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Tennis: l'US Open, un monde de démesure

Yannick Cochennec, mis à jour le 29.08.2011 à 14 h 58

Les règles strictes, qui régissent les autres tournois, ne paraissent pas avoir vraiment cours à Flushing Meadows. Comparer Wimbledon et l’US Open, c’est comme vouloir mettre face-à-face la famille royale et les Simpson...

Rafael Nadal à l'US Open Kevin Lamarque / Reuters

Rafael Nadal à l'US Open Kevin Lamarque / Reuters

Lorsqu’ils classent les quatre tournois du Grand Chelem par ordre d’importance, les joueurs et les joueuses de tennis mettent généralement Wimbledon en tête, l’US Open et Roland-Garros plus ou moins à égalité à la seconde, et l’Open d’Australie pour fermer la marche. Mais si le prestige incombe à Wimbledon, un certain style à Roland-Garros et la décontraction à l’Australie, il est clair que l’US Open, qui se déroule à New York du 29 août au 11 septembre, est probablement l’épreuve la plus électrique des quatre. Et ce n’est pas dû au seul fait qu’une partie des rencontres se déroule à la lumière des projecteurs quand le soleil s’est couché sur les immeubles de Manhattan, spectacle féerique visible chaque soir, vers 19h, depuis les étages élevés du Stadium Arthur Ashe, le central de 23 500 places.

A l’image de ce court gigantesque dont la capacité est supérieure de 9 000 sièges par rapport au central de Roland-Garros, le tournoi s’est toujours caractérisé par une certaine démesure et un florilège d’événements au diapason, c’est-à-dire hors normes, souvent délirants voire même tragiques.

Les règles strictes, qui régissent les autres tournois, ne paraissent pas avoir vraiment cours à Flushing Meadows, royaume d’une forme de désordre longtemps symbolisé par le passage, au-dessus des courts, des avions de La Guardia, aéroport tout proche. C’est, en effet, le « génie » américain d’avoir installé l’US Open en 1978 au bout des pistes de l’un des aéroports les plus fréquentés du pays. Au fond, vouloir comparer Wimbledon et l’US Open, c’est comme vouloir mettre face-à-face la famille royale et les Simpson, avait suggéré un jour un confrère britannique. Pas exactement la même planète…

A l’US Open, où l’expression «quiet please» relève de la farce, le bruit et l’agitation y sont permanents alors que le public semble statufié à Wimbledon et qu’à Roland-Garros, des chuuuuuuuuuuts excédés dégringolent fréquemment des tribunes. Le spectateur new-yorkais est peut-être là pour voir du tennis, mais ce n’est pas -loin de là- sa seule occupation pendant les matches. Venus les bras chargés du «food court», la vaste zone de restauration qui empeste la friture et l’oignon, les spectateurs regardent autant leurs boîtes en carton où s’empilent nourritures et sodas que les matches que, pour des milliers d’entre eux, ils ne peuvent d’ailleurs même pas normalement apprécier dans la mesure où pour les détenteurs de tickets les plus hauts placés les champions ont la dimension de mouches. En revanche, ils ne perdent pas une miette du show lorsque sur les écrans géants, lors des changements de côté, une caméra balaye les tribunes pour finalement s’arrêter sur un couple vainqueur d’un billet d’avion généralement pour la Floride ou les Caraïbes. Tout cela au milieu d’une musique pétaradante et des vivats d’une foule prête à s’emballer pour pas grand-chose.

Pour les joueurs, l’US Open est un lieu où les nerfs sont constamment à vif en raison de la dureté de l’environnement et de la programmation –c’est le seul tournoi du Grand Chelem à faire disputer ses demi-finales et finale en l’espace de 24 heures. En son temps, Björn Borg, qui ne s’y est jamais imposé, avait vu une ressemblance entre Flushing Meadows et «les rues de Bagdad». En 1985, le Sud-africain Kevin Curren, finaliste du tournoi de Wimbledon quelques semaines plus tôt et n’y tenant plus au milieu de cette pétaudière, avait fini par déclarer qu’il faudrait larguer une bombe nucléaire sur l’endroit. C’est évidemment «légèrement» exagéré, mais c’est vrai que les esprits sont souvent entrés en fusion dans ce central-là.

