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Pourquoi les journalistes payent moins d'impôt

En Russie, en juillet 2011. REUTERS/Ilya Naymushin

En Russie, en juillet 2011. REUTERS/Ilya Naymushin

L'avantage fiscal créée en 1934, supprimé par Juppé et rétabli par Jospin, pose question à l'heure où les niches fiscales ont mauvaise presse.

La chasse aux niches fiscales est à la mode. Le projet socialiste pour 2012 propose d'annuler 50 milliards sur les 70 milliards de «dépenses fiscales inutiles» créées depuis 2002. Au chapitre des «dépenses fiscales inutiles» ou au moins injustes, le PS pourrait également citer une mesure prise par le gouvernement Jospin, l'allocation pour frais d'emploi des journalistes, une niche fiscale qu'avait fait sauter Alain Juppé et que la gauche a rétabli quelques années plus tard sous une forme légèrement allégée.

Depuis 1999, les journalistes sont autorisés à retrancher 7.650 euros de leur salaire imposable, au nom des frais professionnels non remboursés par leur employeurs. Un avantage fiscal conséquent. Prenons l'exemple d'un journaliste célibataire gagnant 2.500 euros par mois. Sans cet avantage fiscal, il payerait 2.534 euros d'impôt sur le revenu. Avec, il ne paye que 1.477 euros.

Les ouvriers du cartonnage de la région de Nantua

Cette niche fiscale a été créée en 1934. Le journalisme faisait partie d'une liste délicieusement surannée de 110 professions qui étaient supposées avoir des frais professionnels (transport, nourriture, matériel...) plus importants que la moyenne. En France, tous les salariés sont exonérés de 10% de leur revenu au nom de ces frais professionnels. Pour 30.000 euros gagnés, on n'en déclare en fait que 27.000.

Ces 110 professions bénéficiaient d'un coup de pouce supplémentaire, de 5% pour les ouvriers du cartonnage de la région de Nantua à 40% pour les tisseurs non propriétaires de leur métier de l'Ain, de l'Ardèche, de la Drôme, du Gard, de la Haute-Loire, de la Haute-Savoie, de l'Isère, de la Loire, du Puy-de-Dôme, du Rhône, de la Savoie, de la Saône-et-Loire et du Vaucluse. Au milieu de cet inventaire à la Pernaut, les journalistes bénéficiaient d'une déduction supplémentaire de 30%.

En 1996, au nom d'une vaste réforme sur l'impôt sur le revenu, le gouvernement Juppé tire un trait sur toutes ces niches fiscales, «devenues sans rapport avec la réalite des frais professionnels supportés par les interéssés et qui ont donc perdu toute justification». Une profession va particulièrement se plaindre, les journalistes. Une manifestation réunissant 2.000 personnes parcourt alors les rues de Paris. Une dizaine de titres de la presse quotidienne régionale lancent une opération «homme invisible», un boycott photographique des parlementaires favorables à la suppression de la niche.

On découvre à cette occasion que les journalistes ont nettement plus de moyens de pression que les ouvriers du cartonnage de la région de Nantua. «Le souvenir que j'en conserve est moins la hargne des journalistes que la trouille des politiques», raconte Alain Lambert, ex-rapporteur du budget au Sénat.

«La profession s'est mobilisée»

Juppé tient bon face à la fronde, mais offre une première concession à la profession, la création d'un fonds budgétaire pour compenser la hausse d'impôts que subiront les journalistes. Parallèlement, des négociations sont engagées avec les syndicats. Elles aboutiront sous Jospin. Il est décidé de rétablir l'avantage fiscal, mais sous une forme un peu plus juste.

Au lieu des 30%, les journalistes pourront dorénavant retirer 50.000 F (soit 7.650 €) de leurs revenus, une mesure qui favorise les bas salaires et limite l'avantage pour les plus riches. Il n'empêche que les journalistes sont les seuls à bénéficier de la mesure. Michel Diard, ancien secrétaire général du SNJ-CGT (Syndicat national des journalistes) qui a participé à la négociation, ne voit qu'une explication: «La profession s'est mobilisée, les autres ne l'ont pas fait suffisamment».

Comment justifier cette différence de traitement face à l'impôt? «On considère que le travail du journaliste ne s'arrête jamais, répond Michel Diard. Même en vacances, le journaliste doit se tenir au courant, acheter les journaux, regarder le JT de 20h, consulter les infos sur Internet, ce qui a des coûts non pris en compte par l'entreprise de presse». Les journalistes seront ravis d'apprendre que leur Macbook est financé par l'Etat. Les polisseurs de pipe de Saint-Claude, qui ont perdu l'avantage fiscal, un peu moins. 

Un petit verre de vin blanc pour les choristes

Le député centriste Jean-Jacques Jégou s'était amusé en 1998 à déposer un amendement pour rétablir l'avantage fiscal des choristes dont la suppression était confirmée par le gouvernement Jospin alors que les journalistes avaient obtenu un coup de pouce: «Les choristes, par exemple, pour garder leur voix, doivent boire un petit verre de vin blanc, d'après ce qu'ils nous ont expliqué et recourir à un tas de produits, tous licites, bien sûr, ce qui entraîne des frais.» 

En fait, plus personne ne croit à cette histoire de frais professionnels. D'autant que les frais «ne peuvent donner lieu à aucune vérification de la part de l'administration», comme le dit le texte de loi. Les syndicats mettent plutôt en avant les bas salaires dans la profession et la précarité que subissent les pigistes (journalistes indépendants). Lors d'une réunion du groupe UMP en 2010, un député avait demandé à François Baroin de «s'attaquer à la niche».

Le ministre du Budget avait refusé, arguant que l'allocation pour frais d'emploi était en fait une «aide indirecte à la presse», secteur sinistré et largement subventionné par l'Etat. Comme tous les ans, le SNJ-CGT s'attend à ce que des députés réclament la suppression de l'avantage fiscal à l'occasion du vote du budget 2012.

Injustice

Si cette niche était supprimée, l'avantage pour la communauté ne serait que symbolique, à l'image de la dérisoire taxe exceptionnelle sur les très hauts revenus institués par François Fillon. Le coût pour la collectivité de l'avantage fiscal est négligeable au vu du faible nombre de journalistes: 37.415 cartes de presse ont été délivrées en 2010, mais on peut aussi se déclarer journaliste fiscalement sans carte de presse.

Il n'empêche que cette niche fiscale laisse un sale goût dans la bouche des journalistes. Tout le monde comprend bien l'injustice de la mesure et le souci éthique qui se pose. Dans ce débat, les journalistes sont juge et partie puisqu'ils ont le pouvoir de mobiliser ou non l'opinion publique. Ce n'est pas plus glorieux que les parlementaires qui votent eux-même leur rémunération.

Une suppression de cet avantage fiscal serait néanmoins compliquée à mettre en oeuvre. Les syndicats demanderaient immédiatement une augmentation de salaire correspondant à la perte subie, ce qui au vu de la situation financière des journaux s'annonce bien délicat (à moins que le gouvernement rende l'argent de l'autre côté par des aides à la presse).

A défaut de pouvoir supprimer complètement la niche, proposons au moins une mesure simple: rayer de la liste des bénéficiaires («journalistes, rédacteurs, photographes, directeurs de journaux et critiques dramatiques et musicaux») les directeurs de journaux.

Vincent Glad

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