Sports

En tennis, les fortunes des revers

Yannick Cochennec, mis à jour le 04.09.2011 à 11 h 21

Quelle est la meilleure façon de frapper son revers? A une main, un coup subtil et esthétique, comme l'a choisi Federer, ou à deux mains, plus puissant et sécurisant, comme font Nadal et la plupart des autres joueurs du top 10?

Roger Federer à l'US Open 2011, le 1er septembre. REUTERS/Ray Stubblebine

Roger Federer à l'US Open 2011, le 1er septembre. REUTERS/Ray Stubblebine

Je n’ai jamais été la personne la mieux placée pour deviner comment allait progresser un joueur. Quand j’avais 18 ans, je me souviens très bien avoir regardé jouer Sampras. Et je m’étais dit: mais pourquoi a-t-il changé son revers à deux mains pour un revers à une main ? Le pauvre, il ne gagnera jamais un match.» Sorties de la bouche d’Andre Agassi, ces paroles sincères concernaient le jeune Roger Federer, âgé de 17 ans, que l’Américain était prié d’évaluer alors qu’il venait de le surclasser lors de leur premier duel au tournoi de Bâle.

Agassi a eu raison de ne pas condamner Federer qui, comme Sampras, avait fait le choix d’un revers à une main. Il se serait lourdement trompé.

A eux deux, Sampras et Federer totalisent 30 titres du Grand Chelem et n’ont pas eu à regretter de posséder un revers à une main qui, pourtant, depuis longtemps, serait passé de mode, se raréfierait et tendrait même à disparaître. Parmi les dix meilleurs mondiaux (à la date du classement du 22 août), Federer et l’Espagnol Nicolas Almagro sont des exceptions avec leur revers à une main.

Révolution et excentricité australiennes

Il y a 20 ans, en 1991, ils étaient huit dans le top 10: Stefan Edberg, Boris Becker, Michael Stich, Ivan Lendl, Pete Sampras, Guy Forget, Karel Novacek et Petr Korda. Chez les femmes, l’Italienne Francesca Schiavone, 8e, victorieuse à Roland-Garros en 2010, appartient aussi à cette espèce «disparue» sur un circuit féminin complètement standardisé «à deux mains»: 93 des 100 premières mondiales ont un revers à deux mains!

A l’origine du jeu, le revers était frappé à une main par tous les joueurs, mais l’Australien Vivian MacGrath ouvrit une nouvelle voie en 1937 en devenant le premier champion doté d’un revers à deux mains à remporter un titre du Grand Chelem aux Internationaux d’Australie. Son compatriote John Bromwich avait cette même particularité technique qui lui permit de s’imposer à son tour en Australie en 1939 et 1946 et d’atteindre la finale à Wimbledon en 1948.

Comme le note le Mousquetaire Henri Cochet dans son livre «Tennis» co-écrit avec Jacques Feuillet en 1980, «MacGrath et Bromwich firent école et eurent des imitateurs, mais leur manière de faire ne fut pas érigée en doctrine». Et il ajoute : «Elle allégea pourtant sensiblement les rigueurs de l’enseignement du tennis dans le monde entier et permit par la suite à d’autres joueurs de prendre des libertés avec les préceptes sacro-saints de la technique officielle.»

Le revers à deux mains est resté une sorte d’excentricité jusqu’aux années 70 pendant lesquelles trois champions ont complètement changé la donne: Chris Evert, Jimmy Connors et Björn Borg. En devenant les meilleurs mondiaux avec un revers à deux mains, à une époque où coïncidait le début de la mode du tennis et de sa démocratisation à travers le monde, ils ont été à l’origine d’une véritable révolution.

Idôles des jeunes

Ils étaient devenus les idoles d’une jeunesse qui, bien sûr, s’identifiait à eux et voulait les imiter raquette en main à l’heure où la puissance, aussi bien en revers qu’en coup droit, commençait également à devenir une espèce de norme avec l’abandon des raquettes en bois pour de nouvelles matières plus performantes comme le graphite.

