les avis de décès des membres de la communauté LGBT, ainsi que des photos des défunts avec leur chat ou leur chien, en short, en drag-queen et, pour l’un d’eux, en costume de marié.

Bien sûr, le Club Basix est un peu miteux, mais il permet aux drag-queens, aux jeunes en quête de boissons pas chères, aux homos, aux hétéros, aux bis et à tous ceux qui ne sont pas encore bien fixés de passer la soirée ensemble.

J’ignore ce qui a poussé ces habitants de l’Iowa à prendre leur voiture un vendredi soir d’avril pour se rendre dans un club coincé entre la voie rapide et un concessionnaire automobile, mais tant que ce besoin de communion queer existera, les bars gays perdureront. Ils seront peut-être moins nombreux, et l’on y verra sans doute plus de clients «classiques», mais je suis persuadée que les gays se rassembleront toujours pour boire et danser sous le drapeau arc-en-ciel.

June Thomas

Traduit par Florence Curet

June Thomas
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