La difficile mesure de la violence des jeunes

Collège à Vincennes, en 2009. REUTERS/Charles Platiau

Collège à Vincennes, en 2009. REUTERS/Charles Platiau

S’il est très difficile de savoir si les jeunes sont plus violents qu’avant, une chose est sûre: la réponse n’est pas à chercher dans les faits divers.

Un lycéen de 15 ans, poignardé à la carotide par un autre élève de 17 ans en Gironde, est décédé dans la nuit de 20 au 21 mars 2013, selon l'AFP.  En septembre 2011, nous nous étions intéressés à la mesure de la violence des jeunes en France.

Les jeunes sont-ils plus violents qu’avant? L’interrogation ne date pas d’hier, mais est régulièrement posée à la suite de faits divers marquants. Comme en juin dernier, quand une fille de 13 ans est morte des suites de coups portés par un garçon de 14 ans à Florensac, dans l’Hérault, déclenchant de nombreuses réactions autour de la violence juvénile. Ou d'autres questions comme «la violence est-elle devenue le seul moyen de résoudre les conflits entre jeunes?».

Avant de tenter d’y répondre, il faut définir ce que l’on entend par «violence des jeunes», un terme générique recouvrant un grand nombre de faits qui n’ont parfois rien à voir entre eux, de par leur gravité ou leur nombre.

Mineurs et violence scolaire

Les deux grands indicateurs disponibles en France sont la violence scolaire et celle des mineurs, avec chacun leurs avantages et leurs inconvénients. L’Observatoire de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) recueille les statistiques administratives, principalement celles des ministères de la Justice et de l’Intérieur, qui montrent notamment le nombre de mis en causes pour tous les crimes et délits. Ces chiffres, où l’on différencie les mineurs des majeurs, sont souvent utilisés dans le débat public pour estimer le niveau de violence des jeunes et son évolution. Par exemple, en 2009, il y a eu autour de 200.000  1,17 million mineurs mis en cause pour tous les crimes et délits.

Mais ce chiffre prend en compte des faits très divers: les «atteintes aux biens» (vols et dégradations), les «escroqueries et infractions économiques et financières» (abus de confiance, falsification de chèques et cartes de crédits etc.) mais aussi l’usage de stupéfiants, l’immigration illégale, le port d’armes ou encore le travail clandestin.

Parmi toutes ces statistiques, une rend compte plus particulièrement des violences interpersonnelles: les «atteintes volontaires à l'intégrité physique». Christophe Soullez, directeur de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) à l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), confirme:

«Pour tenter d’estimer la violence des mineurs, il faut regarder les atteintes à l’intégrité physique, qui comprennent les violences qui accompagnent des vols et les violences non crapuleuses.»

Autre indicateur, celui de la violence scolaire. Le ministère de l’Education nationale publie des statistiques répertoriant les incidents recueillis à partir de deux questionnaires envoyés chaque trimestre à un échantillon d'un millier d'établissements: le premier recense le nombre et le types d'incidents, le second demande l'appréciation du chef d'établissement sur l'ambiance générale et la sécurité.

Les chiffres

Que disent-donc les chiffres? La part des mineurs dans les atteintes volontaires à l'intégrité physique n’a cessé d’augmenter de 2004 à 2009, passant de 16,6% à 19%. Les coups et blessures volontaires de mineurs ont augmenté de 66,4% de 2004 à 2009, et leur part dans le total est passé de 15,5 à 17,9%, un chiffre qui stagne depuis 2006.

Sur une période plus longue, le nombre d’actes de délinquance et de violence des mineurs a augmenté, mais celui des majeurs aussi. C’est donc la proportion des mineurs dans le total qui est intéressante. Elle est passée de 14% dans les années 1970 à 18% en 2009. En 40 ans, la part du total des délits et des crimes commis par des mineurs a donc légèrement augmenté.

Du côté de la violence scolaire, la tendance serait légèrement à la baisse: 38% des établissements ne déclaraient aucun incident pour l’année scolaire 2007-2008, tandis que selon les tous derniers résultats, la moitié des établissements scolaires n'ont pas signalé d'incident lié à la violence. Dans l’ensemble, les chiffres de l’observatoire de la violence scolaire montrent plutôt une stabilité depuis les années 2000.

Les limites des statistiques

Mais les chiffres de la violence scolaire sont à prendre avec précaution de l’aveu même des responsables des enquêtes car le nombre de réponses diffère selon les établissements et la période de l’année. Ils dépendent entièrement du signalement des actes par les établissements.

Un système qui a déjà montré ses failles: en 2006, la publication par Le Point d’un classement de la violence scolaire basé sur les statistiques de l’Education nationale avait été vivement critiquée. Les associations de parents d’élèves s’étaient déclarées «choquées» et «scandalisées» par l’utilisation du logiciel Signa, «purement déclaratif», et qui a par la suite fait l’objet d’un boycott des chefs d’établissement.

Le logiciel a depuis été remplacé par une autre base de données appelée Sivis, mais le problème demeure: certains établissements ont intérêt à rapporter beaucoup d’incidents pour obtenir des moyens supplémentaires, tandis que d’autres veulent protéger leur réputation.

Les chiffres de la police et de la gendarmerie ont également leurs limites. Le principal problème avec les statistiques «administratives» est qu’elles reflètent davantage l’activité des services que la violence réelle. Les chiffres policiers ne reflètent que les violences qui ont engendré une plainte (d’où le terme «personnes mises en causes»). La différence entre la réalité et le nombre de plaintes est ce que l’on appelle couramment le «chiffre noir» de la délinquance.

