Les crimes de Kadhafi... et de Bachar el-Assad

Retour sur les abominations du «Guide» libyen, un sous-Mussolini qui laisse derrière lui un mélange de camp fasciste et de kitsch et sur celles tout aussi écoeurantes de Bachar el-Assad.

Mouammar Kadhafi et Bachar el-Assad Majed Jaber / Reuters

- Mouammar Kadhafi et Bachar el-Assad Majed Jaber / Reuters -

Dans le roman de George Orwell, Un peu d'air frais, le narrateur, George Bowling, ressasse les horreurs du nouveau totalitarisme et remarque «les chemises de couleur, les barbelés, les matraques en caoutchouc» mais aussi, de manière moins évidente peut-être, «les défilés d’affiches avec des visages gigantesques et les foules d’un million de personnes qui acclament le leader jusqu’à l’adorer, tout en lui vouant une haine mortelle à en vomir».

Il était particulièrement satisfaisant de voir, pendant l’occupation de la Place verte de Tripoli et la prise du «complexe» privé de Mouammar Kadhafi (il s’agit d’un immense bâtiment sans le moindre charme), le peuple utiliser un espace qui était, jusque là, réservé aux mises en scène du régime. A l'humiliation infligée à une population soumise au «Guide».

Imaginez quatre décennies au cours desquelles la participation à un tel rituel – embrasser les pieds de votre maître et chanter ses louanges à l’unisson – était obligatoire et constituait une importante activité culturelle. Kadhafi était tellement attaché à ces rôles sadomasochistes que lui, ainsi que ses fils odieux, ont continué à les jouer jusqu’au bout. Saddam Hussein avait bien sûr fait pareil. De même que Bachar el-Assad, en ce moment-même. Dans l’Etat cauchemardesque si cher à ces dirigeants fantaisistes, l’acceptation ou la sujétion ne suffisent pas. Vous devez participer activement à l’oppression et trouver en vous l’adoration de l’enthousiasme collectif forcé.

En Egypte, par exemple, on peut facilement imaginer l’avènement de versions nouvelles et adaptées de l’ancien régime. En revanche, l’effondrement du régime Kadhafi sera nécessairement absolu et parfait. Symboliquement, cela passe par les actes de démolition des statuts et de déchirement des affiches où le «Guide» apparaît portant les divers uniformes et insignes qu’il a fait créer au fil des ans. Kadhafi, un «sous-Mussolini», laissera derrière lui un mélange de Ruritanie et de Goulag; une forme de camp fasciste et de kitsch. C’est à peu près tout ce que l’histoire retiendra. Pour le reste, il se sera constamment employé à annihiler la culture et à anéantit toute idée d’institutions autonomes ou indépendantes.

J’ai tenté de le faire remarquer  au cours des toutes premières semaines de la crise libyenne: c’est un pays d’une immense richesse avec peu d’habitants… Et pourtant, regardez leurs dents, leurs habits! Cette pauvreté et cette médiocrité lamentables, à côté des uniformes sophistiqués de Kadhafi et de son réseau de palais, se sont désormais ajoutées au souvenir de l’impuissance et de la complicité forcée. D’où ce véritable sentiment populaire de dégoût et de rage (qui est d’ailleurs certainement très sain), accompagné de la douloureuse impression d’avoir perdu du temps, des années, et d’avoir trouvé du courage assez tardivement (ce qui risquerait d’être moins favorable à la construction de la nation).

Pourtant, une multitude de Libyens ont finalement réussi à participer à un mouvement spontané qui s’est prolongé. Il y a vraisemblablement autant de participants que de spectateurs qui fréquentent cette école de la révolution à ciel ouvert. Certains journalistes brillants estiment que cette extension de la participation de masse était positive, car elle a permis de responsabiliser les forces d’opposition au jour le jour et d’apprendre à divers clans et factions à se serrer les coudes. Un baptême qu’ils n’auraient pas connu si les forces de l’OTAN étaient intervenues en menant quelques actions puissantes pour déboulonner directement Kadhafi. D’ailleurs, l’approche tant raillée du président Barack Obama, qui a consisté à «diriger de l’arrière», a eu au moins une conséquence à la fois imprévue et utile, à savoir celle d’impliquer des nouveaux acteurs dans le processus de transition. (Avec l’avantage supplémentaire d’avoir été peu coûteuse et sans effusion de sang pour les Etats-Unis.) Dans le même temps, l’économie libyenne demeure paralysée, les pilleurs s’en donnent à cœur joie, et des armes et munitions ont été disséminées tous azimut. En tout état de cause, le fait de faire ainsi table rase de 42 ans d’un règne implacable est édifiant.

Dans l’indécente décision de la famille Kadhafi de continuer à se donner en spectacle jusqu’au dernier moment, il y a une dimension enocre plus grave, indépendamment des pertes humaines et des dégâts matériels. Si le président égyptien déchu Hosni Moubarak ainsi que ses homologues tunisiens ont décidé de céder le pouvoir, c’est peut-être qu’ils y avaient finalement trouvé des intérêts… ou qu’ils ont eu un éclair de compassion. Chose qui n’est absolument pas envisageable dans le cas des dynasties Kadhafi ou el-Assad. N’est-ce pas particulièrement abominable et tragique de voir des gens périr ou perdre des proches longtemps après la fin du conflit? Cette remarque qui, du reste, nuance tout enthousiasme excessif à l’égard d’une longue période de transition, doit être plus régulièrement prise en compte quand nous réagissons aux événements de Damas ou Tripoli.           

Il y a peu, j’ai terminé le nouveau livre de Ian Kershaw , qui raconte les derniers instants du Troisième Reich. L’un des aspects les plus nauséabonds: le nombre d’Allemands courageux assassinés par le régime nazi alors que, techniquement, ce régime n’existait plus. Soit ils avaient collaboré avec les Alliés, soit ils avaient tenté de mettre sur pied des comités locaux post-nazis. Pire encore, beaucoup avaient été emprisonnés en tant qu’opposants et ont été tout bonnement abattus dans leur cellule, par simple vengeance – il ne fallait pas qu’ils vivent et puissent assister à la Journée de la libération. Je vous invite à le lire, mais préparez vos mouchoirs.

En dépit de quelques gesticulations de la Cour pénale internationale, les gouvernements et la communauté internationale doivent adresser ce message ferme et sans ambigüité: que les Kadhafi, les el-Assad et leurs affidés soient prévenus: ils sont dans le collimateur de la justice. On a enregistré les noms de leurs hommes (des forces armées et de sécurité), ainsi que ceux de leurs victimes. Ils devront répondre pénalement d’une série de crimes gravissimes. On ne tolèrera pas le massacre continu de ceux qui ont un rôle à jouer dans la reconstruction de la Lybie et de la Syrie.

Il n’est plus question de saisie d’actifs ou de sanctions, ou encore de déclarations dans lesquelles on se contente dire que «le parti Bass a perdu toute légitimité». Il s’agit d’augmenter le prix à payer pour les crimes de guerre. Et de le faire avant qu’il ne soit trop tard.

Christopher Hitchens

Traduit par Micha Cziffra

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L'AUTEUR
Christopher Hitchens, chroniqueur à Slate et Vanity Fair et journaliste associé à la Hoover Institution de Stanford, Californie. Il est décédé le 15 décembre 2011. Ses articles
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Publié le 29/08/2011
Mis à jour le 29/08/2011 à 6h58
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