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Le bar gay (3/6): Pourquoi le mouvement des droits gays est né à Stonewall

June Thomas, mis à jour le 31.08.2011 à 18 h 37

Dans les années 1960, malgré le harcèlement policier, de plus en plus de gays et de lesbiennes fréquentaient les bars. Dans le contexte agité du mouvement pour les droits civiques, la confrontation paraissait inévitable.

La photographie de l'altercation entre policiers et habitants du quartier qui a fait la une du New York Daily News du 29 juin 1969. Joseph Ambrosini

La photographie de l'altercation entre policiers et habitants du quartier qui a fait la une du New York Daily News du 29 juin 1969. Joseph Ambrosini

Le 31 décembre 1966, une douzaine de policiers en civil assistèrent aux festivités du réveillon au Black Cat, un bar gay du quartier de Silver Lake, à Los Angeles. Sur le coup de minuit, alors que les clients s’embrassaient en se souhaitant «Bonne année», des policiers en uniforme firent irruption, matraque à la main. Pour les clients, l’année 1967 commença avec une bosse sur le crâne.

Seize clients furent arrêtés sur place, et deux autres furent pourchassés jusque dans le New Face, un bar gay voisin, où les flics frappèrent la patronne et les trois employés qui s’étaient interposés. D’après Lillian Faderman et Stuart Timmons, les auteurs de Gay L.A., un des barman eut la rate éclatée. À son arrivée à l’hôpital, il fut tout de même inculpé de coups et blessures sur agent. Six clients furent quant à eux accusés de conduite obscène pour s’être embrassés à minuit. Tous furent reconnus coupables.

La communauté gay fut scandalisée par l’attitude de la police. Pendant plusieurs semaines, des militants manifestèrent et distribuèrent des tracts devant le Black Cat. Mais à cause de l’étalement urbain de Los Angeles, les témoins de l’incident ou des manifestations furent rares, et les médias en parlèrent à peine. Il faudrait encore deux ans et demi avant qu’un incident similaire, sur l’autre côte des États-Unis, change le mouvement de défense des droits des homosexuels à tout jamais.

Le bar gay, lieu évident des confrontations avec la police

Ce n’est pas un hasard si ce mouvement est né dans un bar. Dans les années 1960, malgré le harcèlement policier, de plus en plus de gays et de lesbiennes fréquentaient ce type d’établissement. Dans le contexte agité du mouvement pour les droits civiques, la confrontation paraissait inévitable.

Pourtant, les incidents semblables à celui du Black Cat se multiplièrent sans qu’aucun ne déclenche un mouvement de protestation national. Il fallut un concours de circonstances bien particulières pour mettre le feu aux poudres, circonstances qui furent réunies presque par hasard au Stonewall Inn (et qu’il serait très difficile de reproduire).

Aujourd’hui, l’incident du Stonewall Inn occupe une place tellement symbolique dans l’histoire gay (et les New-Yorkais qui s’y sont rassemblés récemment pour célébrer l’adoption du mariage homosexuel prouvent qu’il conserve cette valeur de symbole) qu’on a du mal à se rappeler sa singularité.

Qu’est-ce qui différencia le 28 juin 1969 de toutes les soirées précédentes? Et de toutes les suivantes?

Le bar le plus vulgaire de New York

En 1969, le Stonewall Inn, au 51-53 Christopher Street, était très fréquenté mais peu apprécié. D’après l’essayiste Vito Russo, c’était «un véritable bouge. Le pire qui soit. Mais il avait l’un des dance-floors les plus animés de Greenwich Village. C’était le bar de ceux qui étaient trop jeunes, trop pauvres ou trop too much pour entrer ailleurs. […] Un bar que tout le monde adorait détester. Miteux, bruyant, prévisible et paradisiaque».

Le Stonewall Inn était plutôt grand, et c’était l’un des rares bars gays où l’on pouvait danser. Mais c’était bien son seul intérêt. Il n’avait pas d’issue de secours, les boissons étaient coupées à l’eau et hors de prix, et l’hygiène, désastreuse.

Comme il n’y avait pas d’arrivée d’eau derrière le comptoir, les verres étaient rincés dans une bassine d’eau sale qui croupissait là toute la soirée. (Cela aurait provoqué une épidémie d’hépatite en 1968). Le New York Hymnal, pour qui le Stonewall avait des «chiottes immondes» et des «prix élevés», l’avait décrété «le bar le plus vulgaire de la ville».

Comme la plupart des bars gays de New York et de la côte Est, le Stonewall était tenu par la Mafia. La pègre investissait dans ces établissements marginaux pour y écouler de l’alcool coupé et des cigarettes de contrebande, et se livrer au proxénétisme, au racket et autres trafics.

