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Le bar gay (5/6): Internet, fêtes... La nouvelle concurrence

June Thomas, mis à jour le 02.09.2011 à 19 h 03

Les jours –et les nuits– où la vie sociale des homosexuels se résumait aux bars gays sont révolus depuis longtemps.

Des participants à une fête du carnaval gay de Lisbonne, le 8 mars 2011. REUTERS/Hugo Correia

Des participants à une fête du carnaval gay de Lisbonne, le 8 mars 2011. REUTERS/Hugo Correia

Les jours –et les nuits– où la vie sociale des homosexuels se résumait aux bars gays sont révolus depuis longtemps. Même si les queers voient toujours, de manière quelque peu idéalisée, le bar gay comme une oasis dans un désert de solitude, la plupart d'entre nous disposent d'espaces variés où évoluer en toute sécurité, qu'ils soient réels ou virtuels.

Si vous n'êtes pas convaincu, tapez «groupe gay» et le nom de votre ville sur Google. La recherche produira une multitude d'organisations, allant de l’association sportive au club de lecture en passant par le groupe religieux et la chorale pour hommes. (À lire le carnet du New York Times, on jurerait que la moitié des couples homos annonçant leur union se sont rencontrés dans un club de rando!)

Ces trente dernières années, une culture saine s’est développée comme alternative aux bars. Le Centre Communautaire Lesbien, Gay, Bisexuel et Transgenre de New York organise régulièrement une douzaine de réunions d’alcooliques anonymes, ainsi que quantité d'autres consacrées aux dépendances en tous genres. Des événements comme NYC Queer + Sober visent à «permettre à la communauté LGBT de fêter la Gay Pride en toute sobriété et en toute sécurité».

Plus besoin des bars pour faire la fête

Quand vient la nuit, les gays n'ont jamais eu autant de possibilités de faire la fête. Les hommes ont les célèbres circuit parties, des soirées annuelles organisées sur plusieurs jours et dans plusieurs lieux, comme les White Parties de Palm Springs et de Miami. Ce sont des fêtes à grand spectacle, dont le coût dépasse largement les moyens d'un bar de quartier.

Dans certaines villes, des groupes utilisent le web pour organiser des «guerrilla gay bars», sortes de flash mobs qui voient des homos débarquer en masse dans un bar hétéro pour le transformer en bar gay pour la soirée. Enfin, un peu partout, des soirées sont régulièrement organisées dans des lieux hétéros, afin de changer de décor. Cette tendance a émergé dans les années 1980, quand les gays ont commencé à trouver que les bars manquaient de variété, et a véritablement décollé dans les années 2000, quand l'e-mail a facilité la diffusion des événements.

Les organisatrices de soirées lesbiennes sont particulièrement occupées. Le nombre de bars étant très limité même dans les grandes métropoles, les lesbiennes sont friandes de nouveautés. Maggie Collier, qui a fondé Maggie C Events, organise à Manhattan chaque semaine deux événements dédiés aux femmes.

«Stiletto» se déroule tous les dimanches après-midi au prestigieux Maritime Hotel, et comme les réjouissances se passent en plein air, le short et les tongs sont de rigueur. À l'inverse, lors de la soirée du mercredi soir, «Crème de la Femme», la consigne est d'être «sapée à tomber». Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait choisi ce thème, Maggie Collier m’a répondu:

«Nous devrions exiger une offre très variée. Nous méritons d’avoir autant de choix que les hétéros.»

Ces soirées sont loin d'enchanter les propriétaires de bars lesbiens. Elaine Romagnoli, qui tenait un de ces établissements, m'a déclaré:

«C'est très mauvais pour la fréquentation. Les clientes partent toutes à la fête, et elles reviennent une heure à peine avant la fermeture, vers 3 heures, complètements murgées.»

L'irritation des propriétaires de bar est compréhensible, mais Maggie Collier a raison quand elle dit:

«Le respect que nous inspirent ces vénérables établissements ouverts tous les soirs ne doit pas nous empêcher de proposer aux femmes un plus grand choix.»

Et vu leur caractère éminemment rentable, ces soirées semblent bien parties pour durer. Leurs organisateurs sont rémunérés sur commission, généralement un pourcentage des recettes des boissons, et leurs charges n'ont bien évidemment rien à voir avec celles d’un bar.