Judiciarisation

Inversement, les sociologues Laurent Mucchielli et Véronique le Goaziou ont mis en évidence dans leur ouvrage de 2009, La violence des jeunes en questions, un phénomène qu’ils appellent la «judiciarisation» de la petite violence, et qui pourrait au contraire «gonfler» les chiffres de la violence des jeunes:

«Depuis le début des années 1990, les pouvoirs publics (de droite, mais aussi de gauche) ne cessent d’ordonner aux policiers et aux gendarmes, aux magistrats ainsi qu’aux chefs d’établissements scolaires de signaler toutes les formes de violence même les plus bénignes. Du coup, se trouvent saisies par la justice une quantité de petites affaires de violence (verbale, physique, sexuelle), concernant souvent des préadolescents (voire des enfants), survenues en famille, dans le voisinage et à l’école, et qui étaient auparavant traitées de façon informelle.»

Signalisation des établissements

Michel Richard, secrétaire général adjoint du Syndicat national des personnels de direction de l’éducation nationale (SNPDEN) avec plus de 30 ans d’expérience comme Conseiller principal d’éducation et principal en lycée et collège, confirme les consignes au sein de l’éducation nationale:

«On a vécu une période de l’autruche où le bon chef d’établissement était celui chez qui il ne se passait rien. Aujourd’hui, on demande aux établissements de signaler systématiquement. On est dans l’excès inverse: la politique de signalisation a entraîné une amplification de la réalité et des phénomènes.»

Victimation

Pour compléter de la tableau de la violence des jeunes et remédier aux défauts des statistiques  administratives ou signalées par les établissements, les autorités se penchent de plus en plus vers un autre type d’études, les enquêtes de «victimation», qui consistent à interroger un échantillon de personnes sur les violences qu’elles ont subies.

En plus de faire ressortir des cas qui ne sont pas comptabilisés par la police ou la justice, cette méthode permet d’en savoir plus sur l’identité des victimes de violence, information que l’on ne retrouve pas dans les statistiques administratives.

La première enquête nationale de victimation dans les collèges a été lancée en mars dernier. Eric Debardieux, président de l’Observatoire international de la violence à l’école, déclarait à cette occasion:

«Ce qui est important, ce n'est pas le fait divers ultraviolent qui fait la une des médias mais cette violence quotidienne bien plus répandue et difficile à cerner.»

Si la violence dans son ensemble ne semble pas avoir augmenté de manière significative, beaucoup pointent du doigt la généralisation de cette violence «banale», quotidienne et à répétition chez les jeunes et dans les écoles. Les études de victimation permettent de rendre compte des micro violences dans les établissements, «pas forcément répréhensibles mais qui participent à un climat violent», précise Benjamin Moignard, chercheur et auteur de L’école et la rue: fabriques de délinquances. Pour Michel Richard, il n’y a pas plus de violence, mais une violence différente:

«Il est très difficile de savoir s’il y a eu une aggravation des violences physiques à l’école parce qu’elles restent en nombre très limité. Mais on voit se développer de nouvelles formes de violence liées au refus de l’autorité, la manière de s’adresser aux référents, qu’on ne voyait pas il y a 30 ans. Cela peut très vite devenir des agressions verbales contre des adultes.»

Inégalités

Autre tendance sur laquelle la plupart des experts et des professionnels s’accordent: la violence des jeunes est de plus en plus concentrée géographiquement. Benjamin Moignard explique:

«La violence à l’école depuis les années 90 est une violence sociale qui se concentre dans des établissements situés dans des quartiers difficiles. Et la différence entre ces établissements et les autres se creuse.»

Michel Richard abonde:

«Il y a une grosse différence entre les établissements en centre ville et en périphérie, notamment ceux classés en zep. Ce n’est pas surprenant car l'établissement est le reflet du milieu dans lequel on évolue: en centre ville les enfants ont des parents en professions libérales ou cadres supérieurs, tandis que d’autres zones concentrent des enfants qui cumulent des handicaps culturel, social, économique.»

Tolérance à la violence

Au delà de la violence réelle, c’est aussi la perception de la violence que l’on cherche à évaluer, notamment au ministère de l’Education. Une perception qui a beaucoup changé au cours des dernières décennies selon Laurent Mucchielli:

«Le seuil de tolérance de la population à la violence s’effondre, on parle de violence pour une bousculade, une gifle, même parfois une attitude menaçante. Il faut lire les livres d’histoire, le passé est souvent plus violent. Il y a eu une transformation profonde de la société depuis les années 1960: elle est de plus en plus anonyme, la société est de moins en moins violente mais nous sommes plus vulnérables individuellement.»

On tolère moins la violence aujourd’hui, ce qui expliquerait en partie l’impression partagée par certains que les jeunes sont plus violents qu’avant. Une analyse que ne partage pas le spécialiste des statistiques Christophe Soullez:

«Rien ne prouve que la société est moins tolérante envers les «petits» actes de violence. Si on écoute les juges et les policiers, on note une radicalisation de la violence pour régler certains conflits, certains contentieux.»

Les experts s’accordent au moins sur un point: le fait divers Florensac est un évènement isolé qui ne reflète pas une tendance à l’aggravation des violences chez les jeunes. «On assiste à une baisse très importante des homicides et à une hausse de la petite ou moyenne violence», précise Chritophe Soullez. «Les études de victimation montrent que la plupart des victimes de violence sont des garçons, pas des filles» renchérit Benjamin Moignard. S’il est très difficile de savoir si les jeunes sont plus violents qu’avant, une chose est sûre: la réponse n’est pas à chercher dans les faits divers.

Cécile Dehesdin et Grégoire Fleurot

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