Les flics fermaient les yeux contre de généreux pots-de-vin. (Dans Stonewall, Martin Duberman estime que le Stonewall Inn versait chaque semaine 2000 dollars au commissariat du coin.)

Des descentes de flics courantes

Pourtant, les descentes de police restaient fréquentes. Les flics les organisaient soit pour toucher une plus grosse part, soit parce que les bars violaient la loi un peu trop effrontément, soit, dans une année électorale comme 1969, parce que la mairie souhaitait se faire mousser dans la presse.

Le Stonewall Inn eut droit à une descente de police quelques jours à peine avant la nuit la plus célèbre de l’histoire gay. Selon le livre de David Carter, Stonewall, The Riots That Sparked the Gay Revolution («Stonewall, les émeutes qui ont déclenché la révolution gay»), Seymour Pine, inspecteur adjoint de la police de New York, aurait été déterminé à faire fermer l’établissement, qui essayait un peu trop mollement de se faire passer pour un «bottle bar» (un club privé qui ne sert pas d’alcool, mais où les clients peuvent apporter leurs bouteilles.).

Le mardi 24 juin, Pine avait donc arrêté des serveurs et saisi des bouteilles, mais alors qu’il repartait, les propriétaires du bar avaient fanfaronné: «On rouvrira dès demain». Pine aurait été piqué au vif, en partie parce qu’il savait que c’était vrai. Effectivement, le bar rouvrit dès le mercredi. Et Pine revint dans la nuit du vendredi au samedi.

La nuit la plus célèbre de l'histoire gay

Le 28 juin, dès le départ, la police perdit le contrôle de la descente. Ce n’était pourtant pas faute de l’avoir planifiée. Pine avait obtenu un mandat de perquisition, il avait invité des représentants des services municipaux et fédéraux concernés à assister à l’opération, et il avait placé des agents en civil à l’intérieur du bar.

Vers 1h20 du matin, Pine fit irruption avec ses hommes. Ils rencontrèrent immédiatement de la résistance. Pine décida alors de coffrer les fauteurs de troubles, mais il restait déterminé à répertorier toutes les bouteilles d’alcool pour prouver que l’établissement n’était pas un «bottle bar».

Furent donc retenus sur les lieux les clients qui s’étaient rebellés et tous ceux qui n’avaient pas leurs papiers, mais l’inventaire de l’alcool fut si long et fastidieux que les prisonniers commencèrent à s’agiter.

La scène ne passa pas inaperçue dans le quartier, très animé à cette heure, d’autant que le Stonewall se trouvait en plein cœur du Greenwich Village gay. Le temps que la police soit prête à embarquer l’alcool saisi, les employés du Stonewall et les malheureux clients, une foule compacte s’était agglutinée devant le bar.

Quand les flics commencèrent à rudoyer les prisonniers récalcitrants, les badauds, déchaînés, les bombardèrent de pièces, de cailloux et de bouteilles. La police, quelques prisonniers et un journaliste du Village Voice qui, attiré par le bruit, s’était précipité sur place, furent forcés de battre en retraite dans le bar, que la foule entreprit alors d’incendier.

Il fallut l’intervention des pompiers et de la brigade anti-émeute pour la disperser. Pendant quatre jours, de petites manifestations perdurèrent, avec un dernier baroud d’honneur le mercredi, lorsque The Village Voice publia un compte-rendu enflammé du soulèvement.

«Le perçage d'une plaie suppurante de colère»

Pourquoi les gays de Christopher Street se révoltaient-ils soudain, après des décennies de persécution? Morty Manford, un témoin, a comparé l’échauffourée au «perçage d’une plaie suppurante de colère contre le harcèlement policier et les préjugés. […] Symboliquement, nous venions d’être tabassés par la police. Les bars hétéros ne subissaient pas ce genre de traitement. Ce n’était pas ma faute, si le bar du coin était tenu par la pègre et n’avait pas de licence IV».

Pourtant, sans un heureux concours de circonstances, l’incident du Stonewall aurait pu faire aussi peu de bruit que les précédents. En mai 1959, à Los Angeles, au Cooper’s Doughnuts, une cafétéria miteuse ouverte 24h/24 fréquentée par des prostitués et leurs michetons, des gays avaient jeté leurs tasses et assiettes en carton à la tête des policiers plutôt que de se laisser arrêter arbitrairement.

D’après le livre Gay L.A, «c’était peut-être la première émeute homosexuelle du monde». (Bien que si l’écrivain John Rechy n’eût pas fait partie des clients, l’incident serait sûrement tombé dans l’oubli.)

De même, à l’été 1966, à San Francisco, des travestis qui se trouvaient à la Compton’s Cafeteria du quartier Tenderloin s’étaient battus avec des policiers qui voulaient les arrêter. Là encore, l’incident était passé inaperçu.