Car avec ces jeunes champions, il était évident que le revers frappé à deux mains générait à la fois davantage de sécurité et de vitesse. Considéré comme un coup de défense jusque-là (beaucoup de joueurs le «coupait» dans un mouvement de repli), le revers devint soudain un coup d’attaque. Particulièrement dans la raquette de Connors qui, avec cette arme, trouvait des trajectoires extrêmement rasantes et tendues alors que son coup droit était plus fragile.

Très vite, des études ont démontré qu’un revers à deux mains induisait moins d’actions que le revers à une main. Le revers à deux mains faisait d’abord travailler les hanches et les jambes dans un même mouvement avant de laisser la place au travail commun du tronc et des bras. Ces deux temps s’opposaient aux cinq requis par un revers à une main avec la rotation des hanches suivie de celle du tronc avant les trois déclenchements du bras, de l’avant-bras et de la main. C’était non seulement plus facile à apprendre pour les débutants, mais cela devenait aussi plus efficace. Et c’est ainsi que le revers à deux mains s’est développé jusqu’à s’institutionnaliser jusqu’à la caricature.

Sauf que le revers à une main permet plus de variété grâce à une plus grande souplesse du poignet. Avec un revers à une main, en effet, il est possible faire ce que l’on veut, où l’on veut, en sliçant (coupant), liftant ou en frappant à plat sachant qu’il donne aussi plus d’allonge sur une balle courte ou près du filet, à la volée. On dira aussi qu’il est plus esthétique et «brillant». Les revers de Stefan Edberg, de Gustavo Kuerten ou de Justine Henin ont fait les délices des puristes dans la période récente.

Le courage de s'affranchir des deux mains

Si le jeu à deux mains correspond mieux aux déplacements latéraux, il est handicapant pour les mouvements arrière-avant, mais comme le service-volée n’est plus de saison et comme le tennis se limite désormais à des gauche-droite répétitifs, il est aisé de comprendre la domination actuelle du revers à deux mains sur le revers à une main. Il s’inscrit complètement -et hélas- dans le très mécanisé tennis moderne.

C’est le courage de certains entraîneurs de ne pas avoir voulu ployer sous le poids de cette tendance lourde. A l’initiative de leurs entraîneurs de jeunesse, Pete Sampras, Stefan Edberg et Richard Krajicek, tous vainqueurs du tournoi de Wimbledon, troquèrent ainsi au cours de leur adolescence leur revers à deux mains pour un revers à une main.

Pour Sampras, ce changement fut conduit sous l’autorité de Pete Fischer, son mentor en Californie, qui estimait que pour être un grand attaquant, comme Rod Laver, sa référence australienne, il était impératif de posséder le revers à une main car il est notamment plus simple de volleyer quand votre technique repose sur un jeu à une main.

Une main pour Wimbledon, deux pour Roland-Garros

La lecture du palmarès du tournoi de Wimbledon fait foi. Depuis la fin de l’ère Borg en 1980, et malgré le ralentissement de la surface et cette uniformisation de la façon de jouer, les attaquants, et donc les détenteurs du revers à une main, dominent majoritairement. Entre 1981 et 2011, John McEnroe, Boris Becker, Pat Cash, Stefan Edberg, Michael Stich, Pete Sampras, Richard Krajicek et Roger Federer ont raflé 24 titres, alors que les tenants du revers à deux mains -Jimmy Connors, Andre Agassi, Goran Ivanisevic, Lleyton Hewitt, Rafael Nadal et Novak Djokovic — se sont contentés de sept.

A l’inverse, à Roland-Garros, sur la même période, les «deux mains» ont été plus efficaces avec 19 succès contre 12.

Chez les femmes, toujours de 1981 à 2011, les «une main» ont rayonné à Wimbledon avec 16 titres consécutifs de 1981 à 1996 avant la prise de pouvoir des «deux mains» qui depuis 1999 ont monopolisé le trophée à l’exception notoire d’Amélie Mauresmo victorieuse de Justine Henin en 2006, année miraculeuse où deux «une main» avaient bataillé pour la conquête du trophée.

Yannick Cochennec

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