France

Affaire DSK: ce que pensent les femmes (et Martine Aubry)

Monique Dagnaud, mis à jour le 04.09.2011 à 9 h 07

Dominique Strauss-Kahn est un agent (involontaire) du changement culturel. Ce qui s'est passé dans la chambre 2806 du Sofitel de New York laissera plus de traces sur l’évolution des mœurs que sur le cours de la vie politique.

Femmes de chambre new-yorkaises manifestent contre DSK, le 6 juin 2011. REUTERS/

Femmes de chambre new-yorkaises manifestent contre DSK, le 6 juin 2011. REUTERS/Shannon Stapleto

Martine Aubry se lance. Dans un souffle, elle avoue (Grand Journal de Canal +, le 30 août), après des propos obligés sur la présomption d’innocence et sur  son ignorance des faits, «Je pense comme d’autres femmes sur l’attitude de DSK vis-à-vis des femmes». Sans plus de précision.

Veuillez installer Flash Player pour lire la vidéo

Mais que pensent, justement, les autres femmes? Le tremblement de terre qui, le 14 mai,  a secoué le parti socialiste, et par ricochet la scène politique française, a-t-il été suivi de répliques  sismiques sur le terrain des rapports hommes-femmes? DSK, a-t-il été, bien involontairement, un agent du changement  culturel? La réponse est oui,  si l’on se place à un horizon de moyen terme. Osons le dire: le mystère de la chambre 2806 du Sofitel laissera probablement plus de traces sur l’évolution des mœurs que sur le cours de la vie politique.

Commençons par ce qui, à priori, n’influence pas le vote: le débat sur les conceptions du féminisme. Dans les semaines qui ont suivi l’affaire une polémique franco-américaine s’est enflammée autour de cette question. Tout débute le 20 mai par une tribune dans le New York Times de l’historienne américaine Joan W Scott qui dénonce la tolérance des Françaises à l’égard du comportement des hommes («Feminism a foreign import») sous l’égide d’une acceptation du jeu érotique de la différence. Une vision que partagent à l’évidence bon nombre de ses consœurs.

Le 29 mai, la sociologue Irène Théry, indignée qu’un tel procès soit adressé aux petites filles de Simone de Beauvoir, publie dans le Monde une réponse (sur abonnement) où elle évoque la culture française:

«Une certaine façon de vivre et pas seulement de penser, qui refuse les impasses du politiquement correct, veut les droits égaux des sexes et les plaisirs asymétriques de la séduction.»

Cette dernière formule  permet à  Joan W Scott de faire bouillir la température du débat   (Libération du 9 juin):

«Ce qui se joue dans cette affaire est la question de savoir comment la différence et l’égalité sont appréhendées dans le contexte de l’identité nationale française.»

S’ensuit dans Le Monde et Libération une noria d’articles sur la conception du féminisme à la française. Cette controverse a tourné court avec la venue de l’été, mais elle indique le retour dans l’espace public d’une question majeure de société.

Propos misogynes

Parallèlement, les déboires de DSK ont réactivé le mouvement féministe sur le sujet des violences faites aux femmes. Alors que pendant la première semaine qui a suivi le 14 mai, la plupart des leaders de la gauche déploraient «l’injuste traitement» infligé à leur futur leader par la justice américaine, criaient au complot ou minimisaient les faits, des féministes («osez le féminisme») lançaient une pétition contre ces propos misogynes («Nous ne savons pas ce qui s’est passé à New York samedi dernier mais nous savons ce qui se passe en France depuis une semaine») et appelaient à une manifestation le 22 mai. La première reçut environ 30.000 signatures –dont celles de Ségolène Royal et de Roselyne Bachelot — et la seconde réunit quelques centaines de femmes.

Après l’abandon des poursuites par Cyrus Vance, plusieurs voix féministes se sont élevées pour rappeler que dans le cas de viol la parole de la femme est presque toujours suspectée, ce qui explique la modeste proportion de femmes (10% environ) qui déposent plainte. Emmanuelle Piet, gynécologue et présidente du collectif féministe contre le viol, l’explique (C’est dans l’air, 23 août): certes, les associations poussent les femmes à engager une plainte en cas de viol, mais elles ne le font pas  systématiquement, car pour affronter la justice  dans ce type de délit, il faut être fortement armée psychologiquement.

