Monde

L'humour en réseau pour les révoltés syriens

Nathalie Bontems, mis à jour le 31.08.2011 à 8 h 58

Avec Wikidesia, les contestataires syriens tournent en dérision le régime des Assad.

Capture vidéo de manifestants anti-Assad dans les environs de la ville de Hama,

Capture vidéo de manifestants anti-Assad dans les environs de la ville de Hama, le 31 juillet 2011. Via REUTERS

Six mois sans avancée réelle, quelques 2.200 morts selon des estimations difficiles à vérifier, plus de 10.000 disparus selon des chiffres encore plus invérifiables, un régime qui n’en démord pas… La révolution syrienne ne prête pas à sourire, et pourtant c’est avec un esprit joueur que des opposants syriens, anonymes, ont monté Wikidesia, un site internet à contenu ouvert sur le modèle de Wikipedia, répertoriant le vocabulaire de leur révolution, définitions ironiques, voire complètement loufoques à l’appui.

Soumis au régime répressif des Assad depuis 41 ans, sous Assad père de 1970 à 2000 puis fils jusqu’à aujourd’hui, le peuple syrien n’a guère pu gouter aux joies de la liberté d’expression. Les personnalités se permettant de critiquer le pouvoir finissaient en exil dans le meilleur des cas, ou «tout simplement» en prison (les prisons syriennes n’ayant de simple que leur dureté), comme suite à la signature de la Déclaration de Beyrouth-Damas par plus de 300 intellectuels libanais et syriens.

La caricature n’étant pas au gout de la famille régnante, c’est à l’étranger que le dessinateur Ali Ferzat, par exemple, exposait. Une candeur qui n’a cependant pas retenu des hommes masqués  de le tabasser il y a une semaine, avec un soin tout particulier accordé à ses mains. Non, l’humour n’est pas le fort des régimes totalitaires.

Pas de neutralité pour ce wiki

Mais aujourd’hui, par la magie d’Internet, des Syriens prennent leur revanche et libèrent leur parole. Wikidesia en est un excellent exemple. Bien qu’uniquement disponible en arabe, le site – association de wiki pour la dimension collaborative et desia, de l’arabe «indassa» signifiant « infiltrer », pour l’aspect subversif – se veut à la fois outil d’information et espace de catharsis virtuelle, s’enrichissant régulièrement de nouveaux termes et concepts intimement liés à la crise syrienne.

Car chaque révolte arabe s’est accompagnée d’un nouveau vocabulaire, certains termes étant repris en commun, comme le «Zenga, zenga» contre Kadhafi aussi entendu en Syrie, et d’autres restant spécifiques  à chaque pays. Véritable dictionnaire de la contestation syrienne, on y apprendra réellement qui sont les figures symboliques du mouvement, comme Ibrahim Qachouch, ou pourquoi les Syriens utilisent l’interjection «toz» (d’origine turque et signifiant «sel») pour envoyer promener leur président…

Des centaines de mots, noms de personnalités ou de lieux, de concepts, d’expressions sont donc présentés. Evidemment, à la différence – de principe – de Wikipedia, les gestionnaires de Wikidesia n’aspirent à offrir une information d’une neutralité ni absolue, ni même relative. Au contraire. Si les informations objectives sont bel et bien présentes (étymologie des mots, signification historique, etc.), la dénonciation est de rigueur dès lors que chaque objet est explicité dans le contexte syrien actuel.

Ainsi, l’entrée pour «Chabiha», ces milices non-officielles et extrêmement brutales très similaires aux Bassiji iraniens, indique que le terme vient du mot arabe «chabah» signifiant «fantôme», mais s’empresse de préciser que la loyauté de ces miliciens pour le président syrien est telle qu’«ils le prennent pour un dieu et sont prêts à se jeter au feu s’il leur ordonne de le faire.»

De même, la tristement célèbre quatrième division, placée sous les ordres de Maher el-Assad, le frère du président, est formée de soldats aux caractéristiques précises: «échec académique, chômage, musculature hypertrophiée et tête ne servant que de support aux oreilles.»

Contre la complotite aigüe

Cependant, là n’est pas le plus intriguant. Wikidesia y va très fort pour un média s’adressant à un lectorat purement arabe, se permettant de tourner en ridicule la complotite aigue dont souffrent le régime et les médias officiels (en Syrie mais pas seulement). Dans une région où les théories du complot sont le pain quotidien des masses et servent d’alibi à tout et n’importe quoi, ce n’est pas banal et ça l’est encore moins quand l’humour fait mouche.

Ainsi, Wikidesia comporte une entrée «Le complot universel contre la Syrie», prenant à revers les discours du président syrien selon lesquels tous les événements secouant le pays ne sont que le fruit d’un complot occidental; tombant dans la satire la plus débridée, Wikidesia décrit comment des inscriptions appelant à la chute de Bachar el Assad ont été laissées dans des grottes dès l’âge de pierre, preuve que toute l’affaire est préparée dans un seul but:

«Freiner le processus de développement et les réformes dans la République héréditaire syrienne. Les principaux comploteurs : Goldorak, les peshmergas, Hamza al-Khatib, ainsi que les habitants de Plutonus, une planète située à plus de 800 millions d’années-lumière de la Terre, et récemment découverte par les forces de l’ordre syriennes.» 

De même, la description de Deraa, l’un des points les plus chauds de la contestation syrienne :

«une ville située dans le plateau du Hauran, dans le sud de la République héréditaire syrienne, non loin de la frontière jordanienne. Le 18 mars 2011, un vaisseau spatial venant de Plutonus et transportant 15 enfants a atterri dans la ville. Dans le cadre du complot universel contre la Syrie, ces enfants ont écrit sur les murs d’une école des formules de sorcellerie offensives pour le citoyen syrien ordinaire.

Ces comploteurs ont ensuite été arrêtés par les forces de sécurité qui ont eu du mal à leur arracher les outils utilisés pour répandre leur sorcellerie, parce qu’ils avaient été biologiquement cachés sous leurs ongles. Au lendemain de leur arrestation, un second vaisseau spatial, plus grand, transportant les parents de ces enfants-comploteurs, a atterri dans la ville, mais les autorités ont réussi à en tuer un grand nombre. Le reste s’est retranché dans la mosquée Al-Omari, où ils ont réussi à instaurer un émirat salafiste extraterrestre.»

D’ailleurs, n’hésitant pas à faire dans l’auto-dérision, les collaborateurs de Wikidesia se décrivent eux-mêmes comme des «infiltrés», des créatures extraterrestres qui se multiplient considérablement après la prière du vendredi et dont les objectifs sont d’imiter les autres peuples en sortant dans les rues sans même savoir pourquoi, terroriser les forces de l’ordre et les civils, voire les tuer à coups de slogans et de chants, diffuser de fausses vidéos sur Al Jazeera et Al Arabiya, et servir des agendas étrangers probablement liés aux salafistes, aux Israéliens, aux Frères musulmans, à l’Arabie Saoudite et à la Sarkozie (sic !) . 

Face à un pouvoir littéralement sclérosé dans sa gestion stalinienne de la révolte, et tout particulièrement dans sa dimension médiatique (la seule réponse étant le blocus total et les apparitions télévisées à la Said al Sahaf), les contestataires – comme ce fut le cas ailleurs dans la région ces derniers mois – jouent à fond la carte des nouveaux médias, de la participation et de la modernité. Qu’on appuie ou non leur combat, ça les rend forcément plus sympathiques.

Nathalie Bontems

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