Mais durant l’été 1969, influencés par les mouvements pacifiques, féministes et des droits civiques, les gays étaient plus décidés que jamais à défier les autorités.

Sans compter que la descente au Stonewall eut lieu le premier week-end très chaud de l’été, dans le plus grand club du quartier et dans un secteur piéton qui abritait depuis peu de jeunes SDF gays sans biens, travail, ni réputation familiale à perdre s’ils se soulevaient contre les flics.

Par ailleurs, comme des centaines de New-Yorkais, deux journalistes du Village Voice, l’hebdomadaire alternatif le plus influent de l’époque, tombèrent par hasard sur l’émeute, ce qui contribua à propager la nouvelle hors du quartier.

L'ancêtre de la Gay Pride

À l’époque, les «organisations homophiles», comme on désignait alors les groupes militant pour les droits gays, fleurissaient aux États-Unis. Les événements du Compton’s et du Black Cat n’avaient pas fait grand bruit, mais ils étaient tout de même arrivés aux oreilles des militants gays new-yorkais.

Dans les mois qui suivirent Stonewall, ces activistes réussirent à faire évoluer ces manifestations en une cause politique. C’est ainsi que furent fondés le Gay Liberation Front («Front de Libération Gay») et la Gay Activists Alliance (GAA, «Alliance des Activistes Gays»), des groupes luttant pour les droits civiques des homosexuels.

Craig Rodwell batailla farouchement pour faire commémorer chaque année les émeutes de Stonewall. C’est cette «Journée de la Libération de Christopher Street» qui deviendrait plus tard la Gay Pride.

Pourquoi les premiers combats du mouvement de libération gay eurent-ils tous lieu dans des bars et des restaurants? Parce que c’était là que les gays et les lesbiennes se retrouvaient, là qu’ils se heurtaient à la loi.

Le refuge du mouvement pour les droits des gays

Les bars aussi souhaitaient mettre un terme aux descentes de police… mais pour préserver leur chiffre d’affaires. En 1964, une organisation militante de la baie de San Francisco, la SIR, Society for Individual Rights («Société pour les droits individuels»), mena campagne dans les bars gays pour inciter les clients à s’inscrire sur les listes électorales. Elle publia également un petit guide juridique à glisser dans son portefeuille, L’Avocat de poche, pour informer les gays de leurs droits en cas d’arrestation arbitraire par la police.

Par ailleurs, au début des années 1960, à San Francisco, les propriétaires des bars gays avaient formé la Tavern Guild, pour s’opposer aux interventions injustifiées du Service californien de contrôle de l’alcool et apporter de l’aide aux personnes arrêtées dans ou à proximité d’un bar gay. À l’époque, c’était donc tout naturellement que le mouvement pour les droits des gays avait trouvé refuge dans les bars.

Une rapide «dépolitisation»

Cependant, le bar gay ne resta pas longtemps le centre névralgique de la résistance et de l’organisation politique. Lorsque le harcèlement policier cessa, les clients se désintéressèrent du militantisme et rechignèrent désormais à se voir imposer un meeting pendant qu’ils buvaient un verre.

Comme l’historien John D'Emilio l’observe dans Sexual Politics, Sexual Communities, à San Francisco, «une fois que le mouvement réussit à mettre un terme au harcèlement, la colère qui avait donné naissance à la SIR s’émoussa». Les bars ne voyaient plus l’intérêt de militer.

Quant aux clients, «leur qualité de vie s’améliorant à mesure que les bars [de San Francisco] se multipliaient, ils firent désormais passer l’activisme au second plan».

La même chose se passa à New York. Les associations militantes avaient appris à attirer l’attention en organisant des «zaps» (des actions coups-de-poing et médiatiques) à chaque fois qu’elles relevaient un comportement homophobe chez un homme politique, un policier ou dans la presse. Elles se focalisaient tout particulièrement sur les hommes politiques, car une action bien médiatisée arrivait souvent à influencer leurs positions.

Bien évidemment, les bars gays ne se transformèrent pas miraculeusement en paradis utopiques le 29 juin 1969. L’emprise de la mafia et le racket de la police continuèrent encore quelque temps. Mais dès qu’il y avait un souci dans un bar, les associations gays tiraient parti de la situation.

En mars 1970, par exemple, lors d’une descente de police au Snake Pit, un bar gay (non tenu par la mafia) de Greenwich Village, un jeune Argentin, paniqué, sauta du premier étage et s’empala sur une pointe de 35 cm en essayant de s’enfuir. La GAA organisa immédiatement une marche de protestation et une campagne épistolaire pour dénoncer le traitement inhumain des détenus. Le mouvement demandait désormais des comptes aux autorités.