Le non-lieu qui clôt l’affaire —faute de crédibilité suffisante de la plaignante, et aussi en raison du mode de fonctionnement de la justice américaine qui exige l’unanimité de 12 jurés pour prononcer une condamnation— laisse un sentiment de malaise. Certes, il ne va pas inciter les femmes à se précipiter vers les tribunaux en cas d’agression sexuelle, en France comme aux Etats-Unis –c’est une des conséquences redoutées par les associations de défense des droits des femmes. 

Néanmoins, le fait qu’une employée de condition modeste se soit lancée dans un combat judiciaire fou, à l’issue hautement incertaine, contre un personnage influent, qu’elle ait été soutenue par des syndicats et des associations communautaires, restera imprimé dans les esprits, et fera réfléchir. Il s’inscrit dans une tendance: les plaintes pour harcèlement sexuel, notamment dans les entreprises, sont devenues beaucoup moins tabous depuis plusieurs années.

Changement de capitaine, pas de cap

Dans le sillage de l’affaire du Sofitel, plusieurs cas été ont été dénoncés en France, et des actions ont été engagées (plainte contre le maire de Draveil, Georges Tron; ouverture d’une enquête contre un syndicaliste de la RATP). En matière de lutte contre les agressions  sexuelles exercée à l’encontre des femmes, il y aura probablement un avant et un après le 14 mai 2011, tant ce fait divers hors-normes a ébranlé l’opinion et posé de questions sur les rapports hommes-femmes.  

Politiquement, les effets sont plus minces qu’on le croit. DSK avait été sacré héros de la régulation mondiale, deus ex machina qui devait redresser la France. Pour le directeur du FMI, une partie importante de l’électorat de gauche et du centre avait les yeux de Chimène, et tel un surhomme il sillonnait les crêtes des sondages. On ne saura probablement jamais si cette réputation était une bulle d’opinion.

Et bien, la première sidération passée après la découverte des événements du Sofitel, les électeurs se sont ressaisis. Au fur et à mesure du déroulement de l’affaire judiciaire, ils ont en toute sagesse retiré leur confiance à l’ex-directeur du FMI, au point de souhaiter qu’il ne revienne ni dans la primaire, ni rapidement dans le jeu politique –même si demeurent quelques aficionados.

Mais les hommes comme les femmes continuent majoritairement d’aspirer à une victoire de la gauche et sont prêts à se rallier au candidat (ou à la candidate) qui sera désigné par les primaires socialistes. Ils acceptent de changer de capitaine, mais pas de cap.

Que pense Martine Aubry?

L’affaire DSK augure donc davantage des évolutions des mentalités quant aux rapports hommes-femmes qu’un effondrement politique de la gauche. Certes, comme disent les sondeurs qui n’insultent jamais l’avenir, il va falloir suivre la maturation qui s’exerce dans les esprits. Or, que pensent les femmes en leur for intérieur de cette affaire? Un rapport sexuel, exécuté en sept minutes, entre deux personnes qui ne se connaissaient pas auparavant, et situés dans des statuts sociaux fondamentalement dissymétriques?

Un rapport qui, selon les avocats de DSK, est consenti, qui donc n’est ni un viol, ni un acte rémunéré –en d’autres mots, une impulsion réciproque? Pour une femme (et sans doute aussi un homme), ce tableau laisse pantois. Incrédule. En outre, la formule utilisée devant le FMI par son ancien patron, «une erreur d’appréciation», accroît l’embarras. Il est difficile de ne pas laisser l’esprit galoper face à cet obscur épisode.

C’est là où la phrase elliptique de Martine Aubry prend son sens. La candidate à la candidature, qui, comme Ségolène Royal il y a cinq ans, avance comme un atout le fait d’être une femme, ne pouvait pas ne pas affirmer sa communion de pensée tacite avec les électrices quant au comportement de DSK. Après avoir été l’alliée du patron du FMI (avant le 14 mai), l’amie fidèle («soulagée» après le 23 août), après avoir maintenu le contact tout au long du «cauchemar judiciaire», elle avait tout intérêt à prendre ses distances et à se dégager d’une alliance de plus en plus un handicapante pour elle dans la bataille de communication qui s’est engagée avec François Hollande.

Néanmoins on se demande si, dans le contexte d’une gauche attendue sur les débats de société, la candidate aux primaires pourra se contenter longtemps de dire aux femmes à propos de l’affaire DSK : «je pense comme vous»

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte