Monde

Clash entre Obama et les catholiques américains

Henri Tincq, mis à jour le 27.04.2009 à 12 h 57

Polémique sur le choix de Caroline Kennedy comme ambassadrice au Vatican, visite du président sous tension à l'université Notre-Dame: les catholiques pro life (contre l'avortement et l'euthanasie) peinent à oublier George Bush.

Les catholiques américains seraient-ils entrés en guerre contre Barack Obama? Plus qu'un président, Obama est le symbole triomphal de l'accession des minorités à l'élite. Un symbole qui devrait aller droit au coeur de catholiques héritiers de vagues d'immigration «papiste», venues d'Irlande, d'Italie, de Pologne, d'Allemagne, qui avaient mis toute leur énergie à s'intégrer à la société majoritairement protestante et à sortir le catholicisme de son étiquette de religion de migrants. C'est une nouvelle vague, venue cette fois d'Amérique centrale et latine (les «hispaniques»), qui est appelée à devenir majoritaire dans l'ensemble catholique où ils représentent déjà 40% des fidèles. Selon des projections de la conférence épiscopale des Etats-Unis, les «hispaniques» seront plus de la moitié en 2050. Ils sont déjà 80% dans le diocèse de Los Angeles, 60% à Houston, 40% à Chicago...

La première (et la seule à ce jour) élection d'un président catholique, John Kennedy en 1960, avait marqué une date dans l'histoire de l'intégration de cette minorité catholique. Celle-ci a depuis progressé, devenant même la première dénomination confessionnelle, compte tenu de l'émiettement des Eglises issues du protestantisme. Avec près de 70 millions d'Américains (sur 300 millions), les catholiques sont devant les baptistes (15%) et autres groupes évangéliques et pentecôtistes. Toutefois, des sondages viennent de montrer que tous les groupes religieux perdent du terrain. «La fin de l'Amérique chrétienne», titrait même Newsweek dans son édition de Pâques. Le nombre d'Américains «sans affiliation religieuse» aurait doublé en vingt ans - de 8% en 1990 à 15% en 2009. Le Nord-Est du pays, où le puritanisme, le protestantisme, le catholicisme et le judaïsme ont toujours eu de l'influence, serait en passe de devenir un bloc de scepticisme religieux.

Historiquement orientés à gauche et électeurs du parti démocrate, les catholiques américains se retrouvent aujourd'hui plus souvent à droite sur l'échiquier politique. Cela tient à la vive concurrence des milieux évangéliques et de la «droite religieuse» (70 millions d'électeurs), ainsi qu'à l'encouragement donné par Jean Paul II, Benoît XVI et la hiérarchie épiscopale aux positions pro-life (contre l'avortement et l'euthanasie) défendues hier par l'administration Bush. On avait parlé à leur propos de «lune de miel». En 2004, dans l'électorat catholique, George Bush avait même devancé son adversaire démocrate John Kerry, pourtant catholique. L'option pro-choice (pour le droit à l'avortement) de Kerry avait fait reculer les électeurs catholiques. En novembre 2008, la même option de Barack Obama ne l'avait pas empêché d'obtenir la majorité des voix catholiques.

Mais deux affaires viennent d'éclater qui contribuent à accréditer la thèse d'un basculement de l'opinion catholique dans le camp anti-Obama. D'abord, celle du prétendu rejet par le Vatican - repris par toute la presse américaine et italienne - du nom de Caroline Kennedy, fille de l'ancien président assassiné, comme nouvel ambassadeur des Etats-Unis près le Saint-Siège. Ensuite, le projet de visite, à la mi-mai, du président Obama sur le campus de la prestigieuse Université Notre-Dame (Indiana), où il doit recevoir un diplôme honoris causa et prononcer un grand discours. Un vent de protestation s'est levé dans les rangs catholiques les plus conservateurs contre une invitation qui équivaut, selon eux, à un ralliement aux positions pro-avortement du nouveau président américain ou à sa décision récente d'autoriser la recherche sur les cellules souches d'embryon.


Caroline Kennedy, militante pro-choice

Si la première polémique semble infondée, la deuxième paraît plus consternante. Le nom de Caroline Kennedy a bien été avancé pour succéder, comme ambassadeur au Vatican, à Mary-Ann Glendon, nommée par George Bush, connue des milieux conservateurs et très en cour au Vatican où elle est présidente de l'Académie pontificale pour la vie. Caroline Kennedy n'a jamais caché son engagement de militante pro-choice et son nom suscite des résistances dans les milieux catholiques de droite. Mais le rejet de ce nom a été démenti par le Père Federico Lombardi, porte-parole du pape. La candidature de Caroline Kennedy ne serait même jamais officiellement arrivée jusqu'àu Vatican. Selon l'agence Catholic News Service, la rumeur du nom et du refus aurait été colportée par le site newsmax proche du parti républicain et considéré comme tendancieux

Certes, en moins d'un an, deux noms d'ambassadeurs d'Argentine et de France ont  été recalés par le Saint-Siège pour des raisons personnelles (le premier divorcé-remarié, le second pour homosexualité), et cela a sans doute encouragé la polémique autour de Caroline Kennedy. Pourtant, cette polémique est prématurée. Sur le site de l'hebdomadaire jésuite America le Père Thomas Reese s'insurge contre ses auteurs qui, dit-il, font semblant d'ignorer que le Vatican ne met jamais de veto pour des raisons politiques et idéologiques à la nomination d'un ambassadeur du Saint-Siège. Et qu'un ambassadeur à ce poste n'est jamais le porte-parole de l'Eglise catholique ou d'un épiscopat local, mais le représentant du pouvoir en place.