Moins de politique, plus de chiffre d'affaires

Mais par la suite, beaucoup de bars se détournèrent de la politique pour se concentrer sur leur chiffre d’affaires. En 1977, la propriétaire de l’unique bar lesbien de Portland (Oregon) déclara au magazine féministe Pearl Diver:

«Je ne veux pas que cet établissement devienne une arène politique. C’est un bar, un endroit où l’on vient pour boire un coup, danser, rencontrer d’autres femmes et s’amuser.»

En octobre 1982, en relatant la fermeture imminente du Duchess, un bar lesbien historique de Greenwich Village, la revue féministe new-yorkaise Womanews révéla le ressentiment des militantes envers ce bar:

«Malgré les millions de dollars que la communauté y a dépensé en boissons et droits d’entrée hors de prix, [The Duchess] a toujours refusé de reverser un seul centime à la communauté lesbienne. Il a refusé d’accueillir des soirées caritatives, d’acheter de l’espace publicitaire dans les revues féministes, voire de proposer ces revues à la vente. Il n’a jamais, d’aucune façon, été à l’écoute des désirs de la communauté lesbienne.»

Le mouvement était né dans un bar, mais il n’y était plus le bienvenu.

Le bar gay moderne est apolitique

Il n’y est jamais vraiment retourné. Dans les années 1980, avec l’épidémie du sida, les bars distribuèrent des guides de prévention et des préservatifs gratuits, et ils demeurent aujourd’hui encore des lieux privilégiés pour récolter des fonds pour l’organisation des Gay Prides et contre le sida.

Mais ils restent apolitiques. Ils mettent à disposition des revues gays, mais leur engagement s’arrête là. De toute façon, le bar n’est plus le lieu privilégié du militantisme: de plus en plus de gays et de lesbiennes ayant fait leur coming-out, le bar a perdu son rôle central.

Urvashi Vaid, l’ex-dirigeante de la National Gay and Lesbian Task Force («Mission gay et lesbienne nationale»), décrit l’échec des groupes politiques LGBT à créer des liens avec les bars gays comme «une belle occasion ratée». Elle m’a déclaré:

«Nous n’avons jamais réussi à utiliser les bars pour nous fédérer. Il y a des tables avec des dépliants, des revues, ça oui. Mais jamais un propriétaire de bar ou un organisateur de soirée ne proposera sa liste de diffusion à l’organisation politique locale.»

Résultat, les groupes politiques LGBT ne s’occupent quasiment plus des centaines de milliers d’Américains qui passent leur samedi soir dans un bar gay.

Le retour du Stonewall à la politique, pour une soirée

Le Stonewall Inn ne survécut que quelques mois à l’opération de police du 28 juin 1969. Des restaurants et des boutiques se succédèrent à cette adresse jusqu’à ce qu’un bar gay s’y réimplante en 1990. Le nouveau bar est lugubre et peu engageant, mais il semble fréquenté.

Au Stonewall, la politique, ou du moins son vernis, est avant tout un argument de vente. Les murs sont décorés de photos des émeutes (de façon étonnante, un seul cliché existe de la première nuit, et seules quelques photos furent prises pendant le week-end) et des premières Gay Prides. Bien entendu, il n’y a aucune allusion à la mafia.

C’est un bar en activité, pas un musée, même si beaucoup de clients ont un appareil photo autour du cou. Les murs sont assez chargés d’histoire pour prendre quelques clichés avant de siroter un cocktail ou deux.

Et pourtant, le Stonewall est plus qu’un jalon historique, une date dans les livres d’histoire gay. C’est un véritable lieu avec un véritable attrait. Le soir du 24 juin 2011, une foule de clients d’abord inquiets puis aux anges s’y sont rassemblés à l’occasion du vote du sénat de l’État de New York sur le mariage homosexuel. C’était le week-end de la Gay Pride. Une procession de drag-queens partie de Tompkins Square Park se dirigeait vers le Stonewall, et le quartier était rempli de fêtards.

En voyant les clients tendre l’oreille pour suivre le vote, on aurait pu penser que ce bar bruyant avait été mal choisi. Mais quand le résultat fut annoncé, et que les gays réalisèrent que, dans 30 jours, eux aussi auraient le droit de se marier, le choix du Stonewall parut soudain évident.

Au son des hymnes gays (Holiday de Madonna, Faith de George Michael) que crachait un haut-parleur dans Sheridan Square, des couples planifiaient des mariages, cherchaient des maris (un type a lancé: «Je vais me marier! J’ai juste besoin d’un fiancé!») et criaient de joie sur commande à chaque fois qu’une équipe de télévision pointait ses projecteurs. La politique avait fait son retour au bar pour une soirée, et c’était magnifique et festif.

June Thomas

Traduit par Florence Curet

June Thomas
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