Life

Ecouter le malaise étudiant

Gilles Pinte, mis à jour le 24.04.2009 à 19 h 03

Il faut redonner à la jeunesse confiance dans l'avenir.

Les mouvements que connaissent les universités françaises depuis plusieurs semaines sont révélateurs d'un malaise profond de la jeunesse. Ce qui a le plus mobilisé les étudiants, ce n'est ni la loi LRU, ni le décret modifiant le statut des enseignants chercheurs, mais la mastérisation de la formation des enseignants.

Il s'agit de pousser à bac +5 un concours que l'on pouvait passer avec une licence (bac +3). Pour les étudiants qui échoueront au concours (environ 8 inscrits sur 10 n'obtiennent pas les différents concours pour devenir enseignants), ils se retrouveront avec un master option enseignement sans pouvoir exercer leur métier ou alors dans des conditions précarisées... Après une ou deux autres tentatives pour repasser le concours, ils se retrouveront dans une logique de reconversion professionnelle à l'âge de 25 ou 26 ans!

Les étudiants pourtant jouent le jeu de cette «machine à trier» que représente notre système éducatif qui commence au CP et s'achève pour les marathoniens et ceux qui n'ont pas été scolairement accidentés dans des niveaux Bac +5 et Bac +8.

Les évaluations dans leur parcours scolaire se succèdent du primaire jusqu'à la théâtralisation du baccalauréat qui comme nous le montrent chaque année les médias se termine dans une forme de grand psychodrame national! Malgré cette hypersélectivité scolaire, les résultats de la base PISA montrent d'ailleurs notre faible rendement face aux pays nordiques, par exemple, où les évaluations ne démarrent qu'à l'âge de 14 ou 15 ans.

Les plus angoissés d'Europe

Dans le même temps, on considère qu'en matière d'éducation tout doit être joué avant 25 ans.
Il y a pourtant et paradoxalement peu de commentaires sur les avatars du système. Des études universitaires européennes montrent pourtant que les jeunes Français sont les plus angoissés d'Europe alors que, dans le même temps les jeunes Danois trouvent qu'avoir 20 ans est une chance. Leur préoccupation est d'alterner études et emplois, alors qu'en France la préoccupation majeure est de ne pas se tromper sur la «meilleure filière» à choisir, ne pas se tromper sur l'institution éducative qui les formera. Ensuite, l'acquisition du diplôme ne protégeant pas de l'insertion professionnelle, il reste à additionner périodes de stages, CDD ou intérim pour pouvoir enfin décrocher un contrat à durée indéterminée (CDI).

Quelle surcharge cognitive pour des jeunes qui voient aussi leurs aînés empêtrés dans les difficultés de maintien social! Ces derniers mois, de jeunes auteurs à succès ont décrit leur vie de caissière après un master de lettres ou celle de vendeuse (dont l'activité consiste à mettre des livres en rayon dans une grande enseigne de vente de livre après un master d'édition).

L'université n'est plus depuis les années soixante un lieu d'accueil pour des «héritiers» au sens de Bourdieu. Elle accueille aujourd'hui des jeunes qui proviennent massivement des milieux populaires et des classes moyennes. Ces jeunes voient leurs parents résister au déclassement professionnel et social et comprennent bien le principe que lorsque les gros maigrissent, les maigres meurent...

Les étudiants des années 2000 pour la majorité d'entre eux ne sont pas les révolutionnaires que l'on voudrait parfois comparer avec les étudiants de 1968. Loin d'être dans l'utopie de leurs aînés qui aujourd'hui ont 60 ans et qui sont aux commandes des leviers politiques et économiques, les étudiants qui manifestent aujourd'hui ont des préoccupations plus réalistes et lucides. Ils souhaitent pour la plupart avoir un emploi stable, fonder un foyer, allier vie professionnelle, vie sociale et familiale.

Si l'on pouvait reprocher, dans les deux dernières décennies, parfois légitimement, un décalage entre le monde universitaire et le monde professionnel, il n'en est plus rien aujourd'hui. Les licences professionnelles et autres masters professionnels où une moitié de professionnels enseigne, se sont développés depuis 10 ans. Les stages sont devenus omniprésents dans la plupart des formations. Dans un parcours classique universitaire, on peut totaliser selon les formations entre 6 mois et 1 an et demi de stages... Pendant longtemps on a attribué les faibles salaires des jeunes diplômés à une inadéquation entre l'offre et la demande; le marché soi-disant tout puissant sanctionnant l'inadéquation entre les formations et le marché du travail. Les premiers CDI en France se décrochent en moyenne entre 27 et 30 ans pour les étudiants du supérieur.

Il peut paraître légitime que ces jeunes soient déçus alors qu'ils ont joué le jeu de la course au parchemin tout en sachant que la société est bloquée. Quelle que soit l'issue de ce conflit, qui semble s'acheminer vers un pourrissement de la situation, le malaise va rester présent.

Risque réel de radicalisation

Le problème est peut-être moins lié au système de formation qu'à un problème de stratification sociale qui laisse de côté une partie de la génération en devenir. Il n'y a qu'un pas de la machine à trier à la machine à frustrer; le risque étant réel, on l'a vu récemment en Grèce, d'observer dans les années qui viennent une radicalisation de notre jeunesse.

Il est temps de revenir à des politiques plus volontaristes si l'on veut éviter qu'un jour nos jeunes ne nous renvoient notre propre inconséquence quand il s'agira de payer notre retraite et notre sécurité sociale... Il est temps de réfléchir à une nouvelle solidarité intergénérationnelle ! Contrairement au film Tanguy d'E. Chatilliez, beaucoup de jeunes souhaitent quitter le cocon familial. Plutôt que de s'interroger, dans une option de sortie de crise universitaire, s'il faut ou non donner un semestre aux étudiants qui ont fait grève, il serait important de redonner aux étudiants une confiance dans l'avenir et dans leur capacité ascensionnelle.

Gilles Pinte

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