Jimmy Connors en a été sans doute le plus bel artificier, jamais aussi à l’aise que lorsqu’il se confrontait à cette foule new-yorkaise qui aimait tellement ce gladiateur souvent vulgaire prêt à transformer un match en un jeu du cirque. Ce ne fut jamais aussi vrai qu’en 1991, quand à 39 ans, il força son chemin jusqu’en demi-finales en dominant au passage son compatriote Aaron Krickstein dans un huitième de finale passé à la postérité. Lors de cette rencontre à haute tension, l’arbitre en prit plein les oreilles de la bouche de Connors jamais à court de grossièretés.

Connors n’était pas originaire de New York, mais de Saint-Louis, alors que John McEnroe était né, lui, sur les rives de l’Hudson. Dans son livre «Les courts de Babylone» paru en 1995, le journaliste américain Peter Bodo a donné cette définition personnelle de l’US Open. «Si l’US Open était un vêtement, il serait une veste de cuir. S’il était un outil, il serait une tronçonneuse. S’il était une plaque d’immatriculation, on lirait FUK U2. S’il était un joueur de tennis, il serait ce gars venu de Douglaston, John McEnroe.»

Comme Connors, McEnroe, qui triompha quatre fois à Flushing Meadows, s’est retrouvé au cœur de sales histoires à l’US Open où ses insultes plurent aussi comme à Gravelotte. Le pire de ses dérapages eut lieu en 1979 lors d’un affrontement du 2e tour face au Roumain Ilie Nastase.

Agé de 20 ans, McEnroe avait affaire ce soir-là à un vieux briscard de 33 ans qui n’avait jamais eu non plus sa langue dans sa poche. Le match tourna à la farce grossière et violente et fit une victime, l’arbitre Frank Hammond, publiquement humilié. Les faits: pour déstabiliser son adversaire, Nastase usa très vite de contestations diverses et adressa quelques jolis noms d’oiseau en direction de son adversaire qui lui retourna ses compliments. Où l’on vit cette scène surréaliste dans laquelle Nastase demandait à Hammond de dire à McEnroe que la prochaine fois qu’il le traiterait de «son of the bitch», il aimerait que ce soit «Mister son of a bitch». Applaudi après ses doubles fautes, McEnroe adressa un bras d’honneur à la foule qui perdit tout contrôle lorsque Hammond finit par disqualifier carrément Nastase. L’impensable se passa alors.

Tandis que Hammond avait quitté le court sous les huées des spectateurs déchaînés, Mike Blanchard, le juge arbitre du tournoi, décida d’annuler la décision de l’arbitre en raison des risques d’émeutes, la police étant obligée d’apparaître sur le court afin de dissuader les plus excités des tribunes. Le match reprit donc avec Mike Blanchard sur la chaise. McEnroe s’imposa dans la confusion et partit dîner avec… Nastase dans un restaurant de Manhattan comme si rien ne s’était passé.

Pauvres arbitres de l’US Open. En 2009, ce fut au tour de Serena Williams de déverser sa colère sur une juge de ligne qui lui avait compté une faute de pied. Quelle tirade avant une disqualification! L’US Open et son monde impitoyable où un autre juge de ligne… décéda même sous le coup d’un joueur de tennis. En 1983, lors du tournoi juniors, une balle de service toucha un officiel qui, déséquilibré, tomba sur le ciment et s’assomma avant de plonger dans un coma fatal. L’auteur du service? Le jeune Stefan Edberg qui, peut-être traumatisé par ce drame, détesta longtemps l’US Open avant de finir par s’y imposer en 1991.

Un autre mort fut à déplorer à l’US Open, en 1977, au temps où l’épreuve se déroulait encore dans le club de Forest-Hills pour la dernière fois avant le déménagement à Flushing Meadows. Lors d’un match opposant John McEnroe (encore lui) à son compatriote Eddie Dibbs, le public entendit soudain un drôle de bruit sec à la panique de beaucoup et de l’arbitre. La nouvelle ne fut confirmée aux deux joueurs qu’à la fin de la rencontre, mais un spectateur avait bien succombé dans les tribunes à un coup de feu tiré à quelques mètres de là.

Yannick Cochennec

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