La concurrence de l'Internet

Mais les concurrents les plus sérieux aux bars gays sont sans doute les sites de rencontre et les applications pour smartphones. Selon «Luke», la trentaine, les nouvelles technologies constituent «une révolution». (Comme d'autres personnes que j'ai rencontrées pour ces articles, il préfère ne pas utiliser son vrai prénom quand il parle de sa vie amoureuse.)

«De mon coming-out en 1993 jusqu'à quelque chose comme 1999, les seuls endroits où on pouvait mater et sélectionner des mecs, c'était les bars ou les boîtes. Aujourd’hui, il y a Internet ou Grindr.»

C'est par Colm Tóibín, le romancier irlandais, que j'ai entendu parler de Grindr pour la première fois. En avril dernier, à New York, lors d'un débat littéraire très chic sur «Les écrivains à l'ère d'Internet» sponsorisé par le London Review of Books, Tóibín, 55 ans à l'époque, a dépeint de façon cocasse ses tribulations dans la jungle des médias sociaux gays.

Il fantasmait notamment sur un système combinant site de rencontre et GPS, qui dirait: «Tournez à gauche pour trouver un mec.» Tóibín s'est ensuite aperçu que l'objet de ses fantasmes existait déjà, et qu'il s'appelait Grindr. Grindr est une appli pour smartphone basée sur la géolocalisation, qui affiche les photos des membres qui se trouvent à proximité. Si on aime une photo ou un profil, on peut chatter et se rencontrer.

J'aime beaucoup le côté pour le moins direct du chat donné en exemple sur le site de l'application: «Salut mec je kife ton profil.» «Merci! Pareil. T où?» [Plan envoyé] «On se voit? Voilà une photo.» Qui a dit que l'art de la séduction avait disparu?

Grindr a été lancé en mars 2009 et dépasse aujourd'hui les deux millions d'utilisateurs, dont la moitié aux États-Unis. Huit mille hommes s'y inscrivent tous les jours. Grindr s'adresse uniquement aux mecs qui cherchent des mecs, mais selon l'entreprise, une appli pour hétéros et lesbiennes, «Project Amicus», sera lancée cet été.

Grindr remplace le bar

«John», un homme de 47 ans qui habite près de Washington D.C., utilise Grindr – ainsi que d'autres applis similaires comme Scruff – depuis environ deux ans. Il a remarqué que si les 18-25 ans utilisaient l'appli comme un réseau social, chez les hommes plus âgés, c'était surtout pour le sexe. «En même temps, me dit John, si on est uniquement là pour se faire des amis, pourquoi mettre une photo torse nu?» John regretterait presque que Grindr rende les choses si faciles:

«Il y a très peu de travail d'approche. Au niveau le plus élémentaire, c'est: "Salut, t'es hot, on baise?" "OK, c'est parti!"»

John n'a jamais été fan des bars gays, donc pour lui, Grindr n'a rien changé. Il a même encore moins de raisons de les fréquenter. Mais les autres utilisateurs de Grindr doivent bien se donner rendez-vous dans un bar une fois le contact établi?

En fait, d'après les témoignages que j'ai recueillis, ça ne semble pas être le cas. Luke, qui voyage beaucoup pour son travail, m'a dit avoir donné rendez-vous à des mecs repérés sur Grindr «chez moi, chez lui, dans ma chambre d'hôtel, un magasin Apple, une librairie, un bar hétéro branché, un cinéma, une épicerie». John s'arrange généralement pour que ses contacts viennent chez lui, «parce que je suis flemmard».

Sur les sites de rencontre plus conventionnels, la premier contact a généralement lieu dans un endroit neutre, «comme ça, si l'un des deux trouve l'autre absolument repoussant, c'est plus facile de faire marche arrière», explique John.

«Sur Grindr, il y a moins de tergiversation. Les gens sont plus partants pour aller jusqu'au bout. Ça confirme ma théorie que Grindr est principalement utilisé pour le cul. Tu mets ta photo. On t’en demande d'autres, des parties du corps par exemple. Tu les envoies, et le mec décide s'il veut te rencontrer ou pas.»

Toutefois, John a peur que des personnes malintentionnées créent des profils sur Grindr dans le seul but de dévaliser ou de tabasser des gays. Certes, ça n'est arrivé à personne de sa connaissance, mais l'appli est encore assez peu connue hors de la communauté. (Il faut savoir que la plupart des gays connaissent quelqu'un qui a été physiquement agressé par un mec rencontré dans un bar.)

Selon John, la majorité des échanges sur Grindr contiennent la question: «Tu es clean?» (ni MST ni drogue). La plupart des gens répondent oui, même si certains ont admis avoir des soucis de santé. «Je n’ai que des rapports protégés, m’a confié John, mais ça me rassure quand même.»

La géolocalisation pour se faire des amis

Les applis de géolocalisation ne servent pas seulement à faire des rencontres. Au départ, Mike Atkinson, de Nottingham, en Angleterre, était sceptique par rapport à Grindr. Il avait des a priori négatifs sur les sites de rencontre:

«J'ai vu trop d'amis devenir complètement accros à Gaydar.co.uk, et y gâcher des heures, des jours, des semaines, des mois. Ça me semblait beaucoup de temps perdu juste pour tirer un coup. C'est en train d'anéantir la culture du bar gay pour toute une génération. De nos jours, en tout cas à Nottingham, on rencontre deux tranches d’âge quand on sort: les moins de 25 ans, qui aiment sortir en général, et les plus de 40 ans, qui n’ont jamais arrêté de sortir. Mais les mecs entre les deux se disent: "Pourquoi se fatiguer à se saper et à sortir sans être sûr de lever quelqu’un, alors que je peux être livré à domicile grâce à Gaydar?" Cela détruit notre communauté. Et pour moi, Grindr ne faisait qu'aggraver ce phénomène.»

Mais il a découvert que l’application pouvait avoir d'autres usages. Après avoir lu un article sur Grindr, Mike et son conjoint Kevin l’ont téléchargé par curiosité. Immédiatement ou presque, ils ont été amenés à reprendre contact avec d'anciens amis: ils pouvaient s'ignorer dans la vraie vie, mais pas sur Grindr:

«Ça faisait 10 ans qu'on ne s'était pas parlé. On s'était fâchés pour des broutilles. Mais quand on les a vus apparaître sur l'écran, ça aurait été vraiment grossier de ne pas leur faire signe, vu qu’ils habitent à 300 mètres de chez nous.»

Plusieurs personnes m'ont dit que Grindr était particulièrement utile en voyage, ce que m'a confirmé Mike qui a passé un mois aux Philippines pour son boulot. Le soir de son arrivée, il s'est connecté sur Grindr, et en moins d'une heure et demie, plus de quarante mecs l'avaient contacté. Certaines conversations ont débouché sur de sympathiques soirées platoniques, d'autres sur des rendez-vous. «Rendez-vous» est une option de recherche dans Grindr, tout comme «chat», «amitié», «networking» et «relation sérieuse».

Pour reprendre l'expression de Mike, «rendez-vous» est «une façon polie de dire "sexe"». (Mike et Kevin sont dans une relation ouverte, même si Mike m'a confié que depuis qu'il avait «surmonté sa crise de la quarantaine», il avait cessé de voir d'autres personnes.) À l'époque, Grindr ne fonctionnait que sur iPhone, et Mike a rencontré des médecins, des designers ou des avocats, la seule tranche de la population à Manille à posséder un iPhone.

Sans Grindr, il aurait été condamné à passer ses soirées au bar des expats, la seule sortie possible pour ses collègues hétéros. Mais n'aurait-il pas pu aller dans un bar gay? «Il fallait faire une demi-heure de taxi. Et je me serais retrouvé tout seul dans mon coin».

Il y a pourtant une ressemblance cruciale entre Grindr et un bar: alors que la rencontre en ligne est un processus de sélection (on peut demander à ne voir que les profils avec tel niveau d'étude, tels revenus et tels goûts musicaux), Grindr reflète le monde alentour tel qu’il est. Même si l'éventail n'est pas aussi large que dans un bar, où l'unique «filtre» est le fait d'être là ou pas, les seuls critères de sélection par défaut sur Grindr sont l'âge et la proximité; tous les autres membres apparaissent sur votre écran.

Finalement, les bars gays ne sont peut-être pas voués à disparaître; ils sont simplement en train de migrer dans nos téléphones.

June Thomas

Traduit par Florence Curet

June Thomas
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