Monde

L'Arabie saoudite, le royaume des mirages

Foreign Policy, mis à jour le 04.09.2011 à 14 h 36

Largement considérée comme un État-providence d’une incroyable richesse, l’Arabie saoudite est en fait une véritable bombe à retardement économique.

Commerce de dates, au début du ramadan, à Riyadh, en juillet 2011. Fahad Shadeed

Commerce de dates, au début du ramadan, à Riyadh, en juillet 2011. Fahad Shadeed / Reuters

En 1935, un industriel pétrolier en visite au Moyen-Orient faisait le rapport suivant à sa hiérarchie: «ils ne veulent pas entendre parler de l’avenir, ils veulent gagner de l’argent immédiatement». Alors que, du Venezuela à l’Iran, de nombreux gouvernements dont la prospérité repose sur le pétrole ont une fâcheuse tendance à dépenser sans compter, l’Arabie saoudite a su éviter cet écueil au cours des dix dernières années, grâce à une discipline budgétaire qui a maintenu ses dépenses en deçà de ses revenus pétroliers croissants.

Pourtant, dans un récent rapport qui frappe par ses conclusions franches et sévères, la banque d’investissement saoudienne Jadwa a mis le doigt sur le terrible casse-tête budgétaire que doit résoudre le royaume: trouver le juste équilibre entre l’explosion des dépenses publiques, la forte hausse de la demande nationale de pétrole et un marché pétrolier mondial qui ne laisse que peu de marge de progression pour les revenus. Soulignons avant toute chose que ce rapport est antérieur aux récentes turbulences économiques qui ont fait baisser de 20 dollars le prix du baril de brut.

Forte hausse des dépenses publiques

Les dépenses gouvernementales saoudiennes, qui étaient restées stables depuis le dernier choc pétrolier des années 1970, progressent désormais d’au moins 10% chaque année. Et la tendance ne risque pas de s’infléchir: face aux premières révolutions arabes, l’instinct de préservation a poussé le roi Abdullah à annoncer, en février et mars derniers, une série de mesures destinées à apaiser le peuple pour un montant de 130 milliards de dollars. Impossible, dès lors, de revenir sur l’augmentation du nombre de fonctionnaires et des salaires qui en a découlé sans provoquer une vague de mécontentement.

Encore ne s’agit-il ici que des dépenses du gouvernement pour «contrer la révolution» sur son territoire. Il faut également savoir que l’Arabie saoudite sera le principal contributeur aux 25 milliards de dollars d’aide promis par le Conseil de coopération du Golfe à des pays comme le Bahreïn, l’Egypte, la Jordanie et le sultanat d’Oman. L’addition sera donc salée, d’autant qu’on peut s’attendre à ce qu’il faille aussi voler au secours de l’Irak, de la Syrie et du Yémen. Près d’un tiers du budget saoudien est d’ores et déjà consacré à la défense, et cette part pourrait augmenter face à la menace iranienne.

Dans le même temps, l’explosion de la demande intérieure de pétrole pèse sur les revenus issus des exportations pétrolières. Le pays est l’un des plus mauvais élèves en matière d’efficacité énergétique. Avec des prix fixés à 3 dollars par baril pour la production électrique et 0,60 dollar par gallon d’essence, l’Arabie saoudite a besoin de 10 fois plus d’énergie que la moyenne mondiale pour générer un dollar de production.

Le gaz naturel, subventionné, est assez rare, ce qui sape encore davantage la stratégie de diversification économique axée sur les produits pétrochimiques. De plus, alors que jusqu’à 1,2 million de barils sont consommés chaque jour pour que la production électrique puisse répondre à l’énorme demande (notamment due à la climatisation), Jeddah, deuxième ville du pays, subit de fréquentes coupures de courant. La banque d’affaires Jadwa estime que vers 2026, la consommation nationale dépassera les 5 millions de barils par jour, soit plus que le volume des exportations qui ne reviendront de toute façon jamais aux sommets atteints en 2005.