Plus grave est la polémique qui vient de naître à la suite de l'invitation adressée par la direction de l'Université Notre-Dame au président Obama. Des campagnes sur Internet ont été lancéées. Elles inondent les boîtes à lettres électroniques de l'Université et celles des évêques. A l'initiative de la Cardinal Newman society, une pétition a déjà été signée par près de 500.000 catholiques. Mettant en cause les positions du président sur l'avortement et les cellules-souches, une cinquantaine d'évêques (sur les 195 que compte la conférence épiscopale), ont déjà publiquement contesté cette visite. Mgr John D'Arcy, évêque de Fort Wayne-South Bend (diocèse de Notre-Dame), a décidé de boycotter la cérémonie et le président.


«Nous, catholiques, sommes en danger d'être connus non par la manière dont nous aimons,
mais par celle dont nous haïssons».


C'est le 9 mars que le nouveau président avait autorisé le financement par l'Etat fédéral de la recherche sur les cellules souches d'embryon, interdit en son temps par l'ancien président George Bush. Invoquant le potentiel de ces cellules pour aider à soigner certaines des maladies les plus graves, le décret Obama avait suscité un tollé immédiat au Vatican, dans l'épiscopat américain, dans les journaux conservateurs et les blogs militants. Le premier a réitéré ses critiques contre un type de recherche «profondément immoral et superflu», contre un geste sans «justification éthique ou scientifique».Le cardinal Justin Rigali, archevêque de Philadelphie et président du comité pro-life de la conférence épiscopale, avait emboîté le pas et qualifié la décision d'Obama de «triste victoire de la politique sur la science et l'éthique».

Dans les milieux catholiques et évangéliques les plus conservateurs, l'idée se répand  en effet que la foi de la personne Obama sert d'abord la politique du président, à la différence d'un George Bush dont la politique servait, au contraire, la foi ! Barack Obama avait pourtant pris soin de préciser que la politique de son gouvernement serait guidée par «des critères scientifiques et non par une idéologie». Il faisait ainsi allusion aux critiques émises par les milieux de chercheurs pour qui la politique de l'administration Bush limitait inutilement le développement de la science par des considérations de morale humaine.

Malgré la polémique en cours, l'invitation de l'Université Notre-Dame, propriété de la congrégation de la Sainte-Croix (sur laquelle l'épiscopat ne peut avoir de prise), a été maintenue. Ses porte-parole font valoir que l'Eglise risque gros à s'aligner toujours sur les positions les plus intransigeantes du camp pro-life, à réduire son message aux seules questions de bioéthique médicale, à combattre un président qui, plus qu'un acteur politique, est un symbole international de l'égalité des races, en outre affronté à deux guerres, à une crise économique sans précédent depuis 1929 et engagé dans des réformes aussi essentielles pour le devenir de l'Amérique que la réforme de la sécurité sociale, de l'immigration et de l'éducation. Autant de sujets qui devraient faire l'unanimité dans les rangs de croyants acquis aux valeurs de l'Evangile.

Au sein du catholicisme américain, beaucoup s'inquiètent des conséquences d'une controverse qui a pris un tour inédit. «Il sera très préjudiciable aux établissements catholiques et à l'Église entière que des groupes s'opposent au président Obama de manière si amère et pleine de colère», déclare Richard Yanikoski, président de l'association des Collèges et Universités catholiques des Etats-Unis à La Croix. C'est aussi l'avis de l'hebdomadaire America:

«Nous, catholiques, sommes en danger d'être connus non par la manière dont nous aimons, mais par celle dont nous haïssons. Nous serons connus comme le groupe qui ne peut être scandalisé que par l'avortement et la recherche sur les cellules souches, pas par la torture ou le lancement téméraire de guerres», écrit le Père John Kavanaugh. «L'Église ne se réduit pas au mouvement pro-vie», souligne, de son côté, la revue des intellectuels laïcs Commonweal pour qui le message social catholique risque d'être pour longtemps «marginalisé et inefficace».

Pour les observateurs américains, la vivacité de l'attaque contre l'Université Notre Dame révèlerait d'abord la faiblesse du camp pro-life le plus intransigeant. Celui-ci chercherait à remobiliser des troupes conscientes de n'avoir pu empêcher l'élection de Barack Obama, y compris de cette majorité de catholiques qui, tout en étant opposés à l'avortement, n'exigent plus, au fond, de revenir sur sa libéralisation.
Henri Tincq

Photo: Les évêques catholiques américains écoutent Benoït XVI à la cathédrale Saint-Patrick de New York  Reuters.

Henri Tincq
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