Monde

La Syrie: dernière place-forte russe au Proche-Orient

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 02.09.2011 à 7 h 23

Si Moscou défend envers et contre tout le régime de Bachar el-Assad, c'est pour ne pas perdre son dernier «client» historique au Proche-Orient

Chars syriens de fabrication russe réprimant la révolte  REUTERS

Chars syriens de fabrication russe réprimant la révolte REUTERS

Si la diplomatie russe fait des efforts désespérés pour sauver Bachar el-Assad, responsable de la mort de plus de deux mille opposants civils, c'est que la rupture de l’axe Moscou-Damas constituerait pour le Kremlin une véritable catastrophe. Depuis l’époque soviétique, Moscou entretient des relations privilégiées avec le régime baasiste. S'il venait à disparaître, la Russie perdrait un bon et fidèle client pour ses armes et plus encore son dernier point d’ancrage  au Proche-Orient et par là même toute possibilité de jouer un rôle dans cette région et de rester... une grande puissance.

Très inquiets après la chute du régime de Kadhafi en Libye, les russes font monter la pression sur le président syrien pour qu’il fasse des gestes et donne des gages à sa population et à l'opinion publique internationale. La diplomatie russe demande à Bachar el-Assad de mettre sans tarder en œuvre les réformes promises lors de son discours à l’université de Damas du 20 juin. Et dans le même temps, Moscou continue à le défendre avec la plus grande énergie au Conseil de sécurité de l'ONU afin de lui éviter les sanctions voire un scénario à la libyenne.

Ce soutien à un régime sanguinaire et discrédité s’explique à la fois par des considérations économiques, militaires, géopolitiques et la grande peur que le «droit d’ingérence humanitaire» qui permet l’intervention de forces extérieurs pour protéger les populations civiles agressées par leurs dirigeants ne s’applique un jour à la Russie.

«Damas demeure le dernier allié de la Russie au Proche-Orient, nous avons perdu les autres au moment de la Perestroïka et nous en avons trahi deux: l’Égypte et la Libye» explique avec amertume Vladimir Kiriakine, analyste  à l’institut russe des recherches stratégiques. Voilà pourquoi le partenariat stratégique avec la Syrie tient contre vents et marées.

L’URSS a établi des relations diplomatiques avec la Syrie en 1944, au moment où le pays est devenu indépendant. En 1963 avec l’arrivée au pouvoir du parti Baas dont le modèle revendiqué était communiste, la coopération entre les deux pays devient plus étroite. A tel point que Damas permet à la flotte russe de la mer noire de mouiller dans la base de Tartous, la seule base navale soviétique située en dehors de l'URSS.

Après une période d'incertitudes dans les années 1990 consécutive à la chute de l’union soviétique et à la réorientation de la diplomatie russe vers l’Europe et les Etats-Unis, les relations entre Moscou et Damas redeviennent étroites dans les années 2000 avec l’arrivée de Poutine aux affaires et sa volonté de restaurer la puissance russe. Il s’en suit un net accroissement des échanges entre les deux pays. Preuve si besoin en était de la volonté de Poutine de garder les liens les plus étroits avec la Syrie, il décide en 2005 d'effaçer 70% de la dette syrienne de 12 milliards de dollars contractée vis-à-vis de l’Union soviétique  depuis 1992 en échange d'une promesse de Damas d'acheter pour 10 milliards d’armements russes.

Le 11 mai 2010, Dimitri Medvedev se rend à Damas, c’est la première fois qu’un président russe va en Syrie depuis la fin de l’Union soviétique. Plusieurs accords sont signés à cette occasion: accords sur les communication , le trafic aérien et également plusieurs programmes d’action conjointes dans des domaines aussi divers que les secteurs scientifiques, technologiques, énergétiques (les grandes compagnies pétrolières et gazières Taftneft et Sibneft sont présentes en Syrie depuis 2005 -2006) ainsi que dans le tourisme et l’écologie 

Evidemment, le domaine le le plus important de la coopération russo-syrienne se trouve dans la défense et l'armement. En 2007, Damas a signé avec Moscou un contrat portant sur l’achat de matériel sensible: Iskanders (missiles balistiques de courte portée), chasseurs-intercepteurs Mig 31 et 72 missiles de croisière Iakhont. Le contrat a été dénoncé avec véhémence par Israël et les Etats-Unis mais défendu alors avec la plus grande fermeté par le ministre des affaires étrangères russes. «L’ensemble des armements que nous avons vendu à la Syrie ne contredit pas nos obligations internationales et notre législation en matière d’armement qui est l’une des plus contraignante du monde et je peux vous assurer que le contrat que nous venons de signer avec la Syrie n’est en aucune mesure susceptible de rompre l’équilibre des forces dans la région» a déclaré Serge Lavrov quelques semaines plus tard au cours d’une conférence de presse à New-York.

Aujourd'hui, le vote au Conseil de sécurité de l'ONU de nouvelles sanctions contre le régime syrien, réclamé par les occidentaux, ferait perdre à Moscou qui a déjà perdu l’Iran et la Libye son dernier gros client au Moyen-Orient et son plus fidèle. Moscou fait donc trainer les choses en s’opposant à toute résolution réellement contraignante, le temps que Bachar el-Assad écrase la révolte populaire. «Tant qu’il n’y a pas de sanction, d’instruction ou d’ordre du gouvernement, nous sommes tenus de respecter les engagements que nous avons contractés vis-à-vis de la Syrie »a déclaré à l’agence Interfax le président de l’entreprise fédérale russe d’exportation d’armements. On ne saurait être plus clair.   

Si les russes justifient officiellement leur position sur le dossier syrien par la crainte d’une déstabilisation du pays avec un effet domino sur l’ensemble de la région et  l’éventualité de la prise de pouvoir à Damas par des islamistes radicaux en particulier, les véritables raisons tiennent à la grande crainte si la Syrie change de régime d'être réduit au Moyen-Orient à un rôle de spectateur impuissant. Une humiliation pour Poutine et Medvedev. «Il faut bien garder à l’esprit que Moscou a toujours considéré la Syrie comme une zone d’intérêts russes dans la région», souligne Evgueni Satanovski, directeur de l’institut du proche orient.

La Syrie joue un rôle clé «dans la région» en étant le seul allié de l’Iran, en contrôlant le Hamas palestinien et en étant étroitement lié au Hezbollah libanais. Le retour en Irak tant souhaité par Moscou passe également par Damas qui entretient d’excellentes relations avec les nouveaux dirigeants irakiens.

Dernier élément qui n'est pas le moindre,  le très actif  lobby prosyrien à Moscou. Il est présent à la fois dans le complexe militaro industriel et au ministère des affaires étrangères. En clair, on ne voit pas très bien qui peut s'y opposer dans la Russie de 2011.

Nathalie Ouvaroff

 

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