Périlleuse combinaison

Cette combinaison hausse des dépenses/baisse des exportations met l’Arabie saoudite au pied du mur. Généralement considéré, pour des raisons discutables, comme un des membres les plus raisonnables en matière de prix au sein de l’OPEP, le royaume saoudien réclame désormais un prix de 85 dollars par baril pour équilibrer son budget.

D’après Jadwa, ce chiffre atteindra 320 dollars en 2030. (Il est bien évident que le fait que les Saoudiens souhaitent un certain prix ne signifie pas qu’ils l’obtiendront. Une hausse des prix a en effet de lourdes conséquences sur les revenus futurs, puisqu’ils freinent la croissance économique et poussent les consommateurs à opter pour des voitures plus économiques.)

Pour l’instant, les économies réalisées permettent de retarder l’échéance. Mais le dernier cycle des prix du pétrole pourrait bien se répéter: les 180 milliards de dollars d’actifs détenus par le pays en 1980 s’étaient transformés en une dette de 176 milliards fin 2002, et malgré l’effondrement du cours du brut, Riyad n’est jamais parvenue à réduire ses dépenses, ni à mettre sur pied une économie viable, non dépendante du pétrole. Cette fois-ci, Jadwa estime que l’Agence monétaire d’Arabie saoudite sera forcée de réduire les 500 milliards de dollars d’actifs qu’elle détient à l’étranger au point qu’à l’horizon 2030, la situation budgétaire du pays sera fortement compromise.

Jusqu’ici, le pays a eu de la chance. La forte augmentation des dépenses ces dix dernières années a été rendue possible par l’affaiblissement des principaux rivaux de l’Arabie saoudite au sein de l’OPEP, le Venezuela et l’Iran, contraints de faire profil bas en raison du sous-investissement et de la mauvaise gestion de leur industrie pétrolière. Avec, de surcroît, le conflit actuel en Libye, la production saoudienne a pu atteindre son plus haut niveau depuis 30 ans, alors que les prix sont restés élevés. Mais toutes les bonnes choses ont une fin…

Comme en 2008, on a laissé les prix du pétrole atteindre une nouvelle fois un niveau trop élevé, trop vite. La rechute économique, associée aux craintes de surchauffe en Chine et sur d’autres marchés émergents, aggrave encore la situation. Une meilleure efficacité énergétique, les facteurs démographiques et le développement d’énergies alternatives au pétrole pourraient bien annoncer un lent mais durable déclin de la demande pétrolière des pays de l’OCDE, alors que les stocks de l’OPEP sont plus importants que prévu et qu’on enregistre une forte croissance de l’exploitation du pétrole pré-salifère au Brésil et des schistes et sables bitumineux en Amérique du Nord.

Moins de demande, plus de concurrence

En outre, pour la première fois depuis que le ministre du Pétrole, Ahmed Zaki Yamani, a eu maille à partir avec les Iraniens dans les années 1970, l’Arabie saoudite a un véritable adversaire au sein de l’OPEP. En effet, même si l’Irak ne réalise que la moitié de ses ambitieux projets, ils suffiront à satisfaire plus de la moitié de la croissance de la demande mondiale. Possédant d’immenses réserves exploitables à moindre coût, le pays est tenté d’augmenter de façon considérable sa production, et ce même en cas de baisse des cours. Pour des raisons qui lui sont propres, l’Iran cherche à déstabiliser l’Irak, mais les Saoudiens n’auraient pas intérêt à suivre l’exemple iranien.

Et ce n’est pas fini: l’Angola a aussi une marge de croissance importante. La défaite de Kadhafi pourrait déboucher sur une relance partielle de la production libyenne et, avec un Hugo Chavez luttant contre le cancer, la politique pétrolière du Venezuela pourrait opérer un important virage après les élections de 2012.

Le problème des Saoudiens peut se résumer ainsi: ils détiennent quasiment toute la capacité non-exploitée de l’OPEP, ce qui constitue leur atout maître pour dicter sa conduite au cartel. La «réunion la plus houleuse de tous les temps», en juin, était en fait une victoire pour le ministre saoudien du Pétrole, Ali al-Naimi. L’opposition de l’Iran, du Venezuela, de la Libye et d’autres pays à une hausse de la production lui a en effet laissé le champ libre pour augmenter celle de son pays autant qu’il le souhaitait.

Pourtant, Saudi Aramco, la compagnie nationale saoudienne qui détient le monopole des hydrocarbures, n’a que peu de projets de développement susceptibles de démarrer à court terme. Et la stratégie, annoncée en 2008 et visant à porter la capacité de l’entreprise à 15 millions de barils par jour, n’a pas abouti. Qui plus est, le seul véritable projet d’ampleur sur les rails, le champ d’huiles lourdes géant de Manifa (environ 900.000 barils par jour), servira essentiellement à couvrir les besoins du pays.

Alors, que devraient faire les Saoudiens? Fixer un objectif réaliste, avoisinant les 70 dollars par baril, et le défendre en créant de nouvelles capacités non-exploitées, aurait pour effet de réduire les prix à long terme. En consentant certains sacrifices et en réduisant leurs économies, ils élimineraient la concurrence, prendraient une revanche sur leurs rivaux de l’OPEP qui ne respectent pas les quotas et porteraient un sérieux coup à leur ennemi juré: l’Iran. Pourtant, – et qui pourrait le leur reprocher? – ils rechignent à dépenser des milliards de dollars pour développer de nouveaux champs pétrolifères alors que la demande est très instable.

Le royaume doit entreprendre de profondes réformes

Les grands projets d’énergies solaire et nucléaire n’ont rien d’une panacée. L’Arabie saoudite n’a aucun avantage concurrentiel face aux autres pays en matière d’énergies renouvelables. Si elle parvient à réduire sa consommation de pétrole dans le secteur des transports, d’autres pays peuvent en faire autant et, dans ce cas, qui achètera le pétrole?

Le cœur du problème, c’est l’amélioration de l’efficacité énergétique. L’augmentation des prix des carburants dans le pays aurait pour effet de réduire la demande, de stimuler le développement de ressources gazières plus coûteuses et de libérer du pétrole pour l’exportation. Des subventions «intelligentes» ou des transferts de fonds pourraient compenser la hausse des prix pour les populations les plus vulnérables.

Un objectif de prix plus modeste doit s’accompagner d’une diminution des dépenses nationales. Le gouvernement saoudien ne peut pas indéfiniment embaucher pour juguler le chômage. Une refonte des politiques en matière d’éducation et de travail afin d’orienter davantage de citoyens vers le secteur privé atténuerait la pression sociale. Entre 2005 et 2009, 2,2 millions d’emplois ont été créés dans le privé, mais seulement 9% ont été attribués à des Saoudiens.

Le pays ne peut plus se permettre d’agir par petites touches. Faute de réformes radicales, le poids de l’Arabie saoudite au sein de l’OPEP sera de plus en plus limité. L’aura régionale du royaume s’en trouvera faiblie, et ce au moment précis où il souhaite réaffirmer son rôle. A long terme, le modèle économique et social saoudien risque fort de se retrouver en faillite.

Seulement voilà, la crise semble encore loin. L’attrait de l’argent facile grâce au pétrole est puissant et les mutations politiques exigent une diligence dont la bureaucratie saoudienne n’est pas coutumière. Souvenons-nous de Machiavel, pour qui rien n’était «plus difficile à effectuer, ni plus incertain en termes de succès, ni plus dangereux à contrôler que d'inaugurer un nouvel ordre des choses».

Robin M. Mills

Traduit par Micha Cziffra

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